Culture

En mode, l'accessoire est devenu l'essentiel

Temps de lecture : 11 min

Les sacs à main et chaussures n'ont plus une simple fonction d'accompagnement. Désormais, ce sont les pièces maîtresses de la tenue.

Défilé Balmain automne-hiver 2020-2021, le 28 février 2020 à Paris. | Anne-Christine Poujoulat / AFP
Défilé Balmain automne-hiver 2020-2021, le 28 février 2020 à Paris. | Anne-Christine Poujoulat / AFP

Si le vêtement est la partie émergée de la planète mode, les accessoires –principalement les sacs et les chaussures– sont désormais l'objet de tous les désirs et de toutes les folies. Statutaires, ils signent l'appartenance à une caste, à une tribu. Reconnaissables, identifiables, les sacs du moment sont les it bags et, s'ils s'inscrivent dans le temps, ils deviendront peut-être des classiques. Pour les chaussures, l'ère des stilettos n'est plus de mise, l'heure est au plat ou aux sneakers.

Accessoires signatures, les sacs et chaussures ont le vent en poupe ces dernières années et multiplient encore les propositions même si, avec le Covid-19, les occasions de paraître ont diminué.

Un secteur capital

Aujourd'hui cash machine de la mode, les accessoires sont longtemps demeurés, à l'image de leur dénomination... accessoires. Donald Potard, consultant mode, rappelle que dans les années 1980, c'était le vêtement qui se vendait. Puis s'est opéré un glissement, d'abord du côté des acheteurs et des acheteuses les plus importantes, qui sont passées des grands magasins américains amateurs de mode à l'inclination asiatique privilégiant les accessoires.

Donald Potard détaille un autre aspect capital: «Les accessoires sont devenus importants quand les marques de maroquinerie ont investi la mode. Hermès, Gucci, Prada, Vuitton... Elles avaient un savoir-faire extraordinaire. Ces maisons ont réussi à faire twister la tête des gens. Il y a eu un renversement des valeurs; l'accessoire est devenu majeur, c'est désormais le vêtement qui l'accompagne.» Nombre de créateurs phares des années 1980 n'ont pas compris que le rôle des accessoires devenait capital et ont laissé passer le coche (Montana, Lacroix, Gaultier...), allant jusqu'à disparaître. Les créateurs et créatrices qui ont su développer leur activité autour des accessoires sont celles et ceux qui s'en sortent le mieux. Un sac iconique peut changer le destin d'une maison.

«Il y a eu un renversement des valeurs; l'accessoire est devenu majeur, c'est désormais le vêtement qui l'accompagne.»
Donald Potard, consultant mode

Les accessoires ont un avantage de taille: leur obsolescence n'existe pas, à l'inverse d'un vêtement. Les sacs à main occupent le secteur phare de la maroquinerie (64% en 2016 d'après l'Insee) et une concentration des deux tiers de la production est trustée par Chanel, Hermès, Vuitton et Longchamp.

Si, comme on l'estime, l'année 2020 voit les ventes du luxe chuter de 15 à 20%, les marques devront trouver des moyens de relancer la consommation. Le revenge spending est peu ou prou espéré (c'est ce qu'il se passe en Chine), mais il faut aussi que le marché stimule les appétits. Hasard du calendrier ou effet Covid, de nombreuses marques revisitent leurs classiques.

Chez Balenciaga, c'est le Classic de Nicolas Ghesquière que Demna Gvasalia remet au goût du jour. Prada relance ses emblématiques nylons sous des auspices écolo, en matériaux recyclés. Chez Dior, Maria Grazia Chiuri remet en selle le Saddle imaginé par John Galliano. Chez Gucci, le Jackie est revisité par Alessandro Michele, tout comme l'Antigona chez Givenchy. Burberry lance Pocket, un modèle inspiré d'archives avec ajout de poche et bandes de cuir. Signée Inez & Vinoodh, une campagne avec Bella Hadid met le sac sur orbite.

