Santé

Le Pr Didier Raoult sera-t-il condamné à ne plus pouvoir exercer?

Temps de lecture : 11 min

Le microbiologiste est attaqué devant l'Ordre des médecins et visé par une enquête de l'Agence nationale de sécurité du médicament.

Didier Raoult le 27 août 2020 à Marseille. | Chistophe Simon / AFP
Didier Raoult le 27 août 2020 à Marseille. | Chistophe Simon / AFP

Combien de médecins, combien de scientifiques français·es ont, comme le Pr Didier Raoult, été à ce point choyé·es par deux présidents de la République? Emmanuel Macron tout d'abord qui, en avril dernier et à la surprise générale, vint le rencontrer et le féliciter en son Institut marseillais. Nicolas Sarkozy ensuite qui, il y a quelques jours lors d'un forum des entrepreneurs organisé à Marseille, lui a tressé quelques solides couronnes de lauriers.

«À chaque crise, il faut trouver des boucs émissaires, a déclaré l'ancien chef de l'État. C'est une maladie française. L'adversaire, c'est le Covid, ce n'est pas tel ou tel médecin et je pense notamment au professeur Raoult. Je ne comprends pas pourquoi il y a tant de violence à son endroit. C'est un homme d'une grande qualité qui a fait son possible pour soigner au mieux ses patients, qui a sans doute fait des erreurs comme on en fait tous, moi le premier.»

Et Nicolas Sarkozy d'ajouter: «J'observe qu'en période de crise, il y a les pseudo-spécialistes qui se précipitent et qui disent du mal de quelqu'un. Il faut un coupable et c'est celui-là. Ça m'a paru déplacé. Je n'ai aucune compétence pour dire qui a raison et qui a tort. En tout cas, ce n'était pas le sujet. Chacun a fait comme il a pu, et lui le premier.» Hasard ou pas, ce soutien survient alors que le Pr Didier Raoult est la cible de deux actions visant certaines de ses déclarations, de ses accusations et de ses pratiques. La conséquence prévisible d'un comportement atypique dans une communauté régie par des règles de confraternité; comportement qui explique largement le soutien qu'il rencontre dans l'opinion publique mais aussi, paradoxalement, dans une fraction non négligeable du corps médical.

Une plainte devant le Conseil de l'Ordre des médecins

C'est la Société de pathologie infectieuse de langue française (Spilf) qui en est à l'origine; une plainte déposée devant le Conseil départemental de l'Ordre des médecins des Bouches-du-Rhône. Sanctions potentiellement encourues: du simple avertissement à la radiation définitive. Forte de cinq cents adhérent·es, présidée pat le Pr Pierre Tattevin (CHU de Rennes), la Spilf est une société savante –une association loi 1901 «regroupant les professionnels de la santé intéressés par les maladies infectieuses et tropicales», spécialité qui concerne directement le Pr Didier Raoult, spécialiste de microbiologie.

Les infectiologues lui reprochent notamment d'avoir indûment promu l'hydroxychloroquine et enfreint sur plusieurs points le code de déontologie médicale, ainsi que l'a révélé Le Figaro. Selon l'argumentaire détaillé (six pages) joint à cette cette plainte, que Le Quotidien du Médecin s'est procurée, le Pr Didier Raoult a bafoué pas moins de neuf articles de ce code.

La société savante lui reproche en premier lieu d'avoir prescrit de façon délibérée de l'hydroxychloroquine «souvent associée à de l'azithromycine à des patients atteints de Covid-19 sans qu'aucune donnée acquise de la science ne soit clairement établie à ce sujet, et en infraction avec les recommandations des autorités de santé». Le Pr Raoult a déjà rappelé que le médecin était libre quant à la nature de ses prescriptions. Certes, observe la Spilf, mais le code de déontologie dispose qu'il doit le faire «dans les limites fixées par la loi et compte tenu des données acquises de la science».

