Sciences

Pourquoi les guêpes sont insupportables à la fin de l'été

Temps de lecture : 5 min

Une notion qui résonne étrangement avec l'actualité explique le comportement infernal de ces insectes: les congés forcés.

Désormais, les guêpes cherchent du sucre loin de leur colonie, notamment dans nos pique-niques. | Bill Mackie via Unsplash
Désormais, les guêpes cherchent du sucre loin de leur colonie, notamment dans nos pique-niques. | Bill Mackie via Unsplash

Les saucisses cuisent et la bière est fraîche: enfin prêt·es pour le parfait barbecue de fin de saison. Dîner en plein air, verre en terrasse, glaces, nous saisissons les derniers instants de la belle saison, des moments précieux avec nos proches avant un hiver incertain fait de reconfinements locaux ou de réunions Zoom.

Puis, une visiteuse imprévue arrive. Vêtue d'une robe voyante, la taille fine, l'indésirable déborde de confiance. Elle est arrogante, s'octroie le droit de boire à tous les verres, et on peut s'effrayer de trouver un dard aiguisé dans son derrière rayé.

La fin de l'été est la saison des guêpes; ces insectes attisent les rancœurs et les cris dans les jardins et aux terrasses de cafés. C'est le cas chaque année, mais c'est particulièrement insupportable depuis que nous comptons les quelques jours qu'il nous reste pour profiter du beau temps en respectant les consignes de distanciation sociale.

Il est difficile de trouver des côtés positifs à un monde en proie à une pandémie. Mais ces derniers mois ont remis au goût du jour une expression bien utile pour expliquer le comportement antisocial des guêpes quand la période estivale touche à sa fin: les congés forcés. Et pour quelqu'un qui passe son temps à faire des recherches sur les guêpes, trouver des mots pour excuser leur mauvais comportement est assez excitant.

Si vous êtes l'une des nombreuses personnes actuellement au chômage partiel, vous êtes particulièrement bien placé·e pour comprendre les guêpes en ce moment.

Ouvrières au travail

Contrairement aux apparences, les guêpes ont tendance à ne perturber notre vie en plein air qu'à la fin de l'été. Avant, elles sont aussi très occupées, mais nous ne sommes pas assez intéressant·es pour qu'elles daignent nous regarder. Il est très probable que la guêpe que vous avez écrasée à votre barbecue le week-end dernier ait passé l'été à enlever les chenilles de votre potager ou les pucerons de vos tomates.

Cette guêpe faisait partie de l'équipe de Dame Nature chargée de la lutte contre les parasites. Sans elle et ses congénères, nous devrions par exemple utiliser beaucoup plus de pesticides pour garder nos laitues entières. Les guêpes nous rendent service: ce sont des ennemies naturelles d'autres insectes, encore plus nuisibles.

Nos boissons sucrées n'avaient aucun intérêt pour la guêpe au milieu de l'été. C'est une chasseuse, une travailleuse, et son but était alors de fournir des protéines à ses milliers de petits frères et sœurs, les larves du couvain.

La guêpe est l'un des rouages stériles d'un superorganisme, poussée par l'évolution à transmettre ses gènes en élevant les larves. Habituellement, elle chasse d'autres insectes, tels que des chenilles de jardin ou des mouches, et les rapporte à la colonie.

Elle peut mâcher un peu sa proie voire en ingérer un bout avant de la donner directement à une larve, mais la majeure partie des protéines vont aux petits. En échange de son travail, la larve lui donne une sécrétion sucrée riche en glucides.

On pense actuellement que c'est là le principal mode de nutrition des guêpes ouvrières adultes. Chaque colonie produit plusieurs milliers de ces guêpes, très occupées pendant la majeure partie de l'été à nourrir leur couvain; elles seraient comme accros à la substance fournie par les larves.

Chômage technique

Au fil des mois estivaux, la colonie se transforme en une citadelle pouvant compter jusqu'à 10.000 guêpes ouvrières. Parallèlement, les larves commencent à se transformer en insectes.

Lorsqu'une larve est complètement nourrie, à l'âge de deux semaines environ, elle est prête à se métamorphoser en une belle guêpe adulte. Elle ferme elle-même l'alvéole dans laquelle elle logeait pour poursuivre son développement. Elle n'a alors plus besoin des soins de ses aînées.

Tous les couvains ne se métamorphosent pas en une seule fois: il reste encore de nombreuses larves à nourrir. Mais la proportion entre le nombre d'ouvrières et celui de larves évolue, et à mesure que l'été avance, de plus en plus d'ouvrières sont sous-employées et ne reçoivent plus la dose de sucre administrée par leurs frères et sœurs. Les ouvrières sont de fait mises à pied, et à l'image des êtres humains dans la même situation, leur comportement change.

Désormais, les guêpes cherchent du sucre loin de la colonie, notamment dans nos pique-niques. En l'absence de ces festins faciles d'accès, elles rendent visite aux fleurs et les pollinisent, comme les abeilles –les guêpes peuvent d'ailleurs être aussi efficaces à la pollinisation que certaines d'entre elles. À l'échelle de l'évolution, votre repas est une distraction relativement nouvelle.

De tels changements de comportement de la part des guêpes surviennent en réponse aux besoins de leur société. Les ouvrières perçoivent les nouvelles exigences et modifient la façon dont les gènes sont exprimés dans leur cerveau: on trouve dans celui-ci quelques indices sur l'évolution des comportements d'aide.

Produit de l'évolution

Mon équipe effectue des recherches sur les mécanismes moléculaires qui sous-tendent le comportement des guêpes afin de comprendre comment et pourquoi leurs traits sociaux évoluent. Les ouvrières que vous voyez à votre pique-nique font partie de l'un des produits biologiques de l'évolution les plus complexes observés dans le monde naturel: une colonie dite «superorganisme».

Tout comme une ruche d'abeilles, chaque colonie est dirigée par une seule reine mère qui pond tous les œufs. Sa progéniture de début de saison devient les ouvrières stériles qui aident à élever plus de couvains, et éventuellement les mâles et femelles fertiles (soit les reines de l'année suivante).

La reine, les ouvrières et les individus fertiles ont un aspect et un comportement très différents, à tel point que vous risquez de les confondre avec d'autres espèces. Les trois catégories de guêpes dépendent les unes des autres en tant que composantes de la grande «machine» du superorganisme.

Ce qui est extraordinaire, c'est que les guêpes sont toutes produites à partir des mêmes éléments constitutifs –elles ont un génome commun. Mais leurs gènes ne s'expriment pas de façon identique.

Comprendre comment les génomes évoluent pour produire des composantes si différentes mais si bien articulées d'un superorganisme reste l'une des grandes questions en suspens de la biologie évolutionnaire.

Cette guêpe à votre barbecue est un produit hautement perfectionné de l'évolution, qui joue un rôle majeur dans une société qui dépasse la nôtre en matière de complexité et de coordination.

Personne n'aime que son assiette soit infestée de guêpes, mais avec une certaine compréhension de la biologie qui explique leur comportement, chacun·e peut s'adapter pour les respecter.

La pandémie a imposé des modifications de notre propre comportement, et nous nous sommes adapté·es. S'il y a quelque chose à tirer des défis auxquels nous sommes actuellement confronté·es, c'est peut-être de faire preuve d'un peu plus d'empathie envers ces insectes incompris mais importants.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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