Lors des périodes incertaines, le classique, valeur pérenne, rassure; lui ajouter un nouveau twist augmente sa désirabilité. Pour Vincent Grégoire, directeur Insights chez Nelly Rodi, «la grosse tendance va être de remasteriser ce qui existe déjà. Le vocabulaire de l'accessoire va prendre une nouvelle forme, le sac va s'adapter au corps et accompagner la silhouette. Il va s'augmenter de poches avec parfois une connotation un peu militaire. Parmi les nouveautés qui concurrencent le sac: le Xouxou, accessoire vedette, un porte-téléléphone avec cordon en passementerie. C'est moche mais génial, on devient libre de ses mouvements.»

Le graal du it bag

Terme en vogue depuis déjà une vingtaine d'années, le it bag désigne généralement le nouveau-né bien marketé d'une maison et qu'il faudra(it) absolument posséder. Aujourd'hui, l'engouement est souvent lancé par la marque l'offrant à des célébrités qui vont le porter et le montreront sur Instagram ou TikTok, assurant ainsi une belle promotion.

C'est avec le Baguette de Fendi que le phénomène s'est vraiment installé. Imaginé en 1997 par Silvia Fendi, qui lui donne son nom en pensant au cliché de la baguette française que l'on peut mettre sous le bras, ce sac était ainsi défini: «Audacieux, éphémère mais hors du temps, excentrique et hors-normes.» Il fut largement popularisé par Sarah Jessica Parker qui le portait à la ville et à l'écran (Sex and the City). En vingt ans, plus d'un million d'exemplaires ont été vendus et chaque année s'ajoutent de nouvelles propositions. Pour avoir un modèle plus classique, plus statutaire, Fendi a lancé en 2008 le Peekaboo, qui fait son nid dans les classiques.

Créé en 2000 chez Balenciaga (période Nicolas Ghesquière), le Classic clouté, frangé, est reconduit chaque année dans des couleurs et cuirs différents. Cet hiver, il est revisité par Demna Gvasalia avec une forme trapèze.

Quand Tom Ford prend les rennes de la maison Saint Laurent, en 2000, il imagine de nouveaux accessoires dont un sac baptisé Mombasa (la plupart des modèles avec anse en corne), vite devenu un it bag, mais qui a disparu avec les années texanes. Le it bag peut n'être qu'un feu de paille de quelques saisons ou alors s'inscrire dans la durée et changer de catégorie.

Aujourd'hui, les marques cherchent le it bag et le marketing s'attelle à tourner autour de différents modèles, mais il est difficile d'apporter une nouveauté qui puisse s'inscrire dans le temps. Tous les classiques pérennes sont finalement des sacs extrêmement basiques.

Ce sont désormais les réseaux sociaux qui véhiculent le mieux la désirabilité d'un produit, ils sont d'incroyables leviers de consommation. Un sac est parfois vu des milliers de fois avant d'être mis en vente. Parmi les dernières nouveautés remarquées, le Chiquito de Jacquemus, un succès de communication et de vente malgré son prix. Avec le format 5 cm x 8 cm, ce sac oublie toute fonctionnalité.

En piste pour le futur peut-être: le Bobby de Dior (du nom du chien du couturier) ou le Pocket de Burberry.

Les intemporels

Classiques habilités à avoir une place permanente dans une garde-robe, les intemporels seront ensuite précieusement transmis à la descendance familiale et pourront même avoir une valeur de placement (il suffit de voir la cote des Hermès ou des Chanel en salles de vente).

Si le temps leur a conféré une belle patine, leur destin est souvent dû au hasard d'une rencontre qui les a mis sur le devant de la scène, à l'instar du Kelly avec son jour de Grace. Le sac n'avait pas vraiment de nom, dérivé du haut à courroies signé Hermès, quand il fut porté par la princesse de Monaco qui venait de s'établir sur le rocher. Les photos firent le tour de monde et le sac devint icône sous le nom de Kelly, comme le Birkin quelques décennies plus tard (1984), imaginé comme un gigantesque fourre-tout pour l'actrice.

La princesse Grace de Monaco tenant sa fille Caroline par la main, fait ses achats dans les boutiques, le 18 septembre 1958 à Monte-Carlo. | AFP Photo Intercontinentale / AFP

Ces sacs haut de gamme sont aussi désormais prisés par un public très large; Nabilla pose régulièrement avec ses Kelly et a reçu de son amoureux le sac le plus extravagant: un Birkin Himalaya en crocodile argent.