La plainte souligne aussi que, en vertu de l'article 14, «les médecins ne doivent pas divulguer dans les milieux médicaux un procédé nouveau de diagnostic ou de traitement insuffisamment éprouvé sans accompagner leur communication des réserves qui s'imposent. Ils ne doivent pas faire une telle divulgation dans le public non médical». Et ce d'autant que les risques, notamment cardiaques, sont bien établis (150 cas d'atteinte cardiaque liées à l'hydroxychloroquine entre janvier et mai, dont 7 décès, selon l'Agence du médicament) –ce que conteste violemment le Pr Raoult.

Les infectiologues reprochent au Pr Raoult d'avoir indûment promu l'hydroxychloroquine et enfreint le code de déontologie médicale.

«Or, selon la Spilf citée par le Quotidien du Médecin, tant dans le milieu médical qu'auprès du grand public, le Pr Didier Raoult et son équipe ont “systématiquement affirmé l'efficacité du traitement proposé, sans preuve scientifique”.» Pis, l'argumentaire de la plainte considère que l'insistance à prendre publiquement position dans les médias pour défendre l'efficacité de l'hydroxychloroquine «contre l'avis des autorités de santé qui se sont prononcées selon les données acquises de la science, et contre les sociétés savantes concernées, pourrait relever du charlatanisme». Une accusation d'une particulière gravité.

L'article 13 du code dispose d'autre part que le médecin qui participe à une action d'information du public ne doit «faire état que de données confirmées», doit «faire preuve de prudence» et avoir le «souci des répercussions de ses propos auprès du public». Il doit aussi se garder à cette occasion de toute attitude publicitaire. Or, selon la Spilf, le chercheur marseillais, «par son autopromotion répétée», n'aurait pas respecté cette interdiction.

Pire encore, ses positions ou affirmations tranchées dans les médias. En avril, il déclarait que «l'épidémie était en train de disparaître», en juin, que «la décision du confinement comme celle des masques dans la rue ne reposent pas sur des données scientifiques établies, claires et démontrables» ou encore, en mai, que «l'hydroxychloroquine est le traitement de référence pour les pneumathies». Le Pr Raoult aurait fait preuve d'imprudence et d'inconséquence des répercussions de ses propos et même de mépris de l'intérêt général.

Mais, souligne avec justesse Le Quotidien du Médecin, ce qui irrite sans doute le plus la société savante, c'est l'attitude jugée «anticonfraternelle» du Pr Raoult. Euphémisme. Ainsi, sur YouTube, le 8 avril dernier, le microbiologiste marseillais affirmait que les médecins qui ne prescrivaient pas son protocole à base d'hydroxychloroquine et d'azithromycine «sont fous» ou «ont fini d'être des médecins».

«Il a répété à de multiples reprises que lui soigne tandis que les autres médecins ne le font pas», observe la société savante.

«Mes détracteurs sont des enfants. [...] Je refuse de débattre avec des gens ayant un niveau de connaissance trop bas», déclarait-il encore à Paris Match en mai 2020. Et devant la commission d'enquête de l'Assemblée le 24 juin 2020, le Pr Raoult a, souligne la société savante, utilisé «gratuitement les mots dégradants» de «blaireaux dans leur terrier», «achetés par l'industrie pharmaceutique».

Et maintenant? Cette plainte devra être examinée par l'instance départementale qui proposera une «conciliation» dont tout laisse penser qu'elle sera impossible. La plainte sera alors transmise devant la chambre disciplinaire régionale (délai moyen de dix mois) avant que des procédures d'appel puissent être engagées.

À elle seule, cette plainte témoigne des passions et des colères générées par le comportement du microbiologiste marseillais au sein de sa communauté médicale et scientifique. En témoigne également une tribune récemment publiée dans Libération, intitulée «Halte à la fraude scientifique» et réunissant, outre la Spilf, de nombreuses sociétés savantes et associations (Société de réanimation de langue française, Société francophone de Santé environnement, Société française de pédiatrie, Collège national des généralistes enseignants, Réseau des jeunes infectiologues français, Collectif FakeMed. etc.).

