Boire & manger / Santé

De la tête au ventre, itinéraire des émotions qui finissent dans l'assiette

Temps de lecture : 5 min

Sucre, gras, chocolat: la nourriture comble des besoins physiologiques, mais aussi affectifs.

Grignoter des barres chocolatées à toute heure ne répond pas à un besoin physiologique. | Andriyko Podilnyk via Unsplash
Grignoter des barres chocolatées à toute heure ne répond pas à un besoin physiologique. | Andriyko Podilnyk via Unsplash

«Ma formule magique quand je suis dans le mal, c'est des merdes de type Kinder, du soda et des clopes. C'est pas bon pour le corps mais le moral va mieux.» En cas de coup de blues, Marine, 31 ans, sait que le sucre a le pouvoir de soigner ses maux. «On a tous des pressions de fou: ne pas manger ça, pas boire, pas fumer, pas ci, pas ça... Alors quand j'ai besoin de relâcher la pression, je me dirige vers mes petits plaisirs coupables.»

Ce réflexe de vider placards et frigo pour absorber ses émotions a un nom: l'alimentation émotionnelle. À l'inverse, un événement intense peut aussi couper toute envie de manger. C'est ce qui est arrivé à Camille après une rupture. Il y a deux ans, son copain lui téléphone sur le retour du boulot. Quand elle raccroche, la jeune journaliste est célibataire et le nœud qui commence déjà à se former dans son ventre mettra du temps à s'en aller.

«Mes pensées étaient constamment prises, je n'arrêtais pas de ressasser ce qui s'était passé et j'ai complètement oublié de manger, se souvient-elle. J'avais l'estomac noué, c'est tout juste si je buvais du café.» Au bout de deux jours, son corps ne tient plus le rythme, sa vision se brouille et elle est forcée de s'allonger au beau milieu de l'open space du média où elle travaille.

À la croisée de facteurs multiples

Se ruer sur le frigo, grignoter des barres chocolatées à toute heure ou arrêter de manger après un événement difficile... Les émotions ont indéniablement une influence sur l'appétit. L'envie de manger dépend évidemment du niveau de faim, mais aussi d'autres facteurs non physiologiques dont font partie l'affect, les représentations de santé, l'éducation alimentaire ou encore le rapport à la cuisine.

Ce que l'on se met sous la dent peut donc refléter un certain état d'esprit et varier selon la nature des émotions et leur intensité: «Certaines personnes anxieuses vont grignoter sur l'ensemble de la journée quand d'autres vont attendre le soir; les gens en colère peuvent ressentir le besoin de mâcher et choisir un aliment assez consistant», détaille Brigitte Ballandras, psychologue spécialiste des conduites alimentaires. À l'inverse, des événements avec une forte intensité émotionnelle peuvent faire tendre vers la restriction alimentaire.

Des comportements variés

L'alimentation émotionnelle est devenue le terrain d'études de chercheurs et de chercheuses curieuses d'en savoir plus sur le lien qui unit le ventre à l'affect. Jordan LeBel, professeur de marketing à l'Université Concordia à Montréal, s'est intéressé de près à la notion de comfort food (nourriture réconfortante) et aux mécanismes déclencheurs de ce type d'alimentation. Selon son étude «Affect asymmetry and comfort food consumption» codirigée avec Laurette Dubé, ces différences comportementales se regroupent derrière trois facteurs: le sexe, l'âge et l'héritage culturel.

«Les femmes expliquent manger quand elles se sentent tristes, seules ou fâchées. Chez l'homme, on voit que ce sont plutôt des émotions positives qui déclenchent ces prises alimentaires», pose l'enseignant-chercheur. Entre les jeunes et les moins jeunes, Jordan LeBel a fait le même constat. Comme les hommes, les participant·es les plus âgé·es de l'étude trouvent dans la comfort food de quoi répondre à un affect positif.

