Monde / Culture

En Angleterre, même «Rule, Britannia!» ne parvient plus à unifier le pays

Temps de lecture : 9 min

Une chanson patriotique fait débat dans une nation qui n'en finit pas de trouver des raisons de se déchirer.

La partition de l'hymne, qui fait partie des traditions de l'île. | via Wikipedia 
La partition de l'hymne, qui fait partie des traditions de l'île. | via Wikipedia 

Londres, septembre 2009. La mezzo-soprano Sarah Connolly débarque sur la scène du Royal Albert Hall en tenue d'amiral Nelson. Elle tire son bicorne à une centaine de choristes qui lui rendent son salut par une révérence. Une clameur s'élève des sièges rouges. La cantatrice scrute la foule avec une longue-vue dorée, confie son couvre-chef au conducteur puis chante le premier vers de Rule, Britannia!: «When Britain first, at Heaven's command.»

C'est la tradition. Depuis 1948, le morceau écrit par James Thomson et composé par Thomas Arne est joué à la soirée de clôture des BBC Proms, festival de musique classique qui s'étale de la fin août à la mi-septembre. Le refrain est repris par un public blanc, rarement endimanché, qui agite des dizaines de drapeaux anglais et britanniques. Plus qu'un simple concert, The Last Night of the Proms est un événement national. «C'est une soirée patriotique, affine Judi Atkins, professeure de politique à l'Aston University de Birmingham. Des spectateurs portent des noeuds papillons à l'effigie de l'Union Jack. C'est une célébration de la britishness

Cette année, la messe patriotique doit s'adapter aux conditions sanitaires. Le 12 septembre, seul·es dix-huit choristes chanteront face à des sièges vides. Une situation que la direction du festival aurait souhaité utiliser pour aérer un événement qui sent autant la naphtaline qu'un épisode d'Hercule Poirot. Le 25 août, The Times révélait ainsi que Rule, Britannia! pourrait disparaître de la programmation de ce qu'une source surnommait les «Black Lives Matter Proms».

En 2002, l'Américain Leonard Slatkin, premier conducteur étranger de l'histoire du festival, militait déjà pour atténuer le ton patriotique de l'ultime nuit. «On reçoit beaucoup de couriers qui disent qu'il serait temps de se débarrasser de Rule, Britannia!, confiait-il au site de la BBC. Je vous avoue ne pas être tout à fait à l'aise à l'idée de la jouer. Elle paraît un peu militariste. C'est formidable de célébrer qui vous êtes et d'avoir foi en son pays, mais je pense qu'on ne devrait pas écarter les autres. Cela paraît un brin désuet.» Le contexte socio-politique se fichait alors de ce genre de discussions.

Cet été, en revanche, la présentatrice du festival, relatait au Times: «Tout le monde pense à l'égalité raciale. Les Proms l'ont toujours fait mais… encore plus du fait du climat actuel.» Dès la nouvelle publiée, des pétitions en ligne éclatent pour réclamer que la tradition perdure. Les journaux conservateurs sont ulcérés. Le ministre de la Culture, Oliver Dowden, parle de l'hymne comme d'un des moments clefs du festival. Il déclare que «les nations confiantes, qui regardent vers l'avenir, n'effacent par leur histoire». En pleine visite d'une usine, Boris Johnson dit «ne pas arriver à y croire» et suggère à ses concitoyen·nes d'arrêter «d'être gênés par l'histoire». Plus tard, il assure à une classe d'enfants qu'il est tout à fait politiquement correct de chanter le morceau. Judi Atkins commente: «Cela raconte pas mal de choses sur son milieu d'origine. Quand j'étais petite, je regardais la last night à la télé. Aux premiers rangs, on voyait toujours un groupe qui faisait mine de diriger l'orchestre. C'est ce qu'on appelle des “toffs” des jeunes aisés, qui sortent de grandes écoles, bruyants et très en confiance. On imagine aisément Boris Johnson parmi eux.» On imagine aussi Nigel Farage, leader du Brexit Party, qui réagissait à la polémique en postant une vidéo de lui chantant l'hymne à un rallye du vote Leave. Le comédien David Baddiel contre-attaquait via un retweet où il décrivait la chanson comme un «hymne pour connards». Pendant ce temps-là, la conductrice des Proms recevait des menaces de mort.