«Quelques chercheurs minoritaires mais surmédiatisés, afin d'embellir artificiellement leurs résultats, ont exclu de leurs statistiques des patients dont le traitement n'a pas fonctionné et qui sont décédés, écrivent les signataires. Ils ont inventé des données de manière avantageuse lorsqu'elles étaient manquantes, n'ont pas fourni des informations pourtant facilement accessibles telles que les comorbidités de leurs patients et ont refusé de transmettre à leurs pairs les données permettant de vérifier l'authenticité de leurs résultats. La liste est encore longue. Ils ont ainsi durablement déformé et altéré l'image de la science et de la recherche.»

Une enquête nationale de l'Agence nationale de sécurité du médicament

Plus grave peut-être, les auteurs de la plainte accusent le scientifique marseillais de ne pas avoir réalisé ses essais cliniques sur l'être humain à base d'hydroxychloroquine dans un cadre légal. Une enquête nationale de l'Agence de sécurité du médicament est en cours, qui pourrait dépasser le seul cadre des poursuites ordinales. Les premières interrogations sur ce sujet étaient apparues en avril au lendemain de la visite d'Emmanuel Macron au microbiologiste marseillais. Déjà, au-delà de la controverse sur la méthodologie des essais sur l'hydroxychloroquine/azithromycine, des questions émergeaient sur la régularité des essais menés au sein de l'IHU Méditerranée Infection du Pr Raoult.

Selon les expert·es consulté·es par Le Quotidien du Médecin, les chercheurs et chercheuses de l'IHU Méditerranée Infection se seraient exonéré·es d'un certain nombre d'étapes réglementaires et déontologiques. Consultée, l'ANSM précise qu'elle a demandé des éléments d'explication à l'équipe marseillaise. Le travail visé était une étude menée sur quatre-vingt patient·es pré-publiée le 27 mars. Les personnes à l'origine de la publication précisaient qu'il s'agissait d'une étude dite «observationnelle» portant sur des patient·es –mais plusieurs spécialistes estiment en revanche qu'elle rassemble toutes les caractéristiques d'un essai clinique de médicament, recherche interventionnelle qui implique le respect d'obligations réglementaires particulières.

La controverse s'inscrit dans un contexte législatif assez complexe (la loi Jardé de 2016) concernant les trois types de recherches impliquant la personne humaine (RIPH). «En qualifiant ses recherches d'observationnelles (RIPH3) et non d'interventionnelles (RIPH1) l'équipe du Pr Raout s'exonère de l'autorisation qui doit être donnée par l'ANSM après un examen détaillé, de la sécurité de l'essai et de sa méthodologie, précisait Le Quotidien du Médecin. De plus, et quelle que soit la catégorie de recherche, le protocole aurait dû être soumis à Comité de protection des personnes (CPP) institué par la loi.»

«S'il s'agit d'un essai de médicament sur l'être humain, le comité d'éthique local n'est juridiquement pas compétent pour autoriser ce travail», résume Philippe Amiel, juriste, membre du Comité d'évaluation éthique de l'Inserm, et auteur d'un ouvrage sur le sujet. Pour ce juriste, l'article de l'équipe du Pr Raoult ressemble fort au compte rendu d'une recherche impliquant la personne humaine. Les auteurs d'expérimentations illicites sur l'être humain sont, selon l'article 223-8 du Code pénal, passibles d'une peine de trois ans d'emprisonnement et 45.000 euros d'amende.

Pourquoi de telles accusations? En juin, Le Canard Enchaîné indiquait que le parquet de Marseille aurait reçu un «signalement» dénonçant les pratiques de Didier Raoult. «Selon le dénonciateur, l'équipe de Didier Raoult a présenté une étude publiée le 27 mars comme une simple “recherche observationnelle” ne nécessitant pas l'accord formel des patients», écrit l'hebdomadaire. Sollicitée par le parquet, l'ANSM a indiqué avoir mené son enquête et demandé des explications au Pr Raoult. Selon un courrier envoyé au parquet cité par Le Canard Enchaîné, le directeur de l'Agence, Dominique Martin, écrit que «les modalités d'information des patients et de traçabilité de la motivation de la prescription ne sont pas conformes aux exigences légales».


