Société / Culture

David Graeber, «esprit excentrique» et intellectuel storyteller

Temps de lecture : 8 min

L'anthropologue américain, décédé le 3 septembre à l'âge de 59 ans, était devenu célèbre pour sa critique des «bullshit jobs».

On retiendra notamment de David Graeber l'acuité de son regard sur l'époque. | David Graeber via Wikimedia Commons
On retiendra notamment de David Graeber l'acuité de son regard sur l'époque. | David Graeber via Wikimedia Commons

Lorsqu'ils décèdent, on ne retient généralement des intellectuels qu'une phrase parmi les milliers de pages qu'ils ont écrites ou une formule choc sur un plateau télé, au détriment de centaines d'heures d'intervention.

David Graeber, anthropologue et activiste américain, ne fait pas exception à la règle, lui dont on lit partout depuis l'annonce de son décès à l'âge de 59 ans qu'il était le pourfendeur des bullshit jobs, une expression qu'il avait inventée en 2013.

Il est vrai que son article sur la misère existentielle de la vie de bureau était devenu viral à un point rarement observé dans le débat intellectuel, depuis que celui-ci s'était déporté en ligne, autorisant un nombre théoriquement infini de partages et de «recirculations».

Les bons mots, au bon moment

J'ai pris l'habitude de présenter Graeber comme un lanceur d'alerte des open spaces, les bullshit jobs devenant une formule révélant instantanément le malaise de la génération Master – réunion de projet – chaînes de mails – Excel – PowerPoint.

Je me souviens, à la lecture de son article, avoir insisté auprès de la rédaction de Slate pour que la chronique dans laquelle je tentais d'expliquer et de discuter la thèse de l'auteur soit publiée le plus vite possible, sentant une forme d'urgence face à cette publication qui semblait être de mon point de vue l'article de la décennie, sinon du siècle!

La critique des bullshit jobs par Graeber est l'un des deux piliers sur lesquels je me suis appuyé pour écrire sur ces diplômés qui quittaient leur emploi de bureau pour ouvrir un foodtruck (en 2017, c'était très à la mode) ou une fromagerie (en 2020, il semble que ça le soit encore) –le deuxième père fondateur de la critique des emplois de bureau étant un autre penseur américain à succès, le philosophe slash et mécanicien moto Matthew B. Crawford et son célèbre Éloge du carburateur.

Graeber n'était absolument pas spécialiste du monde du travail, mais son flair hors pair avait fait mouche sur cette question précise.

Tout n'était pas convaincant dans la manière dont l'anthropologue démontrait l'inutilité supposée de tant d'emplois aux intitulés ronflants. Le capitalisme pouvait-il vraiment se passer des contrôleurs de gestion, des juristes d'entreprise, des consultants en conduite du changement et autres responsables marketing digital? D'autant que Graeber s'amusait dans son article à donner au musicien de ska plus de valeur qu'au DAF d'un grand groupe, dans la mesure où le premier créait plus de joie que le second.

Graeber n'était absolument pas spécialiste de l'entreprise contemporaine ni du monde du travail, mais son flair hors pair avait fait mouche sur cette question précise de la vacuité des emplois qualifiés de l'économie contemporaine. Il avait mis les bons mots, au bon moment, sur ce que chacun pouvait ressentir sans parvenir à le formuler adéquatement.

Peu importe d'ailleurs qu'une théorie anarchiste soit ou non le cadre d'analyse le plus pertinent pour rendre compte de l'inutilité du travail de bureau, le seul fait que Graeber fut le premier à soulever ce point signale l'acuité de son regard sur l'époque.

«Des troupes entières de gens, en Europe et en Amérique du Nord particulièrement, passent leur vie professionnelle à effectuer des tâches qu'ils savent sans réelle utilité, affirmait-il dans son article. Les nuisances morales et spirituelles qui accompagnent cette situation sont profondes. C'est une cicatrice qui balafre notre âme collective. Et pourtant, personne n'en parle.»