Sans compter la forte influence de la culture: à Montréal par exemple, une marque à consonance française sera associée à un plus grand plaisir hédonique car rattachée à la «joie de vivre» à la française. «Diverses valeurs mises en avant et comportements jugés acceptables dans différentes cultures expliquent en partie ces différences», déclare Jordan LeBel au regard des résultats de cette étude. L'apprentissage, le processus de socialisation, l'exposition aux médias... Les comportements alimentaires sont conditionnés par de nombreux facteurs.

Autorisation et culpabilité

Manger n'apporte pas toujours le réconfort attendu. Souvent, et particulièrement chez les femmes, la sensation de bien-être est suivie de honte ou de culpabilité. Ce revers de la médaille survient surtout quand la prise alimentaire est motivée par des sentiments négatifs, puisque dans le cas inverse, la consommation reste mesurée.

«Actuellement, il y a une telle conflictualité autour de l'alimentation, des représentations de santé ou de la corpulence, notamment par rapport aux femmes, qu'il devient compliqué de s'autoriser à se faire du bien par l'alimentation», déplore Brigitte Ballandras.

Estelle, puéricultrice de 24 ans, qui éponge son stress en grignotant devant son frigo, ne déroge pas à la tendance. «Après une journée de merde au boulot, je rentre et je mange du saucisson et du chocolat. Ça me fait du bien sur le moment, mais après j'ai mal au ventre et je regrette.» Sur le choix alimentaire, Jordan LeBel n'est pas surpris: «Quand on demande aux femmes quel est leur aliment réconfortant, elles parlent de choses riches en gras et en sucre alors que les hommes vont penser à une pièce de viande, un plat mijoté...»

Action sur le système nerveux

Si l'on aime passer sa colère sur un sandwich ou évacuer son stress en plongeant sa main dans un paquet de chips, c'est parce que manger nous fait du bien. «L'alimentation a plusieurs fonctions: nourrir, procurer un plaisir hédonique, créer de la socialisation et combler des besoins affectifs», énumère Brigitte Ballandras. Sans compter la fonction psychotrope que ne manque pas de souligner Jean-Michel Lecerf, nutritionniste et auteur de Connaître son cerveau pour mieux manger: «Sous l'effet de la prise alimentaire, notre cerveau va produire davantage de neurotransmetteurs comme la sérotonine ou la dopamine.»

Chaque neurotransmetteur ayant son propre effet sur le cerveau –plaisir, apaisement, bien-être–, les aliments vont agir sur le système nerveux et procurer différentes sensations selon ce qu'ils contiennent. La nourriture riche en gras et en sucre, par exemple, donnera plus de plaisir. «Il y a un lien entre le bénéfice ressenti et l'image sensorielle de l'aliment qui fait qu'on apprend à utiliser certains aliments selon la situation», poursuit le nutritionniste. C'est comme ça que l'on sait qu'en cas de stress, la salade verte n'aidera pas beaucoup.

Manger pour ancrer ses émotions

À travers les faisceaux de l'expérience, de l'enfance, des représentations sociales ou encore du marketing, nous associons les aliments à des émotions. «Prenez la génoise, elle est légère et moelleuse, elle satisfait un besoin de sucré, de satiété sans lourdeur et elle fait remonter des souvenirs de gâteaux faits maison», illustre Brigitte Ballandras. Par association à une personne, un lieu ou une période, un aliment peut réveiller des souvenirs et créer une certaine nostalgie. Un peu comme Proust lorsqu'il ramollit sa madeleine dans son thé avant de la porter à ses lèvres.

Et puis, la nourriture peut constituer un ancrage émotionnel et porteur de sens. «Pendant le confinement, les gens ont eu recours à la cuisine, ce sont des comportements régressifs mais qui correspondent à un ancrage du côté de la vie», rembobine la psychologue. Alors qu'un virus ébranlait les bases de la société dans laquelle nous vivons, les confiné·es se mettaient aux fourneaux, allumaient M6 pour suivre les recettes de Cyril Lignac et se retrouvaient autour d'un bon plat. Une façon, aussi, de faire passer le goût amer d'un quotidien bouleversé.

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