Société / Culture

Aujourd'hui, on expose le cercueil d'Annie Cordy. Un peu de décence, bon sang!

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Parfois, il faut fuir le monde pour mieux oublier ses outrances.

Le comble du ridicule. | Pierre André LECLERCQ via Flickr
Le comble du ridicule. | Pierre André LECLERCQ via Flickr

Hier matin, j'ai lu que le cercueil d'Annie Cordy serait exposé en public afin de laisser ses admirateurs lui rendre un dernier hommage. D'effroi, j'ai failli en renverser mon café. Le monde serait-il devenu tout à fait fou? J'entends bien que la chanteuse et comédienne belge était une personnalité aimée par beaucoup, une femme drôle et des plus touchantes, mais de là à exposer son cadavre comme s'il s'agissait d'une éminence dont on devrait pleurer à tout prix la disparition, il ne faut tout de même pas exagérer.

Un peu de décence, bon sang! D'ailleurs quel intérêt peut-on bien trouver à contempler la dépouille d'une vieille dame figée dans la mort survenue lors de sa quatre-vingt-douzième année? A-t-on déjà vu spectacle plus sordide que celui-là, une procession d'admirateurs énamourés, d'adoratrices transies?!

Les gens n'ont-ils rien d'autre à foutre de leur vie pour se comporter de la sorte? Moi, pareille attitude me donne la nausée. Comme une envie de tout plaquer et d'aller voir ailleurs si j'y suis. Oublier toute cette médiocrité ambiante, cette saleté qui s'accumule à l'intérieur de nos âmes, ces couleuvres qu'il nous faut avaler, ces inepties dont on nous rabat les oreilles comme le chant d'une humanité perdue à elle-même.

Parfois, afin de ne pas sombrer tout à fait, il faut fuir ce monde pour ne pas succomber à sa laideur. Retrouver le parfum des livres savants même si on ne les comprend pas toujours, renouer avec la profondeur des grandes symphonies mahlériennes, s'immerger dans la contemplation d'un tableau de maître: la vie dans toute sa magnificence et non plus cette mastication du quotidien, cette course aux abîmes qui nous endeuille et nous rend laids.

C'est comme une révolte venue du plus profond de notre être. Une soif de beauté et de légèreté. D'évanouissement dans la splendeur des cieux azurés. D'une quête de quelque chose qui donnerait sens à nos existences terrestres. Une transcendance. Une aspiration. Un rêve. Le sourire d'un enfant, le chant d'un poème qui se lit comme une gourmandise, l'épanchement d'une musique qui nous révèle à nous-mêmes –l'inconsolable douleur de celui qui aime tant la vie qu'elle finit toujours par le décevoir.

Ne plus subir l'avilissement des chaînes d'information, ces conteuses du vide. Ne plus s'exposer à la bêtise des uns et des autres, toute cette obscénité à toujours vouloir ouvrir sa grande gueule alors que depuis toujours on se complaît dans une médiocrité sans faille. Fuir encore et toujours ces robinets de nouvelles qui jacassent des torrents de vulgarité, d'à-peu-près, de revendications foutraques, tout le gloubi-boulga d'une civilisation qui depuis la chute de Dieu ne sait plus comment se conduire.

Et s'invente des combats, des particularismes, des identités dont on devine qu'ils visent plus à satisfaire les egos des uns et des autres que de rétablir les vraies injustices, de celles qui à sa naissance condamnent une personne à vivre une existence de misère –la pauvreté dans tout ce qu'elle a d'insupportable et d'universel–, l'absence de tout horizon, l'étranglement sordide d'une existence dont on n'attend rien si ce n'est le dernier soupir.

Loin, très loin de tous les soupirs d'aujourd'hui, cette obsession de la race où, de discours victimaires en accusations éclatantes, on demande des comptes, des pardons, des excuses, des génuflexions afin d'excuser les errements des siècles passés. Comme si on ne savait pas depuis toute éternité que la vie est tout sauf une fête foraine mais plutôt une mêlée sanglante où il faut tâcher de garder intacte sa dignité sans jamais être dupe de la vanité des êtres. Un combat où pour ne pas s'ensevelir sous le poids de ses propres tragédies, il faut puiser dans les cinglements du passé la force nécessaire pour aller de l'avant.

Alors Annie Cordy, cette femme en tout point remarquable dont on s'en va contempler le cadavre comme d'autres se rincent le regard dans les petites rues d'Amsterdam... La société du spectacle dans tout son grotesque et sa démesure. Le ridicule quand il se conjugue avec le mauvais goût et atteint des sommets de grossièreté.

Vite! Est-il d'autres vies?

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