Culture

«La vie mensongère des adultes» d'Elena Ferrante, roman initiatique dont vous êtes le héros

Temps de lecture : 6 min

Roman d'amitié, exploration des classes sociales, passage à l'âge adulte et drames familiaux: l'autrice pseudonyme de «L'amie prodigieuse» donne à chaque personne ce qu'elle a envie de lire.

La ville de Naples, où se situe l'intrigue des romans d'Elena Ferrante. | Antuang via Wikimedia Commons
La ville de Naples, où se situe l'intrigue des romans d'Elena Ferrante. | Antuang via Wikimedia Commons

Au début du nouveau roman d'Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, la narratrice, Giovanna, entend un homme, son père, dire qu'elle est laide. À la fin du livre, un autre lui dira qu'elle est belle. Enfin, pas exactement à la fin puisque les deux derniers chapitres racontent ce qu'elle va faire, armée de cet ultime compliment. Entre ces deux évaluations de son apparence, le cœur du roman va livrer tout ce que les fans de l'autrice pseudonyme aiment dans son travail –en tout cas, c'est l'effet qu'il m'a fait.

Écrire sur cette remarquable romancière donne souvent l'impression de poser le pied sur le pont glissant d'un navire secoué par une mer bouillonnante. Chaque lecteur, chaque lectrice semble voir quelque chose de différent dans la fiction de Ferrante. Son œuvre maîtresse, sa tétralogie napolitaine, est généralement décrite comme une ode épique aux complexités de l'amitié féminine. Je ne suis pas tout à fait d'accord avec ça.

La vie mensongère des adultes est une histoire de passage à l'âge adulte qui paraît vouloir illustrer le champ de mine du sexe et de la féminité tel que le vit sa narratrice adolescente dans ce qui semble être les années 1970 ou 1980. Mais comme la saga napolitaine, ce livre tire une grande partie de sa substantifique moelle des courants bien plus profonds de l'identité et de la classe sociale.

La quintessence de Ferrante

À 12 ans, Giovanna entend ses parents parler de ses difficultés à l'école, que sa mère impute à son âge. «Ça n'a rien à voir avec l'adolescence», oppose son père adoré. «Elle est en train de prendre les traits de Vittoria.» Rien ne pourrait être plus terrible. Vittoria, sœur de son père avec qui il est fâché, est une femme qui selon lui «alliait à la perfection laideur et propension au mal». La vulgaire, amère, combative Vittoria a été la cause de la séparation des parents de Giovanna du reste de la famille paternelle et elle ne leur veut que du mal. Elle est «l'épouvantail de mon enfance, une silhouette maigre et hirsute, un personnage fou tapi dans les recoins de la maison à la nuit tombée».

Cette critique de son père, entendue par hasard, forme un petit bout de gravier qui menace d'enrayer les engrenages douillets de la vie de famille. À la grande consternation de ses parents, Giovanna se convainc qu'elle va forcément se transformer en sa tante, qu'elle n'a jamais vue. Cela la fascine et la terrifie en même temps, et elle se met à fouiller dans une réserve de vieilles photos de familles pour trouver le visage de la femme qu'elle est condamnée à devenir. Mais quelqu'un est passé par là avant elle et a effacé au feutre le visage de Vittoria.

Cette petite tragédie, à la fois si plausible et absurde, représente la quintessence de Ferrante: aussi puissamment symbolique qu'un mythe et aussi banal qu'une page de journal intime. Giovanna est arrivée à l'âge où poignent les premières désillusions face aux parents et où toute une série de transformations convulsives agitent le corps et l'être. C'est à ce stade que l'image de sorcière de Vittoria vient incarner la furieuse envie de tout adolescent de foutre en l'air son foyer complaisant.

Authenticité ou éducation, un choix toujours perdant

Giovanna exige de voir sa tante, ce qui entraîne un véritable périple aux enfers: Vittoria vit dans le quartier du Pascone, dans la zone industrielle de Naples, un lieu «couleur terre brûlée» où elle et le père de Giovanna ont grandi. Lui, devenu professeur d'histoire et «intellectuel assez connu dans la ville», vit dans les collines qui surplombent le lieu de ses origines sordides. Ce ne sont pas juste les dispositions de Vittoria qui insupportent son frère et sa femme, mais aussi son travail subalterne de domestique, son manque d'éducation, le dialecte qu'elle parle et ses éclats tempétueux et vulgaires –toutes les caractéristiques du milieu ouvrier dont le père de Giovanna est issu et qu'il préfèrerait oublier.

