Santé / Société

Quand les complexes disparaissent sous le masque

Temps de lecture : 7 min

Malformation de la mâchoire, acné, nez recourbé ou mauvaise haleine, pour certaines personnes complexées par leur physique, le masque est devenu un allié de taille pour se dissimuler aux regards des autres.

Loin d'être une contrainte, le masque est devenu un soulagement pour beaucoup de personnes complexées par leur physique. | engin akyurt via Unsplash
Loin d'être une contrainte, le masque est devenu un soulagement pour beaucoup de personnes complexées par leur physique. | engin akyurt via Unsplash

«J'ai un peu honte de le dire, vu le contexte, mais porter un masque est la meilleure chose qui me soit arrivée.» Alicia a 23 ans et souffre de problèmes d'acné depuis l'adolescence. Très complexée, la jeune femme s'évertue depuis des années à dissimuler ses boutons, qui s'étendent de sa mâchoire jusqu'au haut de ses joues, à l'aide de maquillage ou de foulards. Grâce au port du masque généralisé, elle peut désormais sortir sans penser sans cesse à sa peau.

Alors que certaines personnes se plaignent d'une gêne pour parler ou respirer et que d'autres disent se sentir muselées par ce petit bout de tissu, pour Alicia, le masque est libérateur:

«Je complexe à propos de mes boutons depuis tellement d'années que j'en avais oublié le sentiment de liberté que l'on peut ressentir lorsqu'on ne se soucie pas du regard des autres. Même seule chez moi j'évite au maximum de croiser mon reflet car mon acné me rend malade, mais là, cachée sous ce masque, je sais que personne ne peut la voir. Je revis, confie la jeune femme. On ne voit que mes yeux, que j'aime beaucoup d'ailleurs. Avec ce masque j'ai une chance de plaire, de séduire, ou simplement de discuter tranquillement avec quelqu'un sans sentir son regard revenir inlassablement sur mes éruptions cutanées.»

Se soustraire au regard des autres

Lorsque le complexe physique est tel qu'il devient obsessionnel, porter un masque peut être un soulagement. Dans une tribune publiée sur le site du Washington Post au cours de l'été, Christina Wyman, une enseignante américaine dont la mâchoire est sévèrement déformée, décrit sa joie de vivre retrouvée depuis que la situation sanitaire impose le port d'un masque: insécurités oubliées, liberté de sortir sans se soucier du regard des autres, stress en baisse, les avantages sont nombreux.

Pour Amélie Tehel, chercheuse en science de l'information et de la communication, spécialisée dans les modes de construction technique et symbolique du corps, le port du masque est une occasion rêvée pour les personnes porteuses de stigmates. Un stigmate, selon la définition du sociologue américain Erving Goffman, est un attribut, ici physique et visible, qui jette un discrédit sur la personne.

«Dans le cas de complexes physiques liés au visage, les personnes mettent en œuvre des stratégies de dissimulation, comme le maquillage, ou un travail sur l'expression du visage, pour s'épargner le processus de stigmatisation, explique Amélie Tehel. Une approche qui peut rencontrer plus ou moins de succès. La généralisation du port du masque représente donc pour ces personnes une opportunité de revisiter ces stratégies de manière simple, puisqu'il suffit de mobiliser cet unique accessoire, partagé de plus par tout le monde. En se masquant, on se soustrait au regard de l'autre, et donc on s'épargne, provisoirement, le processus de stigmatisation comme les moqueries, les regards insistants, les mécanismes d'exclusion...»

L'aspect sanitaire passe au second plan

Nizar, 42 ans, souffre de violents maux d'estomac. En plus de douleurs quotidiennes, il doit faire avec une mauvaise haleine constante. «Ça peut vous sembler superficiel mais c'est très handicapant pour la vie sociale ou professionnelle. Je passe mon temps à m'éloigner ou à éviter de parler aux gens car je sais, je sens, que l'odeur les dérange.»

Pour Nizar, le masque est une véritable barrière entre ce handicap et le monde extérieur. Dès le début du confinement, alors même que les autorités ne le recommandaient pas, il s'est confectionné lui-même un masque.

«J'ai tout de suite pensé qu'un masque pourrait camoufler ma mauvaise haleine et me simplifier la vie.»
Nizar, 42 ans

«Je l'ai fabriqué avec du tissu et des élastiques de bricolage et comme je ne sais pas très bien coudre, j'ai agrafé le tout ensemble, explique-t-il. D'un point de vue sanitaire ce n'était sans doute pas très efficace mais pour moi l'intérêt était ailleurs. J'ai tout de suite pensé qu'un masque pourrait camoufler ma mauvaise haleine et me simplifier la vie.» Avant de pouvoir en acheter de nouveaux en pharmacie au déconfinement, Nizar assure avoir porté son masque artisanal tous les jours, et ce malgré la douleur due aux élastiques trop serrés et aux agrafes qui le griffaient.

