Politique / Santé

Éviter le reconfinement à tout prix, la difficile équation à résoudre pour le gouvernement

Temps de lecture : 7 min

Comment l'exécutif peut-il concilier santé publique et reprise économique en plein brouillard épidémiologique?

Le port obligatoire du masque est un pis-aller qui évite pour l'instant à la population de se reconfiner. | Mehdi Fedouach / AFP
Le port obligatoire du masque est un pis-aller qui évite pour l'instant à la population de se reconfiner. | Mehdi Fedouach / AFP

Ce fut donc in extremis, le 31 août, avec début de mise en œuvre à compter du lendemain: la présentation aux partenaires sociaux par Élisabeth Borne, ministre du Travail, de l'Emploi et de l'Insertion, d'un document sans précédent, le «Protocole national pour assurer la santé et la sécurité des salariés en entreprise face à l'épidémie de Covid-19».

Il s'agit de la traduction en pratique, par le gouvernement, d'un avis du Haut Conseil de la santé publique (HCSP), daté du 14 août et qui actualisait les connaissances sur la transmission du virus SARS-CoV-2 par aérosols. Cet avis faisait lui-même suite à une lettre ouverte adressée à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) par 239 scientifiques internationaux, le 4 juillet 2020, proposant le reclassement de ce virus dans le groupe de ceux «à transmission aéroportée». Et l'OMS de demander à tous ses membres de «prendre en considération la transmission possible du virus par aérosols et les mesures qui en résultent». Ceci fait preuve d'une nouvelle démonstration du caractère évolutif des interrogations et des données médicales et scientifiques.

Des règles «systématiques» à géométrie variable

Parmi les nouvelles recommandations du HCSP, on peut souligner: «Le port systématique par la population générale d'un masque grand public (de préférence en tissu réutilisable) dans tous les lieux clos publics et privés collectifs ainsi qu'en cas de rassemblement avec une forte densité de personnes en extérieur afin de limiter l'émission de particules respiratoires.» Traduction du ministère du Travail: un protocole qui «rend systématique le port du masque dans les espaces partagés et clos à compter de la rentrée». C'est là un document édifiant. Il témoigne de la difficulté qu'éprouve le gouvernement à concilier les impératifs sanitaires et le caractère indispensable voire vital de la reprise du travail pour d'évidents impératifs économiques et sociaux.

«Systématique» semble un tantinet excessif. Ce protocole prévoit en même temps des dérogations et autres adaptations. Il s'agit de tenir compte de la diversité des organisations et des environnements de travail, d'une part; de la diversité de la circulation du virus sur les territoires, d'autre part. Là encore, sous couvert d'un nouvel avis du HCSP, le gouvernement a précisé deux cas pouvant faire l'objet d'une dérogation au port du masque: «Lorsque le salarié travaille seul dans son bureau.» Et lorsque le lieu où s'exerce la profession se situe «en atelier», où les salariés «sont souvent amenés à effectuer des efforts physiques plus intenses que la moyenne». Et à condition que soient garanties les conditions de ventilation ainsi que d'aération. Qu'enfin, le nombre de personnes présentes dans la zone de travail soit limité.

Cet assouplissement vaut également dans le cas des bureaux partagés («notamment les open space»): un·e salarié·e qui est à son poste de travail aura le droit d'ôter temporairement son masque –du moins si un certain nombre de critères, variables en fonction du niveau de circulation du virus dans le département, sont remplis. Il reste toutefois «exclu de retirer le masque de manière permanente toute la journée».

Ce n'est pas tout: pour les activités qui s'avéreraient incompatibles avec le port du masque («par exemple, pour des interventions orales ou des prises de parole publiques limitées dans le temps, dans les espaces clos respectant les mesures organisationnelles définies»), le ministère poursuit le dialogue avec les partenaires sociaux afin de définir des solutions. Le ministère encourage les entreprises «à préciser les modalités d'application». Où l'on prend la mesure de l'élasticité des mesures «systématiques» de principe...

En écho de celle de la ministre du Travail, la tâche de Jean-Michel Blanquer, ministre de l'Éducation nationale, est d'une complexité encore plus grande. Là encore, il s'est agit de traduire les recommandations des expert·es pour qu'elles puissent être mises en pratique au sein de toutes les écoles et établissements scolaires, tout en définissant les différentes modalités à respecter en cas de découverte de cas de Covid-19 (ou d'infection par le virus SARS-CoV-2) chez les élèves ou le personnel enseignant.

La rentrée des classes du 1er septembre s'est effectuée sous le signe du port obligatoire du masque pour les plus de 11 ans, y compris à la cantine. | Damien Meyer / AFP

Qu'il s'agisse des entreprises comme des établissements scolaires et universitaires, les nouvelles règles ont à l'évidence été délicates à définir. Sans doute seront-elles aussi difficiles à être appliquées parfaitement dans la durée (à propos de laquelle rien n'a été déclaré). Mais l'ensemble de ces mesures (de même que l'extension progressive de l'obligation du port du masque à l'extérieur) visent néanmoins clairement un objectif général. Un objectif auquel l'opinion adhère largement. La population française partage l'idée qu'il faut tout mettre en œuvre pour, autant que faire se peut, se prémunir des reconfinements –que ces derniers soient imposés à une ville, un département, une région ou, a fortiori, à l'échelon national. Personne n'est prêt à revivre l'expérience de la quarantaine qu'a dû imposer le gouvernement du 17 mars au 11 mai dernier.