Pop star des idées

Comme tous les grands penseurs, Graeber fonctionnait par intuition avant de sortir l'artillerie théorique et conceptuelle. Et surtout, la marque de fabrique de Graeber est contenue dans ce petit texte. De son titre ( «À propos du phénomène des jobs à la con») à son style et grâce aux exemples qu'il mobilise, l'auteur réussit à captiver son audience sur un sujet pourtant ardu et de prime abord rébarbatif: la prolifération des emplois administratifs, commerciaux et des fonctions supports des grandes entreprises.

Avec le succès, il était certes devenu l'un de ces intellectuels médiatiques qui donnent leur avis sur tout et pétitionnent à tout-va. Il avait même acquis une aura de pop star des idées dans la galaxie contestataire de la pensée critique, à l'image de Noam Chomsky, Slavoj Žižek ou Naomi Klein.

Graeber avait un côté provocateur qui devait agacer, comme en atteste cet article du New York Times qui, en 2005, revenait sur les circonstances de la non reconduction de son contrat de professeur à la prestigieuse université de Yale, à un an de sa titularisation.

Selon Graeber, et donc la version qui est devenue officielle dans les médias, la direction désapprouvait son activisme politique et ses prises de position publiques; il dérangeait et s'était retrouvé plus ou moins en exil à Londres, où il enseignait depuis la non moins prestigieuse LSE –c'est un peu comme si Naomi Klein donnait des cours à HEC ou si Emmanuel Todd enseignait à Sciences Po.

La direction de Yale, plus prosaïquement, lui reprochait apparemment d'arriver en retard en cours et de ne pas remplir la paperasse administrative dans les temps, paperasse dont il était par ailleurs devenu tardivement un philosophe critique, comme en témoigne son recueil Bureaucraties.

Chez Graeber, c'est moins la doctrine philosophico-politique que la manière dont il la défendait qui fait l'originalité.

Derrière ce titre intimidant qui aurait renfermé des textes probablement soporifiques s'ils avaient été signés par tout autre penseur de la modernité, on trouvait quelques perles, comme l'analyse que Graeber menait avec ses étudiants du rôle de James Bond comme bureaucrate armé ou sa définition des romans d'heroic fantasy, dans le succès desquels il voyait «une tentative d'imaginer un monde totalement purgé de la bureaucratie […]. Nous rêvons aujourd'hui aux aventures de clercs et de magiciens médiévaux agissant dans un monde où la moindre trace de l'existence bureaucratique a été soigneusement effacée».

Qui ouvre pour la première fois un texte théorique de celui qui était devenu une tête d'affiche des penseurs anticapitalistes pour son rôle d'animateur d'Occupy Wall Street, sera probablement découragé par le niveau d'abstraction convoqué par l'auteur, qui peut partir très loin dans son érudition anthropologique et dont on se demande parfois par quelle pirouette il va nous amener à la critique de la hiérarchie et du pouvoir en partant de la question des relations de plaisanterie et d'évitement entre cousins germains dans les tribus mélanésiennes.

D'autres pourront être finalement peu bousculés par les conclusions que le penseur tirait dans l'espace public de ses savantes mises en perspective. À bas les 1%, vive l'anarchie, y a-t-il là quoi que ce soit d'original qui le différencie d'autres intellectuels publics des premières décennies du XXIe siècle? Concernant Graeber, c'est moins la doctrine philosophico-politique que la manière dont il la défendait qui fait l'originalité.

Imagination sans bornes

À l'issue d'une rencontre avec lui, à l'occasion de la parution de l'un de ses recueils de textes, je me souviens être resté quelque peu désemparé, car son côté génie chaotique aboutissait à des raisonnements qui partaient en tous sens et, stress de la discussion en anglais aidant, en me replongeant dans mes notes, je me rendais compte qu'à peu près rien de notre échange n'était exploitable.

Lors d'un second échange, cette fois épaulé par une consœur, nous avions un peu lutté pour parvenir à le faire sortir de ses retranchements, en osant lui porter –poliment– la contradiction. La véritable qualité des écrits de David Graeber ne réside pas (toujours) dans la rigueur de leur raisonnement, mais dans l'immense imagination de leur auteur, capable d'établir des liens entre des notions, des doctrines et des niveaux de réalité très divers, sans pour autant tomber dans la pop science facile.