Lionel Dany, professeur de psychologie sociale de la santé, auteur de l'ouvrage Psychologie du corps et de l'apparence, ne s'étonne pas de ce sacrifice: «Sur le plan du souci que l'on porte à son corps et à son apparence, nous sommes capables d'accepter un certain nombre de contraintes pour maintenir, améliorer voire modifier notre image corporelle comme des contraintes physiques, vestimentaires voire de la chirurgie, énonce-t-il. Le masque, bien qu'inconfortable, peut de fait constituer un réel bénéfice pour celui ou celle qui dispose ainsi d'une “stratégie de masquage” pour ne pas donner à voir ses “imperfections” corporelles. Cette stratégie est d'autant plus une “bénédiction” que le port du masque est obligatoire, ainsi la stratégie et le bénéfice que j'en retire ne sont pas lisibles ou discernables par les autres.»

Car si pour la grande majorité, le port du masque est un impératif sanitaire, pour les personnes complexées par leur physique comme Nizar, l'argument médical passe au second plan: «Je sais qu'à la base le masque est là pour nous protéger et éviter la propagation du virus, mais pour moi, ce masque me protège avant tout du regard des autres.»

Injonctions et diktats physiques

Utiliser le masque à des fins esthétiques n'est pas nouveau selon Maria Vivod, sociologue spécialisée en anthropologie médicale. La spécialiste évoque ainsi les femmes asiatiques qui, depuis la vague d'épidémies survenue sur le continent ces vingt dernières années, du SRAS en 2002 à la grippe porcine en 2009, ont continué à porter un masque, même une fois la menace sanitaire levée, pour protéger leur peau du soleil et conserver un teint clair.

«Notre visage est pris pour notre “carte de visite” publique.»
Maria Vivod, sociologue spécialisée en anthropologie médicale

Ces usages détournés du masque s'inscrivent selon elle dans la logique des diktats physiques et de la culture de la performance de notre société: «La société occidentale exerce une énorme pression sur les individus, en particulier sur notre aspect extérieur. La politique sociale du corps dans nos sociétés est poussée à l'extrême: on nous dicte à travers les publicités, les articles de la presse, ou le cinéma ce à qu'on doit ressembler, explique Maria Vivod. Notre visage est pris pour notre “carte de visite” publique. Notre apparence influencera certainement l'opinion de l'autre: est- ce qu'on apparaîtra désirable sur le marché du travail, ou sur le marché des cœurs? Notre extérieur nous “vend” ou nous laisse sur les étagères de la vie.»

Même une pandémie ne suffit pas à terrasser le poids des apparences et des injonctions. Si le confinement a permis à beaucoup, notamment les femmes, de se relâcher du côté des exigences physiques telles que le maquillage, le port du soutien-gorge ou des talons hauts, le déconfinement à vite fait voler en éclats les espérances d'une société moins normative.

«Tant que nos sociétés restent obsédées par des corps qui relèvent d'idéaux inatteignables, les stigmatisations liées à ce qui est socio-culturellement défini comme défaut physique vont perdurer», affirme Amélie Tehel pour qui les stratégies de dissimulation qui en découlent relèvent aussi bien du désir de camoufler un physique que l'on exècre, que d'une certaine forme de résilience:

«Face à une situation de crise sanitaire globalisée et particulièrement angoissante, c'est un mécanisme de défense que de trouver des aspects positifs à une situation inquiétante. Dans le cas d'un complexe physique très fort, la contrainte que représente le port du masque a une conséquence jugée positive par la personne: celle de pouvoir dissimuler ce qui cause un mal-être. Cela n'efface pas les angoisses liées à la situation sanitaire, la crainte pour soi et ses proches. Je pense que l'idée est davantage de tirer un parti avantageux d'une situation catastrophique.»

L'après-masque

Voilà donc une situation catastrophique qui s'impose lentement mais sûrement comme notre quotidien mais qui, on l'espère, prendra fin un jour. Pas facile alors pour celles et ceux qui ont trouvé refuge derrière leur masque d'imaginer devoir le retirer. «Je ne veux pas renoncer à ce sentiment d'insouciance, j'ai très peur de l'après-Covid car pour moi cela signifie l'après-masque», explique Anthony, étudiant de 19 ans dont le nez est, selon ses propres mots, «crochu comme celui d'une sorcière».

Malgré le rebond de l'épidémie observé en ce moment, le jeune homme appréhende déjà: «Si on vainc la maladie, ce que j'espère comme tout le monde évidemment, ou que l'hiver est une période d'accalmie et que le port du masque se marginalise, je sais déjà qu'il sera très dur de faire face à nouveau aux regards et aux messes basses», confie le jeune homme qui se dit prêt à garder le masque le plus longtemps possible.

Après tout ce temps à profiter de la rue, de la plage ou des magasins sans complexe, pour les personnes interrogées, la chute risque d'être rude lorsque le masque ne sera plus d'actualité et qu'il faudra y renoncer. Pour Lionel Dany, ces stratégies de dissimulation sont en effet intimement liées à la temporalité de la pandémie: «Il est toujours difficile de jouer au devin mais je fais l'hypothèse que l'idée de continuer à se dissimuler, lorsque cela ne sera plus nécessaire sur le plan sanitaire, pourrait être contre-productif à la longue, estime-t-il. Si les autres ne sont plus masqués, quel bénéfice aurais-je à me masquer? Je me retrouverai sous le regard des autres et je constituerai à nouveau une “anomalie”.»

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