Une situation trouble qui complique la prise de décisions

On se souvient que cette mesure avait été décidée par l'exécutif «quoi qu'il en coûte», pour reprendre la formule devenue célèbre d'Emmanuel Macron. Il s'agissait alors, face une progression rapide et alarmante du nombre des cas de Covid-19, de faire des choix drastiques afin de prévenir une surcharge des capacités hospitalières en réanimation, en priorité. Le coût final de cette politique reste à évaluer, mais tout indique qu'il sera considérable, laissant des séquelles économiques et psychologiques durables.

À présent tout est plus clair: même si l'activité virale se développe à nouveau de manière non négligeable (Santé publique France décrit une «progression exponentielle»), le «quoi qu'il en coûte» de mars dernier n'est plus d'actualité. Le 27 août, à l'occasion d'une conférence de presse consacrée à la reprise de l'épidémie et la rentrée des classes, le Premier ministre Jean Castex a souligné à quel point il était compliqué d'anticiper l'évolution de la situation sanitaire en s'appuyant sur des mesures restrictives tout en protégeant les libertés publiques et personnelles. «C'est tout le sel de cette gestion de crise, a-t-il déclaré. Anticiper, oui, mais il faut aussi accumuler des données épidémiologiques pour fonder juridiquement la mesure.»

Jean Castex lors de sa conférence de presse à Matignon le 27 août 2020. | Christophe Archambault / Pool / AFP

De fait, aujourd'hui, les difficultés de l'exécutif tiennent pour l'essentiel à la situation épidémiologique qui, comme dans le reste de l'Europe, se montre inédite et paradoxale. Inédite, parce que l'on n'a jamais disposé à une telle échelle d'un dispositif aussi fin de surveillance au niveau moléculaire d'une maladie infectieuse –la technique dite de la «PCR» détecte la présence du génome du virus. Paradoxale, parce que l'on observe depuis le début du mois d'août une vague épidémique de tests PCR positifs sans pour autant que ce phénomène s'accompagne d'une recrudescence notable du nombre de cas de Covid-19, d'hospitalisations, de soins intensifs et de décès prématurés.

La situation a brutalement évolué sans que l'on puisse l'expliquer. Elle se trouve à mille lieues de celle que l'on a connue en mars dernier, caractérisée par des taux élevés de mortalité. Force est de reconnaître que l'épidémiologie ne peut pas encore fournir d'explications claires à ce paradoxe, ce qui complique considérablement la prise de décisions des autorités sanitaires et de la puissance publique. Pourquoi la reprise de l'épidémie des cas confirmés est-elle à ce point dissociée de la morbidité sévère et de la mortalité? Une moindre virulence du SARS-CoV-2? Cela ne convainc nullement la communauté scientifique. S'agit-il d'une forme croissante d'«immunité croisée» ou de la progression vers une «immunité collective»? Ce ne sont encore que des hypothèses.

Une plus grande vigilance des personnes âgées à risque pourrait certes aider à comprendre pourquoi c'est pour l'essentiel la jeunesse qui a été contaminée durant l'été, sans que cette transmission virale n'atteigne les classes d'âge plus âgées. Mais, là encore, l'argument demeure fragile autant qu'hypothétique.

Le reconfinement, une arme de dernier recours

On peut aussi regarder plus loin. Ce qui est aujourd'hui perçu comme un paradoxe pourrait aussi être l'expression d'un processus épidémique classique, mais que nous découvrons avec les techniques modernes de diagnostic moléculaire. On peut imaginer que toutes les grandes vagues épidémiques de maladies infectieuses respiratoires (comme la grippe saisonnière) démarrent par un vaste «ensemencement viral» de la population suivi d'une circulation intense dans la communauté, tout en restant sourde sur le plan clinique. Si cette dernière hypothèse se vérifiait, alors nous serions peut-être à l'orée d'une vague épidémique puissante, qui suivrait le répit estival et qui prendrait toute son ampleur à l'arrivée de la saison froide, probablement à l'automne, sur toute l'Europe et peut-être toutes les zones tempérées de l'hémisphère nord.

On saisit encore mieux, devant tant d'incertitudes, la complexité de la tâche des pouvoirs exécutifs ainsi que les désaccords et contradictions entre expert·es. Imposer un nouveau confinement strict de tout le pays et refuser l'ouverture des écoles serait peut-être la meilleure solution pour faire face à cette vague éventuelle et éviter bien des morts à venir. Mais personne ne peut affirmer avec certitude l'irruption de cette deuxième vague.

La grande question est de savoir quand il convient d'utiliser le confinement.

L'Australie n'a pas hésité à reconfiner de manière très stricte la région de Melbourne (5 millions d'habitant·es), dans l'État de Victoria, lorsqu'elle a vécu à peu près la même expérience au milieu de son hiver (le confinement a été décrété le 2 août et reste en vigueur jusqu'à la mi-septembre au moins). Avec succès. Les États européens les plus touchés aujourd'hui par cette augmentation rapide et brutale des cas, l'Espagne, la France, les Pays-Bas et la Suisse, entre autres, se retrouvent face à un choix cornélien: imposer des mesures fortes qui ne sont pas sans impact sur la vie sociale et économique. Ou temporiser au mieux en espérant que les hypothèses plus optimistes d'une moindre virulence ou d'une immunité protectrice des classes à risque se traduiront bientôt dans les faits.

Le reconfinement est une arme de dernier recours: la grande question est celle de savoir à quel moment il convient de l'utiliser. Il faut encore mentionner que les grandes agences sanitaires internationales n'apportent aucun éclairage aux États, ni recommandations sur ces questions essentielles. Chaque pays doit trancher en ce qui concerne le contrôle de ses frontières et la protection de sa population. On comprend mieux dès lors que, faute de chef d'orchestre, nous observions une grande cacophonie face à une menace virale qui, elle, est unique.

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