Comme l'écrit le philosophe Alain Caillé dans une préface à un petit ouvrage de Graeber, à propos de son best-seller Dette - 5 000 ans d'histoire, «le livre est volumineux, les sujets traités souvent arides, et pourtant, on ne s'ennuie pas une minute à le lire». On ne peut guère en dire autant de la plupart de ses confrères.

Autre qualité chichement distribuée parmi les intellectuels contemporains critiques du capitalisme, Graeber était doté d'un humour subtil et grinçant.

En fait, en vous plongeant dans un texte de Graeber, vous obtiendrez rarement la réponse à la question que vous vous posiez au début, mais vous en sortirez moins bête et vous aurez élargi votre perspective sur le problème. C'est le talent de Graeber: être en plus d'un grand érudit un très bon narrateur de ses thèmes de recherches, un storyteller dont l'inventivité conceptuelle et la fraîcheur du style tranche avec l'académisme de ses homologues européens.

Fidèle à sa méthode, il s'était par exemple penché sur la question très abstraite de la bureaucratie après avoir dû remplir des quantités de formulaires après le décès de sa mère.

Autre qualité chichement distribuée parmi les intellectuels contemporains critiques du capitalisme, Graeber était doté d'un humour subtil et grinçant. Voici comment il décrit sa découverte d'un livre sur le romantisme et la consommation moderne de Colin Campbell, qui sert de point de départ à une réflexion plus large sur la fonction de la consommation dans la société contemporaine: «Il s'agit sans doute du plus créatif et du plus intéressant exemple de cette littérature la plupart du temps ennuyeuse écrite par ces types venus de la contre-culture et devenus des professeurs de la classe moyenne qui tentent de démontrer pourquoi, en dépit d'une existence finalement orientée par la consommation, en fait, ils n'ont rien lâché.»

Assurément brillant

La plupart des gens qui l'ont lu ou croisé soutiendront que David Graeber était un esprit brillant. Je me souviens pour ma part d'une phrase qu'il avait citée lorsque je l'avais interviewé. Une réflexion qu'il attribuait à Karl Rove, un opposant politique, puisqu'il s'agit d'un conseiller de l'ancien président américain George W. Bush: «Toujours attaquer l'adversaire sur ses points forts.»

C'est ce qu'il avait fait avec les bullshit jobs, lorsqu'il écrivait que le capitalisme peut bien être inégalitaire, c'est dans sa nature, mais qu'il se révèle avec la profusion des métiers supposément «à la con» inefficace, ce qui est plus gênant car il s'agit précisément de ce qui est censé ne jamais arriver dans un tel régime économique.

Graeber avait ensuite sacrifié à cette injonction éditoriale qui consiste à écrire une version longue de tout post de blog devenu viral. Bullshit Jobs, le livre, publié en 2018 en français, n'apportait pas grand-chose à l'élan initial de l'article de 2013 et rendait visible les failles du raisonnement, avec cette hypothèse un rien complotiste qui voyait dans la multiplication des métiers inutiles la main d'un système qui craignait de voir les humains désœuvrés.

À propos de lui, il affirmait dans l'article précité qu'il n'était «pas vraiment anarchiste en tant que professeur», mais au contraire un enseignant «très conventionnel», donnant des cours magistraux plutôt que d'organiser des séances de discussion libre avec ses étudiants.

Dans ce qui ressemble à un autoportrait en creux, il écrivait dans un texte sur les évolutions de la recherche scientifique qu'«il fut un temps où la sphère académique était le refuge offert par la société aux esprits excentriques, brillants et manquant de ce sens pratique. C'est terminé. Aujourd'hui, elle est devenue le champ clos des professionnels de l'autopromotion. Quant aux esprits excentriques, brillants et manquant de sens pratique, il semble que la société n'ait maintenant aucune place pour eux».

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