Au cœur de la controverse, se trouvent certains vers de l'hymne. «Il commence avec un mythe mythologique selon lequel la Grande-Bretagne aurait émergé d'une mer azure, traduit John Sitter, professeur de littérature à l'université de Notre Dame. Pour un hymne national, Rule, Britannia! est très complexe, que ce soit au niveau de la la syntaxe ou du mélange d'éléments païens et des références chrétiennes.» C'est sur ordre des cieux que l'île sort des eaux et ce sont des anges gardiens qui chantent, dans la chanson, le refrain qui blesse aujourd'hui. «Rule, Britannia! Britannia rules the waves. Britons never, never, never shall be slaves.» (Règne, Britannia! Britannia règne sur les flots. Jamais les Britanniques ne seront esclaves.) En 2020, alors qu'on déboulonne des statues de colons à travers le royaume, les paroles sonnent comme une célébration d'un empire déchu et de son peuple, qui jamais ne sera réduit à l'état d'esclave, car supérieur aux autres. La gêne des millions de Britanniques originaires des anciennes colonies se comprend. À sa naissance, le morceau n'était cependant pas impérialiste.

Des vikings et des pirates

La première de Rule, Britannia! a lieu en 1740 à Cliveden, résidence de Frédéric de Galles. Le prince a grandi en Allemagne, n'a rejoint les côtes anglaises qu'à l'âge de 21 ans et ne s'entend pas avec son père, le roi George II. Héritier du trône, il prépare son règne, rassemble des partisans et opte pour une politique en opposition avec celle du Premier ministre, Robert Walpole. «Dans la première partie du XVIIIe siècle, la monarchie britannique se demande quel genre de monarchie elle veut être, narre Gerard Carruthers, professeur de littérature à l'université de Glasgow. Une monarchie impériale ou un acteur mineur? La Grande-Bretagne se voit comme le pays qui a dû résister aux Romains, aux Espagnols et aux Français. En même temps, depuis Henri VIII, il existe la notion selon laquelle le pays est un pouvoir impérial. La chanson montre ces deux éléments.» Frédéric est plutôt partisan de l'expansion. Son héros? Alfred le Grand, roi du IXe siècle qui a combattu les invasions vikings avant d'unifier le pays. À la cour, le poète écossais James Thomson aurait ouï dire que Frédéric apprécierait une œuvre sur le sujet. Ainsi, il écrit le livret d'Alfred, un masque sur le monarque, mis en musique par Thomas Arne, qui s'achève sur Rule, Britannia!. «Le mot clef de l'œuvre de Thomson est “liberté”, expose John Sitter. Son poème de 1730, Liberty, était patriotique mais offrait aussi une lecture de l'histoire selon laquelle la liberté finirait par triompher. Thomson était farouchement opposé à l'esclavagisme.»

Si l'Écosse et l'Angleterre partagent leurs monarques depuis 1603, l'acte de naissance du royaume de Grande-Bretagne n'est signé qu'en 1707. «Aujourd'hui, l'identité britannique est parfois associée à une forme d'agressivité, reprend Carruthers. À l'époque, elle était synonyme de paix. On en avait marre de la guerre et beaucoup voyaient dans l'union un pas vers une période de paix.» Thomson, qui croit à la prospérité du pays par le commerce, s'échine à développer cette identité nouvelle. Son œuvre n'est pas une célébration de l'Empire, car il n'y a pas encore d'Empire à célébrer. Certes, la Grande-Bretagne possède déjà des colonies, mais elle est encore loin de l'Empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Les «tyrans» cités dans la chanson sont les monarques absolus français et espagnols, tyranniques car absolus et moins progressistes que la monarchie parlementaire britannique. Tyrannique, car l'Espagne est alors le principal État esclavagiste du monde.

Depuis Henri VIII, le terme «esclave» a une connotation religieuse. Le pays protestant refuse d'être l'esclave du Pape. Au XVIIIe siècle, moult Britanniques sont fait·es esclaves au sens propre par des pirates maures, comme dans Robinson Crusoé. Des marins britanniques sont également capturés par l'Espagne, qui les réduit à un état comparable à l'esclavage. «Le refrain ne signifie pas “régner sur d'autres nations”, précise Sitter. Il veut dire que la Grande-Bretagne ne sera jamais gouvernée par d'autres.» L'hymne exhorte le pays à régner sur ses mers pour qu'il puisse se protéger.