Chez Vuitton ont été imaginés de nombreux iconiques depuis les Speedy (1930), Noé (1932), Alma (1934)... et jusqu'à aujourd'hui, les classiques sont réinterprétés par des artistes (Murakami, Kusama Yayoi, Stephen Sprouse, Bob Wilson). De quoi rajeunir les modèles avec un habillage arty réussi. En 2019, on a découvert le nouveau Multi Pochette Accessoires, un hybride évolutif en phase avec l'époque.

Gucci avait baptisé Bamboo son modèle de 1947 avec ses anses en bambou, mais c'est le désormais Jackie, particulièrement apprécié par Jackie Kennedy, qui fit sa gloire. Le Dionysus créé en 2015 par Alessandro Michele aura-t-il un destin similaire?

Chez Chanel, celui qui s'appelle aujourd'hui le 2.55 fut imaginé en 1955 et possède tous les codes signature de la maison –le côté matelassé, le logo CC et une chaîne dorée– mais ne fut baptisé qu'a posteriori (le nom des sacs est un phénomène relativement récent).

Chez Dior, de nombreux modèles virent le jour. L'un des plus emblématiques est le Lady Dior, qui connut son heure de gloire au bras de Lady Di, et le Saddle aujourd'hui revisité et augmenté de logos. Chloé a aussi réussi à mettre sur orbite un incontournable: le Paddington, né en 2005. À sa façon, le cabas à sequins de Vanessa Bruno en toile et souligné de paillettes, né en 1998, est aussi un classique. Le Pliage de Longchamp (1993) se plie et se déplie. Le Bao Bao d'Issey Miyake, ludique et coloré, incarne un classique plein de fantaisie. Intemporels du côté des signatures: l'utilisation du tartan chez Burberry et l'invention du cuir Intrecciato de Bottega Veneta.

Les tentatives ne sont pas toutes couronnées de succès et il faut aussi respecter les traditions des différents marchés. Balenciaga, qui avait le vent en poupe en Chine après le Covid-19, a fait un fashion faux pas lors de Qixi, le 25 août, l'équivalent de notre Saint-Valentin, en proposant un sac aux codes sinisants, calligraphiés, accompagné d'une campagne premier degré mal perçue et relayée par le hashtag #BalenciagaInsultsChina.

Et les hommes?

Le marché masculin du sac à main n'est pas encore très étendu et les propositions sont peu nombreuses, même si des modèles s'invitent sur les podiums, comme chez Vuitton ou Gucci. Les classiques pour homme comme l'attaché-case ou la serviette (Berluti) donnent une allure un peu stricte, mais fonctionnelle. Le sac à dos, qu'on trouve beaucoup chez Prada, joue la carte du sport avec le Bowling, ainsi que la banane qui effectue un retour gagnant.

Avec une mode où s'estompent les frontières entre masculin et féminin, le sac pour homme s'aventure vers de nouveaux territoires: les collaborations avec Supreme ou Jake et Dinos Chapman chez Vuitton, ou la réinterprétation des codes de la maison chez Gucci. Cet hiver, Coach joue la carte de la famille et choisit de mettre en avant ses modèles masculins avec Michael B. Jordan.

Dans ce marché en mouvement, Vincent Grégoire voit le retour du baise-en-ville. Si le mot date de 1934, l'objet fut très populaire dans les années 1970 et mis en chanson par Gainsbourg dans «Dispatch Box» (1987):

«Je ferme mon baise-en-ville
Çà t'fait chier tu t'épiles.

Je prends mon baise-en-ville
Notre amour ne fut-il
Qu'une tringle futile.»

Hors-piste

La majorité des sacs demeurent finalement très classiques, très géométriques, dans de beaux cuirs avec des bandoulières, des attaches, des fermoirs... Le sac a le plus souvent une vocation statutaire, qui ne se marie pas bien avec l'originalité. Des essais intéressants auraient pu faire bouger les lignes à l'aube du XXIe siècle, quand Karl Lagerfeld, pour Chanel, s'aventura sur le terrain du futur avec le 2005 (aussi appelé Millenium), un original sac à coque rigide, tout en courbe, hors codes signature. La presse salua l'audace de la nouveauté, mais sa durée de vie fut très courte.

