Culture

Festival de Venise 2020: sous le signe du masque, et des femmes

Temps de lecture : 6 min

La 77e édition de la Mostra aura apporté de magnifiques confirmations, quelques révélations venues d'Asie, et mis en lumière deux réalisatrices de première force: Chloé Zhao et Emma Dante.

Dans un palais des festivals presque désert, le lion masqué en quête de films. | JMF
Dans un palais des festivals presque désert, le lion masqué en quête de films. | JMF

Sans en tirer aucune généralité, on ne peut ignorer que les deux plus beaux films en compétition au Festival de Venise sont réalisés par des femmes et entièrement centrés sur des personnages féminins. Pour être juste, il s'agit de films présentés durant la seconde moitié de cette édition singulière de la Mostra.

Les Sœurs Macaluso de l'Italienne Emma Dante (injustement oublié au palmarès) et Nomadland de l'Américaine Chloé Zhao (judicieusement consacré par le Lion d'or) sont deux réussites incontestables parmi un ensemble de propositions dévoilées dans un contexte très particulier.

Fièrement campé sur son statut de premier grand festival international d'une reprise après-Covid dont nul ne peut jurer qu'il ne s'agit pas seulement d'un entracte de la calamité planétaire, qui est évidemment loin de ne concerner que le cinéma, le Festival a combiné de multiples aspects inhabituels, parfois contradictoires.

Sous vide et sous contrôle

Inhabituelle, la sensation de vide aux abords de cette manifestation sous haute surveillance, avec un nombre d'accrédité·es divisé par deux et un public divisé par trois. Inhabituelle, l'excellente organisation, surjouant les mesures de sécurité avec prise de température à tous les coins de palais, places écartées et assignées irrévocablement, hectolitres de gel antibactérien, refrain lancinant des annonces des consignes de sécurité, omniprésence des huissiers et des hôtesses faisant courtoisement mais fermement remonter le moindre masque ayant un peu glissé sur le visage, y compris en pleine projection.

L'espace devant un des principaux bâtiments du festival, habituellement très animé. | JMF

Pas question que la Mostra puisse être accusée d'avoir été un cluster, au nom de quoi l'espace du Lido, consacré au Festival, aura été du 2 au 12 septembre un des lieux les plus safe d'Europe.

Safe, aussi, la réception des films, gratifiés d'une sorte de bienveillance de principe du seul fait qu'ils participent de cette mission de sauvetage du dispositif festivalier, et plus généralement du cinéma mondial.

Les réalisateurs et réalisatrices en compétition (Andrei Konchalovski, masque rouge) saluent avant la projection officielle le public réglementairement clairsemé de la Sala Grande, sous les applaudissements du directeur de la Mostra Alberto Barbera (masque noir). | JMF

À l'ouverture, la présence des patron·nes des autres grands festivals européens (Cannes, Berlin, Locarno, Rotterdam, San Sebastian, Karlovy-Vary, Londres) a proclamé urbi et orbi la fonction symbolique de cette cession.

Et de fait, dans un environnement compliqué et instable, la sélection concoctée par le directeur artistique du Festival Alberto Barbera était tout à fait honorable, même si peu pourvue en moments exceptionnels.

Retrouvailles et découvertes

On ne saurait ici qualifier d'exceptionnelles les retrouvailles, à la hauteur des attentes, avec deux des grands cinéastes d'aujourd'hui –des cinéastes moins différents qu'il ne semble. Outre la fréquente durée longue de leurs réalisations, et malgré le fait que l'un soit perçu comme documentariste et l'autre comme auteur de fiction, l'Américain Frederick Wiseman et le Philippin Lav Diaz font au fond la même chose: documenter inlassablement la réalité sociale, institutionnelle, politique mais aussi imaginaire de leur pays. Il y aura matière à revenir amplement sur ces deux œuvres impressionnantes que sont City Hall de l'auteur de Ex Libris et Genus Pan de celui de La femme qui est partie.

De même peut-on se réjouir sans détonner de la puissance de la nouvelle proposition d'Amos Gitaï. Dans un lieu hybride de la ville d'Israël où sévit le moins l'apartheid, mi café-boîte de nuit mi-galerie d'art, Laila in Haifa cartographie de multiples formes de transgressions de frontières –communautaires, linguistiques, sexuelles, esthétiques, politiques, érotiques.

In Between Dying de Hilal Baydarov. | via MIAC

Deux véritables découvertes, en revanche, venues (sans grande surprise) d'un Orient plus ou moins lointain. D'abord avec le très vibrant In Between Dying de l'Azerbaïdjanais Hilal Baydarov. À 33 ans, celui-ci est loin d'en être à son coup d'essai, même si, du fond de son isolement géopolitique, il aura peiné à rendre visible son travail sensible et formidablement inventif, déployé dans ses six précédents longs métrages.

