Société / Monde

Comment les théories conspirationnistes de QAnon ont percé en Europe

Temps de lecture : 7 min

À l'origine spécifiquement américain, le mouvement complotiste QAnon n'en commence pas moins à faire des petits en Europe.

Des supporters de Donald Trump exhibent un panneau portant le Q de QAnon, à Mankato, dans le Minnesota, le 17 août 2020. | Stephen Maturen / Getty Images North America / AFP
Des supporters de Donald Trump exhibent un panneau portant le Q de QAnon, à Mankato, dans le Minnesota, le 17 août 2020. | Stephen Maturen / Getty Images North America / AFP

Bien situé dans le VIe arrondissement de Paris, le restaurant Pizza Girl propose des pizzas aux noms tels que la «Mexicaine Girl», à la viande hachée épicée, ou la «Norvégienne Girl», au saumon fumé. Le logo du restaurant comporte une spirale, destinée à représenter une pizza garnie de sauce tomate.

Si vous avez suivi les histoires de théories du complot de ces dernières années, il est possible que vous fassiez déjà la grimace en imaginant la suite de l'histoire. Il y a quelques semaines, comme le rapporte Le Parisien, le patron de Pizza Girl a été informé par des client·es inquièt·es que sa pizzeria était la cible de commentaires en ligne qui l'accusaient de servir de vitrine à un réseau pédophile.

Pour les complotistes, les noms des pizzas étaient à prendre au premier degré –il est arrivé une aventure similaire à une pizzeria de Washington, le Comet Ping Pong, qui est devenu l'épicentre du «Pizzagate», étrange théorie conspirationniste mêlant Hillary Clinton à des rituels satanistes et pédocriminels (dans l'univers du Pizzagate, les spirales sont des symboles cachés utilisés par les pédophiles).

«Je ne sais pas si ce sont des malades, des jaloux ou des amuseurs, a déclaré le propriétaire au journal, mais est-ce que cela va s'arrêter bientôt? Est-ce qu'il faut prendre cette histoire au sérieux?» Sachant que le Comet Ping Pong a reçu la visite d'un «enquêteur» lourdement armé en 2016, il ferait peut-être bien, en tout cas, de ne pas la prendre trop à la légère.

Complots prêts à exporter

Il n'est peut-être pas si étonnant que le Pizzagate soit devenu une franchise internationale. Ces dernières semaines, il est devenu évident que QAnon, mouvance complotiste/illusion collective/secte/phénomène conspirationniste de l'ère Trump, s'est exporté en dehors des États-Unis. QAnon, qui a vu le jour sur le forum 4chan avec des messages postés par un ou plusieurs internautes utilisant le pseudonyme Q, soutient qu'un mystérieux groupe d'élites mondiales (incluant Bill et Hillary Clinton, Barack Obama, George Soros, Bill Gates et d'autres) est impliqué dans des trafics d'enfants.

L'ampleur internationale du mouvement est notamment apparue le 29 août dernier à Berlin, lorsque des militant·es d'extrême droite «anti-masques», parmi lesquel·les beaucoup arboraient des drapeaux et emblèmes QAnon, ont tenté de prendre d'assaut le Reichstag. QlobalChange, la plus populaire des chaînes YouTube en langue allemande consacrées à QAnon, compte plus de 105.000 abonné·es. Une chaîne similaire en langue française en compte plus de 66.000, nombre qui a triplé en moins d'un mois. Mais si l'Allemagne et la France sont les pays qui rassemblent le plus grand nombre d'adeptes en Europe, on en trouve aussi beaucoup en Italie et au Royaume-Uni.

«Ça marche parce qu'il s'agit d'une méta-conspiration. Elle s'articule autour de concepts très vastes au sujet d'un “État profond” et d'un complot des élites.»
Chine Labbé, rédactrice en chef de NewsGuard

Cette propagation de QAnon peut paraître inattendue compte tenu du fait qu'il s'agit à l'origine d'une théorie conspirationniste spécifiquement américaine et profondément liée aux évènements politiques qui sont récemment survenus dans le pays. En effet, les premières versions de la théorie affirmaient que Donald Trump travaillait en fait aux côtés de Robert Mueller afin de révéler au grand jour une conspiration impliquant Clinton et Obama. Toutefois, cette théorie s'est avérée étonnamment adaptable à d'autres concepts.

«Ce que nous constatons, c'est qu'elle s'adapte aux circonstances locales et transforme les récits sur les conspirations des élites locales», explique Chine Labbé, rédactrice en chef de NewsGuard, un groupe de surveillance des médias qui a produit récemment un rapport sur Qanon en Europe. «Ça marche parce qu'il s'agit d'une méta-conspiration. Elle s'articule autour de concepts très vastes au sujet d'un “État profond” et d'un complot des élites. Et puisqu'il y a aussi des crimes pédophiles dans tous les pays, il est très aisé de transposer tout cela dans le contexte local de chaque pays.»

Des racines dans les réseaux d'extrême droite

En Allemagne, la théorie a fait son chemin chez les Reichsbürgers, un mouvement marginal d'extrême droite qui remonte aux années 1980, qui soutient que l'État allemand moderne est une construction artificielle créée par des puissances étrangères, et que les frontières de l'empire allemand de 1937 existent toujours.