Quelques marques apportent néanmoins un zeste d'originalité. Moschino, avec Jérémy Scott, continue l'humour de la maison. À Paris, Hélène Nepomiatzi a renoué avec l'esprit de la première marque qu'elle avait fondée, 31 Février. Aujourd'hui, sous son nom, elle imagine des animaux, des fantaisies du nom d'Allumettes, Dynamite, etc. Et pour celles et ceux qui veulent évacuer le spectre tentaculaire du it bag, Naco Paris a créé un tote bag baptisé «Ceci n'est pas un it bag», avec aussi une version où s'invite le mot de Cambronne.

Côté souliers

Pour la Fédération française de la chaussure, le marché hexagonal en 2019 générait un chiffre d'affaires de 716 millions d'euros. La fabrication des souliers est reconnue comme métier d'art depuis 2016. Le secteur a aussi droit à ses it chaussures dont les prix s'envolent, les modèles de luxe dépassant largement les 300 euros et beaucoup flirtant avec les 1.000 euros.

«Une chose est sûre: moins de talons. L'idée est de retrouver ses pénates au plus vite et le mieux possible.»
Vincent Grégoire, directeur Insights chez Nelly Rodi

Pour Vincent Grégoire, directeur Insights chez Nelly Rodi, «le Covid va sans doute sinistrer un peu le secteur, car il n'y a plus trop d'occasions de sortir, la chaussure se choisit alors pour son utilité, son confort. L'état d'esprit n'est pas à la consommation, qui devient secondaire. En tout cas, une chose est sûre: moins de talons. L'idée est de retrouver ses pénates au plus vite et le mieux possible. Il va falloir se réinventer, revoir le modèle économique traditionnel.» Une marque née dans la chaussure comme Weston se réinvente notamment avec des boutiques vintage qui mettent en vente des modèles restaurés.

Les marques de mode concurrencent beaucoup les marques de chaussures qui, néanmoins, gardent le haut du pavé en matière d'images. Les Manolo Blahnik, Jimmy Choo, Pierre Hardy ou Louboutin avec ses semelles rouges demeurent d'incontournables objets de fantasme. Si Roger Vivier n'a pas eu la gloire qu'il méritait, lui qui a chaussé Mistinguett, la reine d'Angleterre et a inventé de nombreux talons –aiguille, virgule, ainsi que la cuissarde–, son nom a été relancé avec succès. Sa Belle de jour, créée à l'origine pour Catherine Deneuve dans le film de Luis Buñuel, incarne un nouveau classique.

L'incontournable basket

En vingt ans, le marché de la chaussure s'est beaucoup modifié avec la montée en puissance des sneakers, qui ont quitté le territoire du sport pour devenir des basiques jusqu'aux collectors hors de prix en passant par le culte des ugly shoes. Une paire de chaussures sur deux provient désormais du rayon sneakers. Les marques de mode ont compris l'importance de ce marché et ont inventé leurs baskets en mettant une touche de glam –difficile néanmoins pour ce type de chaussures.

L'effet mode joue à plein pour les Triple S de Balenciaga, l'Archlight de Vuitton ou la Rhyton du Gucci; des modèles à plus de 400 euros, mais qui se vendent comme des petits pains. Imposantes, ces baskets n'ont pas toujours une esthétique convaincante. Si on pouvait espérer que l'influence du sportswear s'estompe en mode, pour les pieds, le style a encore de beaux jours devant lui.

Les sneakers jouent de plus en plus la carte des collaborations. Le sport s'offre des paillettes et propose des séries limitées à prix démultipliés. Pour s'offrir ces collectors en puissance, il faut non seulement avoir les moyens, mais s'inscrire sur des listes, faire la queue ou encore participer à une loterie (les Adidas-Prada du 8 septembre chez Dover Street Market).

Même la papesse du Vogue américain, Anna Wintour, cautionne et customise les Air Jordan (Nike) en ajoutant le label AWOK (Anna Wintour OK). Une nouvelle Air Jordan (encore elle) se marie aussi avec Dior dans une capsule post-Covid en versions haute et basse; la signature couture avec logo et le prix flirtant avec les 2.000 euros sont apparemment une broutille pour les amateurs et les amatrices, puisque les prix de revente atteignent déjà les 8.000 euros. C'est vers ce type de produits, paraît-il, que les investisseurs se tournent aujourd'hui.

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