Égalités

Il est devenu dangereux de dénoncer les viols et les féminicides

Temps de lecture : 4 min

Qu'est-ce qui se passe dans la tête de quelqu'un qui ne supporte pas qu'on rappelle qu'il ne faut ni tuer ni violer?

Les membres du collectif Collages Féminicides Paris posent le 30 août 2020 devant le mur comportant les noms de plus de cent femmes tuées depuis le 31 août 2019. | Christophe Archambault / AFP
Les membres du collectif Collages Féminicides Paris posent le 30 août 2020 devant le mur comportant les noms de plus de cent femmes tuées depuis le 31 août 2019. | Christophe Archambault / AFP

Dans les livres d'histoire du futur, quand il faudra évoquer l'activisme féministe de notre époque, il n'y a aucun doute qu'une photo de collages féministes y figurera. Je ne sais pas comment Marguerite Stern a eu l'idée de ce dispositif mais il est d'une redoutable efficacité.

Les groupes de colleuxses (c'est l'orthographe promue par eux-mêmes pour inclure tout le monde) se sont multipliés à travers la France. Plus d'un an que nous voyons ces lettres capitales noires s'étaler sur les murs de nos villes et ça ne me laisse jamais indifférente.

Il y a les noms des victimes de féminicides. Des slogans féministes. Il y a bien eu quelques rares collages que je trouvais maladroits, ceux qui font parler les enfants («PAPA A TUÉ MAMAN»), mais il y a surtout eu des claques. Des phrases qui ont l'air de ne rien dire et qui disent tout, d'une puissance terrible, comme celle que j'ai croisée l'autre jour, «J'AVAIS 25 ANS». Je n'ai pas pris de photo. C'était sur un mur dans une rue avec plusieurs passant·es et je regardais les gens autour de moi et je m'étonnais qu'ils ne s'arrêtent pas de marcher, que la puissance de ce cri qui résonnait dans mes oreilles ne suffise pas à les faire stopper net.

À côté de chez moi, il y a aussi «TU ES FORTE».

Ça fait comme une voix d'ange gardienne, une amie qui est là pour nous rassurer. Plusieurs femmes du quartier m'ont dit que, elles aussi, ce message ne les laissait jamais indifférentes. C'est pas grand-chose, mais en passant à proximité on redresse un peu la tête, le menton en avant. Cette appropriation de l'espace public est primordiale. D'autant plus que les discours féministes, contrairement à ce que l'on veut nous faire croire, sont loin d'être ceux que l'on entend majoritairement.

Ces collages, c'est une question de prise de parole, un «vous ne nous ferez pas taire». C'est aussi la force du nombre et la relève qui s'affirme. La plupart des colleuxses sont plus jeunes que moi et semblent sacrément déterminé·es. Quand il m'arrive d'être découragée, croiser ces affiches me rassure. Je ne suis pas seule, nous sommes nombreuses, nous sommes légion, et nous ne lâcherons rien.

L'arracheur, signe de la violence envers les féministes

Et puis, bien sûr, dans le quartier, il y a l'arracheur. (Les arracheurs? Aucune idée.) L'arracheur arrache des lettres. Il gratte pour effacer. Parfois, il rature avec un marqueur. Pour censurer, pour rétablir sa parole à lui, garder sa domination sur les murs de sa ville. Et dans les restes de ces gestes, dans les marques que ses gestes destructeurs laissent sur le papier, on lit sa rage. On la devine également à sa persévérance. Des mois qu'il s'acharne sur toutes les nouvelles phrases.

Pourquoi? Qu'est-ce qui se passe dans la tête de quelqu'un qui ne supporte pas qu'on rappelle qu'il ne faut ni tuer ni violer?

C'est un signe de la violence à laquelle les féministes sont exposées. Insultes, menaces de mort, harcèlement, coups pour certaines qui ont répondu à des insultes dans la rue (Marie Laguerre et un paquet d'autres). Le simple terme de «féministe» déclenche chez certains individus (y compris des femmes) une véritable violence. Depuis longtemps, je suis inquiète. Je m'inquiète qu'un jour, un rassemblement féministe soit véritablement pris pour cible.

Ce type a tenté de les tuer et la presse n'en a pas parlé

Dans ce contexte, je n'ai malheureusement pas été étonnée d'apprendre que des colleuses avaient été attaquées. À Montpellier, dimanche 30 août au soir, elles étaient quatre en train de coller quand un automobiliste est descendu de son véhicule pour les invectiver. Les filles ne paniquent pas. Le type déblatère, il évoque Satan. Puis il remonte en voiture en annonçant qu'il va revenir. Dix minutes plus tard, la voiture réapparaît à contresens, accélère, monte sur le trottoir et fonce sur les colleuses pour les percuter.

L'une d'entre elles parvient à éviter la collision, les trois autres sont renversées. Le type prend ensuite la fuite. Les jeunes femmes s'en sortent avec des hématomes sur les jambes et un gros traumatisme psychologique. La rescapée raconte à France Bleu: «Je pensais que mes amies étaient mortes ou qu'elles n'avaient plus de jambe [...] je suis extrêmement choquée. J'ai peur de sortir de chez moi, j'ai peur de croiser des voitures, j'ai peur du bruit. Mes amies et moi, nous n'allons pas bien du tout psychologiquement.»

Évidemment qu'elles vont très mal. Ce type a tenté de les tuer.

Je suis étonnée par le peu d'écho que cette tentative d'homicide a rencontré. Pourtant, il y a un certain nombre de médias qui, d'ordinaire, aiment beaucoup relayer les actes de violences et les agressions. Mais tiens, pas là.

On n'imaginait pas ce danger

Certes, on peut penser qu'une personne qui évoque Satan présente un trouble psychologique. Mais pour l'instant, on n'en sait rien. Et puis, les troubles psy ne sont pas hors du temps et du siècle. Que cet homme choisisse de s'attaquer à de jeunes féministes n'est pas anodin, ça dit quelque chose de l'état actuel de notre société. Je me demande également dans quelle mesure le fait de raconter n'importe quoi sur les féministes encourage cette violence.

Quand des antiféministes viennent me parler (et je vous assure qu'il y a un paquet de gens qui ont très envie de me dire ce qu'ils pensent de l'extrémisme féministe), je suis hallucinée par le nombre d'âneries, ou dirons-nous de fake news, qu'ils colportent. À croire qu'on veut castrer tous les hommes et forcer les petits garçons à mettre des robes à paillettes. (Alors qu'au dernier concile, on a voté pour que ce ne soit que les jours pairs.)

Ce n'est pas la première fois que des colleuxses subissent des agressions. Il y a même eu des interpellations. Plusieurs groupes rapportent avoir dû faire face à des insultes, des menaces ou des vols, mais on n'imaginait pas à quel point leurs actions pouvaient les mettre en danger.

J'adresse évidemment tous mes vœux de rétablissement à ces militantes. Prenez soin de vous, et merci pour votre engagement, vos actions et votre courage.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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