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Dans un monde quadrillé par Google Earth, existe-t-il encore du mystère?

Temps de lecture : 5 min

La plateforme de visualisation satellite permet à n'importe qui d'explorer des pyramides enfouies ou des cités sous-marines, sans quitter son bureau et sans autre limite que celles du globe.

Reste encore à valider ces parfois prétendues découvertes. | Capture d'écran de Google Earth.
Reste encore à valider ces parfois prétendues découvertes. | Capture d'écran de Google Earth.

«Moi, je ne crois pas aux coïncidences.» Nous sommes en mai 2020 quand Scott C. Waring découvre sur l'île inhabitée de Miatkori (Indonésie) un étrange hexagone de plusieurs mètres de long, au beau milieu de la plage. «Cela ressemble à un passage vers une base sous-terraine d'aliens», affirme-t-il avec aplomb, dans une vidéo publiée sur sa chaîne YouTube.
Scott C. Waring trouve et répertorie une preuve que les aliens existent quasiment chaque jour. Lorsqu'il fait cette nouvelle annonce, il n'a jamais mis les pieds en Indonésie. Toutes ses recherches se font par le biais d'outils de visualisation informatique. C'est ainsi sur Google Earth qu'il aurait trouvé ce qui est, selon lui, une preuve supplémentaire d'une vie extraterrestre.

Google Earth constitue, depuis son lancement en 2001, un outil unique pour les personnes qui travaillent dans la recherche, en archéologie et en géologie: une visualisation satellite relativement précise, exhaustive –et gratuite. Des découvertes tangibles ont pu être réalisées en explorant ce globe virtuel. En 2017, une équipe de recherche galloise découvrait une forêt tropicale vierge de toute intervention humaine au sommet d'une montagne, au Mozambique.

Mais l'outil a également ouvert les chemins du monde à des milliers d'amateurs et de curieuses avides de découvertes.

Parmi ces personnes, des milliers refusent de croire que tous les mystères du monde ont été dévoilés. Elles sont décidées à partir à leur recherche.

Impression d'écran Google Earth.

Le vol MH370 de la Malaysia Airlines, disparu des écrans radars en 2014, fait ainsi l'objet d'un nombre incalculable d'enquêtes amateures. En 2016, Scott C. Waring délaissait même un temps sa chasse aux aliens pour se lancer à la poursuite de l'avion. Près du cap de Bonne-Espérance, à quelques dizaines de mètres de la plage, il découvre, en faisant pivoter centimètre par centimètre la visualisation de Google Earth, une forme rappelant étrangement le corps et les ailes d'un avion, sous la surface de l'eau. Il ajuste les contrastes, zoome encore: la ressemblance est frappante. «Je sais qu'il y a moins de 1% de chances qu'il s'agisse du MH307, mais c'est déjà plus que ce que nous avions il y a cinq minutes, non?» En 2018, le Britannique Ian Wilson remet une pièce dans la machine et affirme avoir découvert l'avion aux 239 passagers dans la forêt cambodgienne grâce à Google Earth. Le MH307 est-il au cap de Bonne-Espérance, au Cambodge, ou ailleurs? Les recherches se poursuivent. Après tout, Google Earth récompense les gens les plus patients.

Des approches très sélectives

La petite communauté de l'exploration numérique se réunit et échange via des groupes Facebook, ou sur les sites de ses représentant·es les plus éminent·es. «C'est comme voyager, mais pour les pauvres», se réjouit un membre. «Je voulais connaître la vérité et depuis mon plus jeune âge, et je sais qu'un jour l'archéologie m'aidera à résoudre le grand mystère de notre existence sur la planète Terre», explique quant à elle Angela Micol, qui alimente depuis plus de vingt ans le site googleearthanomalies.com.

«Les recherches sur notre passé le plus ancien ne font pas partie des recherches les plus glamour et demandent des heures de travail et d'observation», explique la chercheuse en herbe. Les pyramides, tout comme les citées sous-marines, constituent deux objets de découvertes très convoités sur Google Earth. Angela Micol en a fait sa spécialité. La quinquagénaire vit en Caroline du Nord et consacre son temps, depuis 1998, à explorer la surface du globe. En 2012, alors que sa mère lutte contre un cancer à l'hôpital, Angela profite du répit qu'offrent ses heures de sommeil pour explorer les déserts égyptiens. Elle fait ainsi une découverte qui, elle en est persuadée, peut tout changer dans sa carrière d'archéologue amateure. Une suite de monticules de terre de plusieurs centaines de mètres de hauteur, et qui n'ont jamais été explorés par les chercheurs. Leur arrangement, leur taille: elles ressemblent en tout point au complexe des pyramides de Gizeh. Angela Micol prépare méticuleusement un communiqué de presse. Après plusieurs mois de lectures et de relectures, elle annonce sa découverte: deux potentiels plateaux de pyramides ensevelis sous le sable.

