Politique / Société

L'«ensauvagement» est un mensonge, tout montre que la violence baisse

Temps de lecture : 3 min

[TRIBUNE] L'ensauvagement que nous devrions craindre n'est pas celui auquel on veut nous faire croire.

Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin lors de son discours sur l'état de la menace terroriste à la DGSI à Paris le 31 août 2020. | 
Stéphane de Sakutin / AFP / POOL 
Le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin lors de son discours sur l'état de la menace terroriste à la DGSI à Paris le 31 août 2020. |  Stéphane de Sakutin / AFP / POOL 

Gérald Darmanin, notre ministre de l'Intérieur, a récemment repris à son compte le concept d'«ensauvagement», contre lequel il prétend conduire sa politique pénale –vers plus de répression. Pourtant, depuis plusieurs décennies, les données publiques tendent, au contraire, à démontrer une baisse significative des violences en France. Il n'existe qu'un seul ensauvagement. Il réside dans les esprits de celles et ceux qui se laissent aveugler par l'émotion des faits divers, et refusent de regarder la réalité.

L'«ensauvagement», un concept récent

Le concept d'«ensauvagement», forgé dans les années 2010, dont les relents douteux n'échappent à personne, soutient l'idée selon laquelle les violences auraient explosé en France depuis plusieurs décennies, et qu'elles seraient de plus en plus graves au fil du temps.

Ce phénomène permettrait, selon les personnes qui s'en prévalent, de justifier la nécessité d'une répression toujours plus forte, une augmentation des peines d'emprisonnement et, pour certain·es même, le rétablissement de la peine de mort.

Une société objectivement de moins en moins violente

L'idée d'«ensauvagement» repose sur un constat –l'augmentation des violences et de leur gravité– qui s'avère en réalité absolument faux.

Depuis plus de vingt ans, toutes les statistiques démontrent que les violences et le taux de criminalité sont plutôt en baisse. Cela est confirmé tant par les chiffres qui traduisent l'activité policière (venant du ministère de l'Intérieur), que par les enquêtes de victimation (réalisées par l'INSEE auprès de la population, que des plaintes aient été déposées ou non).

Le nombre d'homicides a baissé de moitié, passant de 1.800 en 1996 à 845 en 2018. Même tendance à la baisse pour les vols, avec ou sans arme. Côté enquêtes de victimation, les chiffres –sur lesquels on peut le plus raisonnablement s'appuyer selon l'Observatoire scientifique du crime et de la justice (OSCJ)– ne montrent pas non plus de tendance à la hausse. Les vols avec violences, les braquages, les cambriolages, les vols de véhicules sont tous à la baisse de manière constante, sur les trois dernières années.

Toutes les sources convergent vers une même réalité: les violences sont à la baisse depuis une vingtaine d'années.

S'il existe bien, ces toutes dernières années, une faible augmentation du nombre des violences non crapuleuses déclarées, constatée tant par les chiffres de la police que de l'INSEE, elle est expliquée essentiellement par une augmentation des déclarations de violences conjugales, sexuelles et intrafamiliales –favorisées par le phénomène #MeToo. Ce reflet d'une triste réalité percée à jour, qui préexistait, ne traduit pas pour autant d'explosion particulière des violences dans leur ensemble.

On pourra toujours discuter les variations de méthode et les inexactitudes propres à toute statistique. Toutes les sources et toutes les méthodes convergent vers une même réalité: les violences sont plutôt à la baisse en France depuis une vingtaine d'années et rien n'indique qu'il y aurait une explosion des violences dans le temps.

Le sentiment d'insécurité, conséquence d'un effet de loupe

Partant de ce constat, le sentiment d'insécurité grandissant ne peut qu'être le résultat d'un effet de loupe. Il est notamment la conséquence de certains médias et des réseaux sociaux, devenus amplificateurs artificiels d'une violence en réalité en baisse. Ce sentiment d'insécurité irrationnel, illusoire, fantasmé est en réalité entretenu par ceux dont la peur est le fond de commerce.

Il n'y a pas d'«ensauvagement» en France. N'en déplaise à notre ministre de l'Intérieur qui s'est engouffré dans cette bien inquiétante tentative de récupération des positions habituellement réservées aux vendeurs de haine.

Un ensauvagement de la pensée bien réel

En 1962, Claude Levi-Strauss publiait un ouvrage intitulé La pensée sauvage. Dans cet essai, il distinguait la pensée «domestiquée» de la pensée «sauvage».

La pensée «domestiquée» est celle qui, partant d'observations générales, parvient à en déduire des règles, à partir desquelles elle interprétera chaque événement isolé comme faisant partie d'un tout: une pensée qui prend du recul, raisonnée, rigoureuse –qui ne laisse pas l'émotion faire loi. Il distinguait cette pensée de la pensée «sauvage» guidée, elle, par l'émotion –qui extrapole chaque événement isolé pour établir une nouvelle loi.

C'est en adoptant ce mode de pensée que certain·es hurlent à tort à l'«ensauvagement» à chaque fait divers, sans jamais se pencher sur les proportions réelles du phénomène.

Les personnes qui dénoncent un «ensauvagement» de la société, en contradiction avec la réalité, reflètent l'ensauvagement de la pensée. Une pensée non rationnelle, incapable de prendre un recul indispensable et d'envisager le réel au-delà du spectacle médiatique. Une pensée qui s'abandonne à la haine et qui s'en remet aux passions tristes pour écrire la loi.

Certes, la violence et la criminalité n'ont cessé d'exister en France, il n'est pas question de le nier, ni de baisser la garde. Il est indispensable de maintenir une réponse pénale systématique pour que les violences continuent à diminuer. Mais plus que jamais, il est nécessaire d'opter pour une réponse constructive qui prenne en compte le réel et non les fantasmes dictés par l'émotion.

La vraie menace, c'est cette pensée de plus en plus sauvage, dans une société qui tend, au contraire, à s'apaiser.

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