Life

Koh-Lanta, la télé-réalité en circuit fermé

Nadia Daam, mis à jour le 02.04.2010 à 18 h 25

L'émission de TF1 est un monstre qui s'auto-alimente.

Si l'émission Koh Lanta a souvent été accusée de causer des désastres écologiques sur les terres qui ont accueilli les aventuriers, elle mérite pourtant un joli label vert dans sa formidable capacité à recycler (un label qui prendrait la forme d'un gros tampon qu'on apposerait sans douceur aucune sur le front du très agaçant présentateur Denis Brogniart.

En fait, c'est même toute la télé-réalité qui excelle dans l'art de faire du neuf avec du vieux (et on ne pense pas forcément à la présence d'Aldo Maccione dans La Ferme célébrités 3); mais tout de même, cette 10e édition de Koh Lanta, c'est un peu comme si la 8e saison avait copulé avec la 9e et accouché d'un monstre à deux têtes:

- à ma gauche, d'anciens candidats qui poussent le masochisme jusqu'à rempiler pour une nouvelle période de privation et de souffrances physiques au nom du dépassement de soi et assez probablement pour payer les travaux de la piscine.

- à ma droite, d'anciens sportifs pas frais frais mais suffisamment vaillants pour qu'on les envoie perdre des kilos sur une île déserte sur l'air de «vous faites moins les malins là».

Le challenge peut d'ailleurs paraitre déséquilibré. Si les anciens candidats ont prouvé qu'ils étaient capables de se brosser les dents avec du bambou et tirer la substantifique moelle d'un bigorneau, et même si on admet qu'ils avaient probablement 18/20 en EPS, on imagine que les sportifs représentés entre autres par Djamel Bouras et Franck Leboeuf (la lala la la, lalalalala la lala la la) sont dotés d'une forme physique et d'une endurance qui leur donneront quelques longueurs d'avance. D'ailleurs, Frank Leboeuf a récemment gaffé dans une interview à la radio en laissant échapper: «Jamais dans mon idée, je ne pensais gagner». Une bien belle boulette pour celui qui avait déjà éprouvé sa télégénie et son éloquence dans une publicité pour la viande bovine («Moi, ce que je préfère, c'est le boeuf»).

Hostilité du climat

Mais peu importe, car les gagnants, on s'en fout. Qui se souvient du nom des vainqueurs des précédentes éditions? Qui se souvient des différentes îles sur lesquelles ont été tournées les différentes saisons (car Koh Lanta comme le Paris-Dakar a gardé le nom du premier lieu de tournage même si depuis, les aventuriers ont échoué au Costa Rica, aux Philippines ou encore au Vanuatu). Bref, tout ça on s'en  tape, ce qu'on veut, et il faudra bien l'admettre, c'est les voir becqueter des vers gluants et suer sang et eau, debout sur des rondins de bois en plein cagnard.

Et même si ce plaisir sadique a commencé à s'émousser aux alentours de la 5e saison, il garantit encore le succès de cette nouvelle édition. L'idée selon laquelle il existe une télé-réalité noble (Koh lanta, Nouvelle star...) et une télé-réalité beurk caca (La Ferme Célébrités, La Star Ac'...) n'est ni plus ni moins qu'un alibi vaseux pour continuer à regarder des anonymes en quête de célébrité se coller la honte à la télé.

Certes, le fait que Koh Lanta soit dénué de toute la tension sexuelle qui a fait le sel des premiers émissions de trash tv (Loft Story en tête) retire au moins un des enjeux. On peut d'ailleurs s'en étonner, dans la mesure ou une simple piscine avait suffit à faire péter la libido des lofteurs alors qu'on avait à peine eu le temps de dire «coca-cola» tandis que les aventuriers sont entourés de flotte et ne songent pour autant pas à forniquer dans de l'eau de mer. On peut aussi imaginer que les conditions d'hygiène déplorables alliées à la faim qui tenaille les candidats les font davantage rêver d'une douche et d'une entrecôte que d'un gang bang dans les lagons bleus. Et cette absence cruelle d'ébats aquatiques, les téléspectateurs s'en accommodent très bien, dès lors qu'on leur donne le reste: l'hostilité du climats, des conditions de vie, et fatalement des rapports entre les êtres.


Aux Etats-Unis, Survivor, qui a inspiré Koh lanta, en est à sa 20ème diffusion sur CBS. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils ont su broder autour du concept. La 8eme saison a ainsi vu arriver des participants des précédentes émissions (principe dont s'est directement inspiré le Koh Lanta All stars de 2009). Mais ils sont allés beaucoup plus loin, et sans s'embarrasser du politiquement correct. La saison 13 baptisée Survivor Cook Islands s'est ainsi basée sur des affrontements entre les couleurs de peau, se faisant s'opposer des Afro-Américains, des Asio-Américains, des Hispano-Américains et des Blancs américains.

Évidemment, le concept a largement indigné mais la production s'en est plus ou moins sortie en rétorquant qu'il s'agissait là de représenter la population américaine dans toute sa diversité. Après des éditions qui constituaient les équipes en fonction des sexes (homme vs femmes) ou encore des âges (jeunes vs vieux), Survivor est allé encore un peu plus loin en créant une édition «Favoris vs Fans», soit les grands vainqueurs des éditions précédentes opposés à des adeptes de l'émission qui possédaient donc un atout: ils connaissaient les points forts et les faiblesses de leurs adversaires pour les avoir vus évoluer depuis leur canapé.

Koh Lanta pourra difficilement reprendre le concept «couleurs de peau» sans s'attirer les foudres des ligues antiracistes, mais on peut parier que les fans français se bousculeraient pour affronter les Jade et autres Romuald. Reste pourtant que l'émission de TF1 pourrait également pousser le bouchon un peu plus loin et assurer sa longévité en proposant des concepts inédits qui ne s'inspireraient pas du modèle américain. Pourquoi pas un Koh Lanta Super Nanny où l'on enverrait des sales gosses manger des cailloux et boire la tasse pour apprendre la vie. Ou encore un Koh Lanta spécial animateurs dans lequel Christophe Hondelatte serait bien emmerdé en blouson de cuir par 45° à l'ombre. Ou pire, Koh Lanta Eric Zemmour vs des noirs et des arabes qui permettrait au chroniqueur d'étayer les théories selon lesquelles les noirs grimpent vite aux arbres et les arabes tiennent rudement bien sans manger merci le ramadan)... Ce jour venu, il sera temps pour nous de nous exiler à notre tour sur une île, mais sans caméras et surtout sans télé.

Nadia Daam

Image de une: Frank Leboeuf / REUTERS, Ian Waldie

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