Les déclarations et les images d'Angela Micol deviennent virales. Elles sont reprises dans la presse sensationnaliste anglo-saxonne, qui suit de près les étrangetés trouvées sur Google Earth. Mais aussi dans la presse mainstream. Les égyptologues présent·es sur place se doivent de réagir. Une équipe est dépêchée sur le site repéré par l'Américaine en plein milieu du désert. Après être montée si vite, la pression retombe instantanément: le site d'Abu Sidhum n'est en fait rien d'autre qu'une suite de buttes, naturellement formées par les pierres et le sable.

«Les gens affirment constamment qu'ils ont découvert des pyramides en Égypte, soupire James Harell, égyptologue. Ils ont, le plus souvent, très peu de connaissances en archéologie et en géologie, et une forte tendance à ignorer toute information qui contredit leur interprétation. Angela Micol a vu ce qu'elle voulait voir. Ces personnes, que j'appelle les“pyridiots”, ont un comportement obsessif et sont assez fermées d'esprit. Elles sont animées par un fort désir de découvrir quelque chose d'important ou de spectaculaire.»

Le fait que les pyramides soient l'objet de tant de recherches amateures n'est pas une surprise. Elles sont un mystère en elles-mêmes: comment la civilisation égyptienne, avec le peu de moyens techniques à sa disposition, a-t-elle pu construire de tels édifices? «Je ne blâme personne, vouloir découvrir quelque chose est une inclination tout à fait naturelle, poursuit Harell. Je pense en revanche que si les gens n'adoptent pas une approche équilibrée dans leurs recherches, ils vont mal interpréter ce qu'ils voient. Cela vaut pour les pyramides, mais aussi dans bien d'autres domaines: la politique, le changement climatique, les pandémies…»

Accepter la déception

Les chercheurs et chercheuses jouent alors le mauvais rôle: celui de déconstruire les fantasmes. Le National Ocean Service, qui dépend du département du Commerce des États-Unis, a ainsi publié un billet intitulé «Ai-je trouvé la cité perdue de l'Atlantide?» Il y déconstruit l'un des mythes les plus récurrents de Google Earth.

Impression d'écran du groupe Google Earth Pr (Facebook).

«Des légions de personnes explorent les fonds marins autour du globe. Beaucoup remarquent de mystérieuses marques semblables à des grilles au fond des océans. Elles ont l'air d'être le fruit d'une intervention humaine et beaucoup se demandent s'il s'agit de villes perdues ou de rues sous-marines.» Le National Ocean Service poursuit: «Ces formations sont, en effet, créées par l'Homme –mais elles ne sont rien d'autre que des données.» Elles ne sont en effet que la conséquence d'une superposition imparfaite de plusieurs images des fonds marins, produites par des sonars. Ce sont sur ces mêmes défauts de représentation que la chaîne YouTube Flat Earth Arabic s'est basée pour tenter de prouver que le «mur de glace» qui entourerait notre Terre –plate– existait bel et bien. La vidéo a été visionnée plus de 2,3 millions de fois.

Simples curieux et personnes franchement conspirationnistes se croisent sans se voir sur Google Earth, à la recherche de surprises ou au contraire d'éléments en mesure de confirmer des croyances bien ancrées. «La plupart des personnes platistes [qui pensent que la Terre est plate, ndlr] sont déjà arrivées très loin: on ne se convertit à cette théorie que lorsqu'on a tout remis en question, quand on est arrivés au bout du bout, explique Julien Giry, docteur en science politique à l'université de Rennes 1 et spécialiste du conspirationnisme. Celles qui recherchent des ovnis, ou une réalité alternative, se réclament d'une logique cartésienne, c'est-à-dire celle du doute. Mais elles ne retiendront que les éléments qui vont dans le sens de leurs conclusions.» Quitte à oublier que la réalité n'est pas forcément spectaculaire, voire qu'elle peut être simplement décevante. «Ce que l'on recherche avec le paranormal, conclut Julien Giry, c'est un réenchantement du monde.»

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