À l'instar des «sovereign citizens» aux États-Unis, ils refusent souvent de payer des impôts à un État qu'ils jugent illégitime, impriment leurs propres papiers d'identité, et ont été associés à des actes de violence. Toutefois, si les «sovereign citizens» américain·es sont un peu plus hétérodoxes sur le plan idéologique, au point de compter dans leurs rangs des nationalistes noir·es, les Reichsbürgers sont presque exclusivement blanc·hes, d'extrême droite, et violemment antisémites. «Pour eux, [QAnon] n'est qu'un ajout à leurs idées», explique Daniel Koehler, directeur de l'institut allemand d'études sur la radicalisation et la déradicalisation.

En France, les théories de QAnon se sont répandues chez certaines branches très marginales des «gilets jaunes», dont le mouvement, né en opposition aux taxes sur les carburants, s'est transformé en mouvement de protestation générale contre les élites politiques du pays. Labbé précise que dès mars 2019, un groupe Facebook avait déjà été créé au nom de «Gilets Jaunes versus Pédocriminalité» –une thématique «centrale dans l'univers QAnonn, mais très loin de ce dont parlent les “gilets jaunes”».

Beaucoup de partisan·es français·es de QAnon soutiennent aussi le professeur Didier Raoult et l'utilisation de l'hydroxychloroquine contre le coronavirus, même si son intérêt n'a pas été scientifiquement démontré et qu'il s'agit d'une solution potentiellement dangereuse (ce qui ne l'a pas empêchée de séduire les droites du monde entier, du Brésil à la Maison-Blanche). De la même manière, en Italie, QAnon a aussi trouvé des soutiens auprès de l'important et influent mouvement anti-vaccins.

Une Europe déconfinée et énervée

En Europe, QAnon a également profité des récentes théories complotistes concernant les dangers supposés de la 5G et Bill Gates.

Mais pour les expert·es, c'est surtout la réaction au confinement qui a fait monter en flèche QAnon en Europe. «Si vous m'aviez appelé il y a quelques mois, je vous aurais dit qu'en dehors des Reichbürgers et du mouvement des sovereign citizens, ça n'intéressait pas grand monde. Désormais, le mouvement s'est beaucoup plus répandu», affirme Koehler.

Comme leurs homologues américain·es, les partisan·es européen·nes de Q considèrent que le coronavirus et les mesures de confinement font partie d'un complot des élites mondiales destiné à contrôler la population. Plus étonnant peut-être, «ces gens vénèrent Donald Trump autant que les partisans américains de QAnon», souligne Kohler. Lors de la manifestation du Reichstag, on a pu voir des portraits de Trump (et du président russe Vladimir Poutine) ainsi que des pancartes demandant au président américain de «Make Germany Great Again».

Lors d'un discours, l'une des personnes qui a pris la parole a déclaré à tort que Trump était arrivé le jour même à Berlin afin de libérer le pays du gouvernement de la chancelière Angela Merkel. Cela donne une certaine idée du niveau de déconnexion du mouvement par rapport au grand public: d'après un sondage réalisé plus tôt cette année, 13% seulement des Allemand·es ont une opinion favorable de Trump, alors que la popularité de Merkel a atteint un niveau record en raison de la manière globalement réussie dont l'Allemagne a géré la crise du coronavirus.

Lubies pop, mais marginales

Le mouvement a aussi été poussé par certaines célébrités, notamment le chanteur allemand de R&B (et jury de l'émission The Voice) Xavier Naidoo, qui a diffusé des messages de QAnon sur son compte Telegram, ou le très populaire chef vegan Attila Hildmann, qui a demandé l'intervention des États-Unis afin d'«exiger la libération de l'Allemagne et un tribunal militaire pour Merkel». Au Royaume-Uni, le chanteur pop Robbie Williams a aussi laissé entendre lors d'une interview en juin dernier que toute la lumière n'avait pas été faite dans l'affaire du Pizzagate.

D'un autre côté, en Europe, aucun·e responsable politique important·e, ou même mineur·e, n'a adhéré à QAnon. Cela contraste avec les États-Unis où plusieurs candidat·es au Congrès, dont quelques-un·es ont de très bonnes chances de gagner, se sont allié·es au mouvement, où des pancartes avec la lettre Q apparaissent régulièrement lors des meetings de Trump, et où le président lui-même a refusé à plusieurs occasions de condamner ou de prendre ses distances avec ce mouvement en plein essor.

Kohler remarque qu'en dépit de l'attention qu'elles ont reçue à travers le monde, les manifestations anti-masques en Allemagne sont restées limitées et cantonnées à la marge politiquement, même si certain·es responsables politiques du parti d'extrême droite Alternative pour l'Allemagne les ont soutenues.

Labbe note aussi que QAnon est «tout nouveau» en Europe. Aux États-Unis, les premiers posts anonymes de Q sur 4chan sont apparus en 2017, et c'est encore plus tôt qu'était apparue l'histoire du Pizzagate. En Europe, les contenus QAnon n'ont commencé à apparaître en ligne qu'à la fin 2019, d'après NewsGuard, et leurs théories n'ont commencé à se répandre que cet été.

La dernière exportation culturelle des États-Unis a donc encore un peu de temps devant elle pour vraiment trouver son public.

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