Comme dans les romans napolitains, dans La vie mensongère des adultes, l'éducation (ou «les études» comme l'appellent généralement les personnages de Ferrante) et la capacité de parler doctement de livres, de politiques et d'intellectuel·les, sont le sésame qui permet de s'arracher au bourbier chaotique et souvent violent de la vie prolétaire de Naples. Dans L'amie prodigieuse, Elena se sert de ses succès scolaires pour s'extirper de son vieux quartier et déplore le sort de son amie charismatique et brillante, Lila, qui épouse un gangster violent et finit par pointer à l'usine. Pourtant, Lila conserve une vitalité et une authenticité qu'Elena doit sacrifier au nom de sa mobilité sociale et qui ne cesse de lui manquer. Lila est moins une amie perdue que l'incarnation d'une identité qu'Elena a laissée derrière elle.

S'il y a un thème récurrent dans l'œuvre de Ferrante, c'est ce choix, une équation dont le résultat est toujours en défaveur de ses héroïnes. Quand Giovanna, qui n'a jamais connu que la vie cultivée et empreinte de raffinement laïque de ses parents, rencontre Vittoria (rencontre qui ne peut avoir lieu qu'au Pascone), elle découvre que sa tante magnétique a une «beauté [...] tellement insupportable que la considérer comme laide devint pour moi une nécessité». La jeune fille est aussitôt immergée dans le maelstrom de Vittoria, un tourbillon d'histoires passées, de conduite automobile casse-cou, de familles étendues et grouillantes, de cigarettes à la chaîne et de curés. Vittoria pleure encore sur la tombe d'un amant mort depuis dix-sept ans (elle reproche au père de Giovanna de l'en avoir séparée) dont elle a aidé la femme qu'il trompait avec elle à élever les enfants.

De tous les pouvoirs de sorcière que Vittoria utilise en opposition aux parents de Giovanna, aucun n'est plus impressionnant que le sexe. Elle offre à sa nièce une description détaillée de tout ce qu'elle faisait autrefois avec son amant, puis lui intime: «Dis-le à ton père: “Vittoria a dit que, si je ne baise pas comme elle a baisé avec Enzo, il est inutile de vivre.”» À côté, le programme d'éducation sexuelle méticuleusement moderne et approprié à son âge dispensé par ses parents ne fait pas le poids. Comme pour confirmer que Vittoria entre dans la vie de Giovanna en tant que précurseur d'une instabilité violente et d'une vérité brutale, le couple parental apparemment parfait s'effondre en révélant une histoire cachée d'adultère.

Le roman fait ensuite traverser à sa narratrice quelques phases classiques de l'insatisfaction adolescente: coups de cœur, maussaderie, vêtements noirs, musique à fond et mauvaises notes, abject dégoût de soi, autosacrifice malavisé, répétition involontaire des schémas parentaux (symbolisée par un bracelet qui ne cesse de changer de mains) et mélodrame. Bientôt, les vérités que Vittoria prétend représenter en viennent à paraître bien plus équivoques.

Le roman sape les choses simples qu'il semble raconter en surface

Ferrante dépeint tout cela avec le plus grand sérieux, dans un style de prose aussi changeant que sa narratrice adolescente. Les dialogues sont parfois amenés de manière traditionnelle (avec des tirets et des sauts de ligne) et parfois intégrés au milieu d'un paragraphe comme s'ils étaient frappés par la force des souvenirs. Certaines scènes sont décrites de façon théâtrale, tandis que d'autres font l'objet de longs résumés.

Le roman est présenté sous forme d'un œuvre autobiographique réalisée par Giovanna et écrite a posteriori. «Je n'ai fait que glisser», se rappelle-t-elle à la première page, en évoquant le jour où elle entend son père la comparer à Vittoria, «je glisse aujourd'hui encore à l'intérieur de ces lignes qui veulent me donner une histoire, alors qu'en réalité je ne suis rien, rien qui soit vraiment à moi, rien qui ait vraiment commencé ou vraiment abouti: je ne suis qu'un écheveau emmêlé dont personne ne sait, pas même celle qui écrit en ce moment, s'il contient le juste fil d'un récit, ou si tout n'est que douleur confuse, sans rédemption possible.»

C'est navrant, mais ne peut-on pas en dire autant de n'importe quelle autre vie? Aucun, aucune d'entre nous ne s'invente vraiment lui-même, ou ne se comprend totalement elle-même et être en vie c'est être, par essence, incomplet et inachevée. La fin du roman semble démentir son début morose, comme si en l'écrivant Giovanna avait trouvé comment transformer son expérience en une histoire viable; mais on y trouve aussi une ombre de suggestion que la personne qui raconte cette histoire n'est finalement peut-être pas Giovanna, après tout.

La vie mensongère des adultes partage avec les géniaux romans napolitains de Ferrante la technique sournoise consistant à saper les choses simples qu'il semble raconter en surface. Ou peut-être, à l'image de Giovanna descendant dans le quartier du Pascone, chaque personne qui la lit trouve-t-elle dans la fiction de Ferrante exactement ce qu'elle cherchait.

Tous les extraits cités dans cet article sont tirés de la traduction d'Elsa Damien, éditions Gallimard.

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante

Gallimard

Paru le 9 juin 2020

416 pages

22€

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