Santé

Le bien-être au masculin: arnaques, régimes et botanique

Temps de lecture : 6 min

Si les hommes commencent à comprendre que leur santé est importante, le bien-être au masculin, lui, est en proie à des forces plus sombres.

Le bien-être au masculin repose sur une glorification des virilistes. | Óleos via Unsplash
Le bien-être au masculin repose sur une glorification des virilistes. | Óleos via Unsplash

L'année dernière, le journaliste Devin Gordon s'est lancé un défi: pendant près d'un mois et demi, il a essayé de vivre comme Joe Rogan, l'auteur de podcast le plus populaire au monde. Gordon a mis de la poudre de champignons dans son café, ingurgité beaucoup trop de compléments alimentaires et s'est lavé les dents avec un dentifrice qui «sentait le sable mouillé et qui ressemblait à des selles liquides». Il a comparé l'expérience à un «Goop pour homme», à une plongée dans l'univers de Joe Rogan et sa vision ultramasculine du wellness au masculin.

Wellness? Au sens propre, il s'agit du «bien-être», de la «poursuite active de la santé». Mais dans ce contexte précis, le terme fait référence à un tourbillon économique et culturel ayant pour centre le perfectionnement perpétuel du soi. Ce passe-temps est souvent considéré comme une activité féminine. En partie parce que Gwyneth Paltrow en est la principale ambassadrice, certes, mais aussi parce qu'on fait porter aux femmes la plupart des comportements sanitaires (lavage des mains, hygiène du foyer), et ce depuis bien longtemps. Les hommes ont au contraire tendance à négliger leur propre santé. Aux États-Unis, le mythe fondateur de l'homme brut, «le vrai», a contribué à la baisse du taux de consultations médicales, à la hausse du taux de suicide, ainsi qu'à des pratiques à risque motivées par la recherche de sensations –phénomènes contribuant tous à la baisse de l'espérance de vie.

En dépit de ces marqueurs sociaux, les hommes font partie de la «culture du bien-être» depuis bien longtemps. Ils ont juste pris soin de ne pas employer ce terme. Ils en ont trouvé d'autres, aux accents très «tech bro»: les désordres alimentaires deviennent du biohacking, les compléments à base de ginkgo biloba deviennent des nootropes, et le régime anti-anxiété de Gisele Bündchen se fait remixer par Tom Brady pour devenir un plan de nutrition offrant «une performance de pointe tout au long de la vie». La parapharmarcie Hims, fondée en 2017, qui se présente comme un «magasin centralisé regroupant tous les articles de bien-être et d'hygiène personnelle pour homme», pèse aujourd'hui plusieurs milliards de dollars. Quant à GQ, le magazine masculin, il a récemment remplacé la section «fitness» de son site internet par une pleine page verticale... intitulée «wellness».

La promesse de devenir surhumain

En théorie, cette évolution pourrait être positive, marquer un bouleversement dans la manière dont les hommes considèrent leur corps et leur esprit –ce qui serait particulièrement important en temps de pandémie. Étant donné l'état de la santé masculine, un peu de bien-être ne ferait pas de mal aux hommes. Ils ont bien besoin d'un petit cours de yoga à distance comme tout le monde! Mais en pratique, les tendances du moment mènent les hommes dans la mauvaise direction. S'ils commencent à comprendre que leur propre bien-être est important, le bien-être au masculin, lui, est en proie à des forces plus sombres.

Le monde du bien-être masculin se distingue à plus d'un titre de l'univers féminin des soins personnels. Goop est certes critiquée, et à raison, pour sa désinformation et sa promotion de traitements potentiellement dangereux, comme le bain de vapeur vaginal ou le soin à base de piqûres d'abeilles. Mais cette marque lifestyle se consacre avant tout au cachemire et aux sérums à base d'acide hyaluronique –autrement dit, à des choses peu susceptibles de bouleverser votre vie, mais censées vous faire un peu de bien. L'univers du bien-être masculin est porteur d'un tout autre message. Il vous répète à longueur de temps qu'il est possible de défier sa réalité biologique: il suffit d'un peu courage et d'ingéniosité –et de beaucoup d'argent.

L'univers du bien-être masculin vous répète à longueur de temps qu'il est possible de défier sa réalité biologique.

Une grande partie de ces hommes veulent ciseler leur corps en permanence et appliquer «l'éthique du hacker» à leur propre organisme. Ils intègrent la promesse implicite de la culture du bien-être («si vous achetez ces produits ou adoptez ces pratiques, vous deviendrez surhumains») et poussent cette logique dans ses retranchements les plus toxiques, en altérant leur apparence externe et leur biologie interne de manière souvent permanente pour se conformer à l'idée qu'ils se font du bien-être masculin.