Ce road-movie entre polar, farce et quête sensuelle et existentielle est un véritable cadeau, riche des ressources les plus intimes de la mise en scène de cinéma.

The Best is yet to Come de Wang Jing. | via MIAC

Ensuite, l'inattendu premier film chinois The Best is yet to Come. Le jeune Wang Jing, ancien assistant de Jia Zhang-ke, y réussit une greffe improbable entre réalisme critique et nervosité fictionnelle qu'on dirait venue du polar américain de la bonne époque, autour d'une affaire (réelle) où des enquêtes de presse ont permis de modifier une législation discriminante… à propos d'une contamination virale et de trafics d'analyses médicales.

Prémonitions du présent

Cette proximité avec l'instant présent est loin d'être la seule. Un des aspects les plus intrigants et finalement rassurants du programme, indépendamment de la réussite des films, est la manière dont beaucoup auront paru en phase avec la situation actuelle, y compris la pandémie, alors même qu'ils avaient été réalisés avant: nouveau témoignage de la sensibilité du cinéma au réel, qui prend si couramment une coloration prophétique.

Yu Aoï dans Wife of a Spy de Kiyoshi Kurosawa. | via MIAC

Ainsi y avait-il une manière d'écho entre la réalité de la surveillance intense, même si bienveillante et courtoise, à laquelle était soumise le microcosme festivalier, et l'ambiance de contrôle omniprésent, de menace totalitaire aussi bien dans l'évocation historique du fascisme militaire japonais par Kiyoshi Kurosawa (Wife of a Spy, prix de la mise en scène), dans l'image du flicage généralisé sur fond de montée de l'extrême droite et de fermeture des réponses démocratiques en Allemagne (Et demain le monde entier de Julia von Heinz) ou de dystopie dictatoriale au Mexique chez Michel Franco (Nuevo Orden, Grand Prix du jury).

Sororie et femme seule

Mais il faut revenir à ces deux œuvres que sont Les Sœurs Macaluso et Nomadland. Dans la première, la cinéaste et dramaturge Emma Dante réinvente une de ses propres pièces de théâtre pour en faire un très beau cheminement de cinéma. Dans et autour d'un appartement de la banlieue de Palerme, elle y accompagne la vie (et la mort) de cinq sœurs, en trois actes correspondant à trois étapes de quelque soixante ans d'existence.

En route vers la plage, vers la vie, vers le destin. | via MIAC

Tout autant que les moments dramatiques ou heureux qui émaillent cette chronique, c'est la croyance butée dans la puissance de chaque plan, dans la présence des visages et des matières, qui fait du nouveau film de l'autrice de Palerme un très beau moment de cinéma.

Il en va de même, bien qu'avec des moyens différents, dans le nouveau film de la cinéaste de Les chansons que mes frères m'ont apprises et de The Rider. Nomadland ne lâche pas d'une semelle, ou plutôt d'un pneu, Fern admirablement interprétée par Frances McDormand (également productrice du film).

Entourée d'interprètes pour la plupart dans leur propre rôle, Fern circule dans une Amérique dramatisée par un tel état des rapports sociaux et humains qu'il n'est besoin d'aucun ressort dramatique supplémentaire pour en faire une manière d'épopée.

Frances McDormand dans Nomadland de Chloé Zhao. | via MIAC

Aux côtés de cette femme solitaire et volontaire, vulnérable et forte, habitée de souvenirs douloureux, ce sont les centaines de milliers d'Américaines et d'Américains chassés de chez eux par la misère et vivant sur la route ou dans des campements de caravanes qui font vivre instant après instant la vigueur émue de cette odyssée contemporaine.

Outre un sens fulgurant des paysages, une des plus impressionnantes beautés du film, inspirée d'un témoignage réel, est qu'il n'y a pas de méchant dans la description de ce monde qui n'a assurément rien d'idyllique. La réalité quotidienne y est bien suffisante pour générer tous les rebondissements, suspens, dangers (et aussi sourires et coups de cœur) que peut espérer un film.

Il faut dire que cette jeune cinéaste s'y connait en nomadisme, et pas seulement géographique. Née en Chine, élevée en partie en Grande-Bretagne, elle a vécu longtemps parmi les Sioux-Lakota avec qui elle a tourné ses deux premiers films. Proche du documentaire et du cinéma d'auteur mis en valeur, cette fois de façon très prestigieuse, par les festivals, elle sera aussi la réalisatrice du film de superhéros Eternals produit par le Studio Marvel, annoncé pour dans deux ans.

Annulée cette année en raison de la pandémie, la Biennale d'architecture qui aurait dû occuper, à quelques encablures du Lido, le centre d'exposition des Giardini, était remplacée par les archives des Biennales depuis leur création en 1895 (la même année que la naissance du cinéma). Aux côtés des très nombreux moments marquants de cette aventure culturelle au long cours, l'archive en train de naître de la 77e Mostra avait tout pour en rejoindre les moments saillants. En en espérant les épisodes futurs...

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