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Belle et lesbienne, les péchés véniels d'Angèle

Temps de lecture : 4 min

Ce qui intéresse les hommes qui l'attaquent à la suite d'une accusation d'agression sexuelle qui vise son frère Roméo Elvis, c'est de casser de la féministe.

Angèle a fait son coming out en août. | Joan Hernandez Mir via Wikimedia
Angèle a fait son coming out en août. | Joan Hernandez Mir via Wikimedia

J'ai toujours su que j'écrirai un jour sur Angèle. (Voire carrément à Angèle, mais c'est un autre sujet.) À la fois parce que je l'aime, et pour ce qu'elle représente. En conséquence de quoi, les attaques dont elle fait l'objet sont un excellent prétexte.

D'abord, précisons, elle n'est pas attaquée par «des internautes». Quand on regarde un peu précisément, elle est harcelée par des hommes qui relayent tous les discours antiféministes. Sur Instagram, beaucoup de ces comptes n'ont aucune publication ni aucun·e abonné·e, ils ne servent qu'à mener ce genre de raids pour harceler. Ils ne sont donc représentatifs de rien d'autre que de la mouvance masculiniste.

En conséquence de quoi, il est à peu près inutile d'essayer de leur expliquer qu'elle n'a pas à être tenue responsable des actes de son frère. Ils s'en contrefoutent. Comme ils se contrefoutent de Roméo Elvis et de la question des violences sexuelles. Ce qui les intéresse, c'est de casser de la féministe, d'en coincer une et de lui mettre la pression, l'emmerder, la pousser à bout parce qu'elle est une ennemie. Et Angèle avec ses prises de position de plus en plus féministes et sa grande audience (avec influence qui va avec) représente une sacrée adversaire.

Capture d'écran via Instagram.

Je radote, je sais, mais ce que nous vivons, c'est un combat politique et il est violent. Le harcèlement d'Angèle est à comprendre sous cet angle-là.

Beauté coupable

Seulement voilà… je ne peux pas m'empêcher de penser qu'ils ne lui reprochent pas uniquement ses prises de position féministes. N'a-t-elle pas commis pire affront à leurs yeux? Rappelez-moi, qu'a fait Angèle en août dernier sur Instagram? N'a-t-elle pas déclaré qu'elle était en couple avec une femme?

Et ça, à mon avis, ça a du mal à passer pour certains. Ce n'est pas quelque chose qu'on pardonne facilement. Elle a voulu se passer de la protection d'un homme? Ils lui feront payer. Je vais vous dire le fond de ma pensée, je suppute que ça les rend d'autant plus dingues qu'elle est belle. On ne va pas se mentir, Angèle est vraiment très belle. Pire, elle correspond à tous les critères de beauté hétérosexuels. Or, être belle et en couple avec une femme, ça se paye encore plus cher. Bah oui. Une lesbienne, elle n'est pas censée être aussi jolie. Une lesbienne, elle doit être moche parce que sinon pourquoi elle est avec une femme alors qu'elle pourrait être avec un homme? (Fonctionne également avec les féministes.) Je crois que dans le cerveau de certains, ça doit ressembler à une bouillie du genre «la meuf, elle a le choix entre tous les mecs de la terre et elle préfère une fille, elle nous insulte».

Pourtant, je crois qu'on peut unanimement dire que sa déclaration d'amour officielle à Marie Papillon était adorable. (Et la réaction en commentaire de Marie Papillon était aussi maladroite que mignonne.)

Après avoir passé dix minutes à pousser des gloussements de «roulala», je m'étais dit que ce n'était pas le coming out traditionnel à l'ancienne. Ce qu'Angèle met en avant, ce n'est pas une orientation sexuelle abstraite, c'est son amour pour Marie Papillon. Dans la mise en scène, discrète, de leur couple, il y a quelque chose de nouveau. Quelque chose qui existe grâce aux réseaux sociaux. Dans les vidéos de l'une, on devine l'autre en arrière-plan. On sent leur complicité, on devine leur fou rire.

L'émergence des lesbiennes

Quand j'étais petite, puis ado, les couples de femmes n'étaient pas présents dans l'espace médiatique. Déjà, les lesbiennes, ça n'existait pas. (Spéciale dédicace au spectacle La lesbienne invisible bien sûr.) J'exagère à peine. Pour faire simple, les homos c'était des hommes, anglo-saxons. Encore plus simple: l'homosexualité, ça se résumait à Freddie Mercury, Elton John et Boy George. En France, les lesbiennes, c'était une chanson («Une femme avec une femme», de Mecano) et Catherine Lara. (En 1986, à la télé, à la question «qu'est-ce que vous regardez en premier chez un homme?» elle avait répondu «sa femme». Ça avait le mérite de la clarté.) (J'en profite au passage pour vous conseiller le très bon livre Les dessous lesbiens de la chanson de Léa Lootgieter et Pauline Paris.)

Les actrices n'étaient pas lesbiennes. Les chanteuses n'étaient pas lesbiennes. Les femmes politiques n'étaient pas lesbiennes. Avec le temps, il y a eu bien sûr quelques exceptions à cette règle: la chanteuse Juliette, puis bien des années plus tard Christine and the Queens. Au cinéma, Céline Sciamma et Adèle Haenel. Et en littérature, Virginie Despentes et Preciado. Mais rien de comparable à l'échelle de la toute nouvelle génération de chanteuses. Aux dernières Victoires de la musique, quatre des six nommées pour les révélations se déclaraient lesbiennes (dont Hoshi qui a été victime de harcèlement lesbophobe après la cérémonie pour avoir embrassé sa compagne sur scène). Les lesbiennes ne sont plus invisibles. Cette visibilité toute neuve est infiniment précieuse. D'autant que ces femmes font avancer le monde.

Alors non, je ne crois pas que le coming out d'Angèle n'ait rien à voir avec la violence du harcèlement dont elle est l'objet ces derniers jours. En déclarant son amour à une femme, elle est devenue une ennemie. Pire, si elle s'était toujours présentée comme lesbienne, elle aurait pu être cataloguée, étiquetée et on lui aurait (peut-être) pardonné. Mais elle n'a pas prévenu. Elle était en couple avec un mec et voilà qu'elle déserte le camp de l'hétérosexualité. Le masculiniste étant un être fragile, cela suffit à le mettre sens dessus dessous.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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