Or la loi qui encadre les essais thérapeutiques punit de trois ans de prison et 45.000 euros d'amende «le fait de pratiquer ou de faire pratiquer sur une personne une recherche sans avoir recueilli le consentement libre, éclairé, et le cas échéant, écrit de l'intéressée». Interrogé par l'hebdomadaire, Didier Raoult assure quant à lui avoir «respecté l'ensemble de la légalité». Sa défense comporte toutefois quelques sérieuses failles, comme en témoignent différents éléments recueillis et publiés, fin mai, par Libération. Pour sa part, l'ANSM a saisi le Conseil national de l'Ordre des médecins.

Trois actions en justice et diffamation

D'autres critiques plus générales visent également le microbiologiste marseillais. Comme celles formulées sur France Inter, par Martin Hirsch, directeur général de l'AP-HP à l'occasion de la promotion de son dernier ouvrage au titre énigmatique. On a, selon lui, assisté durant cette épidémie à la jonction du «populisme scientifique» et du «populisme politique»:

«Jusqu'à présent la science était une sorte de rationalité contre le populisme. C'est quoi le populisme? C'est faire croire aux gens que tout est possible n'importe comment, qu'il n'y a pas de contraintes, dictées par le réel. Et quand la science devient elle-même irrationnelle et utilise les recettes du populisme (faire semblant de se différencier par rapport aux autres, à considérer que tous les gens sont pourris sauf soi et ce même quand on a le même type de comportement, à faire croire à des recettes miracles, à penser que quand cent mille personnes signent pour l'usage d'un médicament, on devrait l'utiliser plutôt que de regarder en double aveugle ce qui se passe, etc.) –ça c'est quelque chose de nouveau. On avait vu des dérives individuelles, des prix Nobel dire qu'ils pouvaient soigner le pape avec de la papaye quand il avait un Parkinson [Pr Luc Montagnier en juin 2002, ndla]. Mais on a jamais vu, me semble-t-il, comme ce printemps une pénétration aussi forte sur les comportements de l'attitude de certains scientifiques.»

Comment néanmoins expliquer le succès considérable du Pr Didier Raoult auprès du «grand public» comme d'une proportion nullement négligeable de ses confrères et consœurs? «J'explique ça d'abord par sa propre attitude, explique Martin Hirsch. C'est ce qu'il cherche, avec un talent absolument remarquable. Il cherche à le faire et il utilise de vieilles ficelles, qui sont des ficelles complotistes… C'est très astucieux, c'est très bien fait… La première chose, c'est de dire: “Attention, tous vendus sauf moi!” –et donc de décrédibiliser le système. La deuxième chose, c'est de dire: “Vous allez voir, je suis le seul à penser comme vous.” C'est la pensée par identification…»

«Et en période de crise la population est en général réceptive. On a envie de bouc émissaire, de solutions faciles, d'une clef de compréhension, ajoute-t-il. Donc si quelqu'un vous la livre avec en plus l'ambiguïté sur sa légitimité c'est-à-dire face je suis comme les grands scientifiques, j'ai le plus grand nombre de publications etc. Et en fait je suis plutôt comme vous, je suis la victime du système… et bien ça marche. Et s'il y a un deuxième Raoult, cela marchera aussi bien –sauf si il y a un peu plus de responsabilité dans la parole collective.»

Le torchon va continuer de brûler. Fin juillet, le Pr Didier Raoult a déposé plainte auprès du parquet de Paris pour «dénonciation calomnieuse» contre Martin Hirsch qui l'avait accusé de «faux témoignage». Auditionné devant la commission d'enquête de l'Assemblée nationale le 24 juin, le Pr Didier Raoult avait affirmé que la mortalité dans les services de réanimation des hôpitaux de Paris était «de 43%». «Chez nous, elle est de 16%», avait-il ajouté en s'appuyant sur un rapport de la cellule de crise de l'AP-HP daté du 14 avril.

Martin Hirsch avait aussitôt protesté dans un courrier adressé au président de l'Assemblée nationale dans lequel il estimait que les propos du microbiologiste marseillais «semblent s'apparenter à un faux témoignage». Là encore, des propos d'une particulière gravité qui témoignent une nouvelle fois de la violence croissante de l'opposition entre deux camps désormais radicalement opposés.

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