Hims, leader incontesté de la marchandisation du bien-être masculin, est une véritable pharmacie en ligne. On peut s'y procurer des médicaments contre la dysfonction érectile en livraison après une simple téléconsultation avec l'un des médecins de l'entreprise. On peut également y acheter du finastéride, un traitement contre la calvitie assorti de lourds effets secondaires (certains pensent qu'il trouble l'esprit du président Donald Trump). Le magasin propose également du propranolol, un bêta-bloquant présenté comme un traitement anti-anxiété non autorisé. S'il est peut-être capable de dissiper le trac, il n'est pas conçu pour traiter les troubles plus profonds. En un sens, ces produits sont à l'image de l'entreprise: Hers (l'aile féminine de Hims Inc., lancée en 2018) propose de la flibansérine, traitement controversé et presque entièrement inefficace présenté comme le «Viagra féminin» par ses défenseurs. La branche commercialise par ailleurs plusieurs bêta-bloquants. L'entreprise est en train de s'étendre à la santé dans son ensemble, en proposant par exemple des téléconsultations généralistes en cas de rhumes, grippe ou allergies. Les clients masculins, négligés depuis plus longtemps dans cette catégorie, demeurent toutefois la cible principale de l'entreprise (à en juger par l'omniprésence de la mascotte de Hims, cactus à la forme résolument phallique).

Des risques mortels

Joe Rogan, ancien présentateur de l'émission Fear Factor, s'efforce quant à lui de promouvoir des produits (douteux) issus de la gamme de compléments alimentaires de l'entreprise Onnit. Mais il consacre également une partie de son podcast –confortablement installé à la deuxième place des classements Apple iTunes pour la troisième année consécutive– à sa vision radicale du bien-être. Au début de l'année, Rogan n'a mangé que de la viande trente jours durant, inspiré par une interview de 2018 avec Jordan Peterson, psychologue pop, apôtre du carnisme et mystère médical ambulant, qui a passé huit jours dans un coma artificiel en janvier dernier dans le cadre du traitement de sa dépendance au clonazépam, un anxiolytique. À l'en croire, Rogan a adoré l'expérience –à l'exception des crises de diarrhée apocalyptiques. Rogan a également interviewé Ben Greenfield, entraîneur personnel, qui a recueilli ses propres cellules souches pour les injecter dans son pénis à des fins de «renforcement érectile».

Ces expériences sont risquées, et il arrive qu'elles tournent mal. En septembre dernier, le site Jezebel a publié une enquête de Prachi Gupta consacrée au sort tragique de son frère, mort d'une embolie pulmonaire à l'âge de 29 ans. Elle a découvert qu'il avait subi une opération visant à allonger ses jambes, une «longue procédure qui consiste à scier l'os, à y placer un clou et des vis, puis à étirer lentement les os brisés de quelques millimètres, chaque jour, des mois durant, pour ajouter quelques centimètres à la taille du patient».

Les hommes se fabriquent une vision du bien-être qui aboutit à une normalisation des traitements douteux et des interventions chirurgicales dangereuses.

Le frère de Gupta estimait qu'il était trop petit (1,73m). L'intervention chirurgicale n'était qu'une étape de plus sur sa longue liste du mieux-être.

Le bien-être au masculin ne s'oppose pas aux normes sociales qui poussent les hommes à se désintéresser de leur propre santé –bien au contraire: il s'en nourrit. Les hommes se refusent à utiliser des rouleaux de massage et des soins pour le visage de peur de fragiliser leur masculinité. Ils se fabriquent une vision du bien-être fondée sur la douleur et le «on n'a rien sans rien», qui aboutit à une normalisation des traitements douteux et des interventions chirurgicales dangereuses –et à une glorification des virilistes qui les recommandent. Cela montre que la façon dont nous parlons du culte de l'amélioration de soi est importante.

Les hommes se sont tenus à distance de l'univers du bien-être pendant bien longtemps et, ce faisant, ont fait circuler des idées dangereuses (voire mortelle) en les faisant passer pour les fruits d'une pensée révolutionnaire ou d'une technologie innovante. Si nous pouvons enfin mettre en lumière toute l'étendue et la variété de la culture du bien-être, peut-être pouvons-nous reconnaître ces produits et services pour ce qu'ils sont: des arnaques lourdes de conséquences.

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