Un «s» et une virgule

La couronne britannique sort de son isolationsime en 1743, dans le cadre de la guerre de Succession d'Autriche. En 1745, lors de la première londonienne d'Alfred, la chanson de Thomson est lue différemment. «Elle revet alors l'idée selon laquelle il faut faire attention à l'Europe, développe Carruthers. Son sens s'est toujours modifié en fonction de la géopolitique.» À la fin du siècle, Rule, Britannia! est devenu un hymne naval qui exalte les troupes, ainsi qu'une chanson populaire. On a altéré son sens et on modifiera vite les paroles. Durant l'ère victorienne, «Britannia, rule the waves» devient «Britannia rules the waves». En enlevant une virgule et en ajoutant un «s», on peut changer beaucoup de choses. À l'époque de l'écriture du morceau, des navires britanniques sont régulièrement pillés par l'Espagne. Un affront national. La chanson réclame au Premier ministre Walpole, jugé trop timoré par l'opposition, de bâtir une marine afin que le pays puisse régner sur les eaux: «Britannia, rule the waves» (Britannia, règne sur les eaux).

Le sens de «Rule, Britannia!» s'est toujours modifié en fonction de la géopolitique.»
Gerard Carruthers, professeur de littérature

Un siècle plus tard, l'Empire britannique s'étale sur tout le globe. La requête devient une affirmation remplie de fierté. «Britannia rules the waves» (Britannia règne sur les mers.) Pour Carruthers, la modification s'est produite «naturellement» dans l'inconscient collectif britannique. Joué par des groupes militaires, le morceau débarque en même temps que la Navy dans les colonies. «Chacun connaît ces mots qui semblent dire: “Nous sommes vos maîtres.” En Inde, le mouvement indépendantiste n'aimait pas du tout cet air.» En 1945, le Japon, terrassé par l'arme atomique, rend les armes à Singapour. C'est Rule, Britannia! qui accompagne l'entrée en scène du commandant suprême Louis Mountbatten, comte de Birmanie. Trois ans plus tard, alors que le pays est ruiné par la guerre, la chanson fait son entrée aux BBC Proms, 110 ans après la création du festival. «C'est de la psychologie de masse, estime Carruthers. La chanson sert de propagande. On se demande comment instiller de la confiance dans le pays et Rule, Britannia! est un moyen de le faire. Encore une fois, on change le but de la chanson.»

Chat mort et smartphone

Éditorialiste pour The Guardian, Joseph Harker s'interroge sur l'origine de la polémique. «Ce n'est pas un combat que nous avons choisi et des voix puissantes –la presse nationale, le Premier ministre– sont désireuses de monter une guerre culturelle sur ce problème, et de changer en boucs émissaires non seulement la BBC, mais aussi le multiculturalisme et le mouvement Black Lives Matter.» Depuis Birmingham, Judi Atkins voit la controverse comme un chat crevé, balancé sur la table à manger du monde médiatique pour détourner l'attention du coronavirus et du Brexit. «Je pense que ça montre à quel point le pays est divisé, que ce soit sur la question du Brexit mais aussi autour des manifestations Black Lives Matter. Il y a un fossé entre les idées traditionnelles anglaises qui ont motivé la cause du Brexit et une nation qui veut une société plus ouverte et multiculturelle. C'est une nouvelle frontière entre deux cultures en opposition.» Le pays est tellement divisé qu'un air composé pour l'unir sert aujourd'hui à le fracturer un peu plus. Harker dénonce l'attachement à une ère de domination militaire. «On célèbre un pays qui n'est plus, abonde Atkins. Les gens s'accrochent à l'idée d'un pays unique et puissant, alors que nous sommes juste une petite île de plus en plus insignifiante de la mer du nord. La perte de l'Empire n'a jamais été acceptée.»

Après dix jours de débats, la BBC a changé d'avis: les paroles de Rule, Britannia! seront bien chantées lors de la last night of the proms. Leader conservateur à la Chambre des communes, Jacob Rees-Mogg, souvent moqué pour son allure de gentleman des années 1920, célébrait la nouvelle en jouant l'hymne sur son portable en pleine session parlementaire, s'assurant que ses collègues entendent: «When Britain first, at heaven's command.» Réprimandé par le président de la Chambre, le représentant du North East Somerset s'est excusé.

Puis a nuancé: «Mais quand la Grande-Bretagne, sur les ordres du ciel, s'est élevée d'une mer azure, c'était l'hymne de la terre, et les anges gardiens chantèrent ces vers: “Rule, Britannia! Britannia, rule the waves, and Britons never, never, never shall be slaves.” Espérons que la BBC reconnaisse les vertus de Britannia sur cette terre d'espoir et de gloire.»

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