Culture

Trois films pour ne pas penser

Temps de lecture : 5 min

Les comédies «Énorme» de Sophie Letourneur et «Poissonsexe» d'Olivier Babinet fonctionnent selon le même mécanisme, qui est aussi celui de la tragédie «Antigone» de Sophie Deraspe.

Nahéma Ricci, impressionnante dans le rôle-titre d'Antigone. | Les Alchimistes
Nahéma Ricci, impressionnante dans le rôle-titre d'Antigone. | Les Alchimistes

Ce mercredi 2 septembre sortent dans les salles françaises deux films à la fois symétriques et opposés. Deux films français, deux comédies autour du même thème, le désir de donner naissance dans le monde d'aujourd'hui.

Très différents par leurs choix stylistiques et leurs ressources financières, Énorme de Sophie Letourneur et Poissonsexe d'Olivier Babinet plaident des causes antinomiques. Ils fonctionnent pourtant sur la même manière d'utiliser le cinéma: en verrouillant tout espace d'interrogation chez leur public.

Énorme est une comédie-rouleau compresseur, qui manie avec délectation l'exagération pour enfoncer le clou nataliste. Sa triste héroïne (Marina Foïs) est au sens strict une cruche, une potiche qui au contraire de ce qui était si joyeusement fracassé chez François Ozon, sera successivement le réceptacle des volontés de son compagnon/agent/mentor, individu sûr de tous ses droits de décider pour elle et de la contrôler (Jonathan Cohen).

Claire, pianiste concertiste, est une sorte de marionnette activée par Frédéric, l'homme dont elle partage aussi la vie. Le couple a convenu qu'il n'avait pas le temps, ou l'envie, d'avoir un enfant. Mais lorsque la mère (juive évidemment) de monsieur réveille chez lui un désir de paternité, il va déployer les procédés les plus extrêmes pour qu'advienne ce dont nul ne doute qu'il doit arriver.

Inconsciente, objet négligeable, la femme voit son ventre s'arrondir (de manière bien sûr disproportionnée) tandis que c'est l'homme qui surjoue les angoisses et enthousiasmes de la naissance à venir.

Mais qu'on se rassure, l'arrivée du bébé fera comprendre à madame que là était sa vraie nature, et la fausse indépendance qu'elle aura l'air d'avoir gagnée au passage ne sera que l'accomplissement du désir de monsieur.

Qu'il y ait quelque part la possibilité d'un choix, qu'avoir ou non un enfant soit le résultat d'une décision et non l'accomplissement d'un ordre où se mêlent le divin, l'injonction familiale et sociétale et la nature, n'est tout simplement pas une option. Nul doute que dans l'esprit de celles et ceux qui ont fait le film, il s'agisse d'une grande œuvre féministe.

Une fable loufoque

Formellement aux antipodes des gags industriels servis par des vedettes, Poissonsexe a des airs de pochade artisanale plus fréquentable. Sur fond de fin du monde bien avancée et notamment d'extinction de toutes les espèces animales marines, la quête d'un rejeton par un ichtyologue dépressif et hirsute (Gustave Kervern) bricole une fable satyrique à la loufoquerie revendiquée.

Après avoir affronté la volonté codifiée de faire un enfant sans considération pour la singularité des personnes et des situations (le message des multiples films pro-life qui prolifèrent sur nos écrans, et dont Énorme est un nouvel exemple), la fiction farce du réalisateur du mémorable Swagger aboutit à l'affirmation inverse.

Le message est ici que mieux vaut vivre l'instant et l'amour avec celle ou celui qui plaît que de sacrifier son sort aux injonctions biologico-sociétales. Préférence en l'occurrence incarnée de manière très convaincante par India Hair.

La malédiction des majuscules

On ne dissimulera pas avoir davantage de sympathie pour cette version, comme d'ailleurs pour le genre de mise en scène qui l'accompagne, il n'empêche que le mécanisme est au fond le même.

Le réalisateur a un avis, il souhaite non pas seulement le faire entendre, ce qui serait bien légitime, mais l'imposer par une construction qui ne laisse aucune place au doute, à la nuance, sans parler de la divergence. La représentante de la pulsion procréatrice sera donc cette fois une virago glaciale et terrifiante.

Dans ces deux films, le comique –à la louche dans un cas, à la petite cuillère dans l'autre– n'est jamais une manière d'interroger ou de troubler, mais seulement un artifice rhétorique pour un discours asséné. Au principe de cette approche, on trouve un même déplacement: l'ajout à des ressorts humains et narratifs parfaitement respectables –le désir d'enfant, l'amour– d'une majuscule.

Une majuscule qui change tout, y compris la manière de faire un film, et donc de construire une relation à la fois avec une situation et avec un public.

La Loi du sang

C'est également ce qui se produit dans un troisième film sortant ce même mercredi 2. Celui-ci n'est ni français ni une comédie. Antigone, de la réalisatrice québécoise Sophie Deraspe, s'empare du mythe grec pour raconter une histoire d'aujourd'hui.

Ses principaux personnages, outre l'héroïne, portent les noms d'époque (Étéocle, Polynice, Ismène, Hemon), et on reconnaît Créon et Tirésias malgré des petits décalages. Pourquoi pas?

Flanquée de leur grand-mère (curieusement nommée Ménécée, qui est un nom d'homme), Antigone, sa sœur et ses deux frères ont débarqué de leur Kabylie natale après le meurtre de leurs parents au cours des années noires algériennes. Le film conte ce qui leur adviendra adolescents, dans un environnement où la délinquance est une tentation pour beaucoup, et où les réseaux sociaux peuvent faire office de chœur antique.

De ce qui survient dès lors que la jeune Antigone, brillante lycéenne, affronte le pouvoir selon une autre Loi (toujours la majuscule) que les lois de la société, on ne dévoilera pas trop: le déroulement du film est riche en événements et péripéties, déployées avec un très efficace savoir-faire.

Celui-ci fonctionne d'autant mieux qu'il est porté par une actrice véritablement remarquable dans le rôle-titre, la très jeune Nahéma Ricci, qui confère à l'héroïne la force d'une figure mythique ainsi qu'une présence très actuelle et très vivante.

Le contraire de la tragédie

Nul ne fera grief à la réalisatrice d'avoir reconfiguré le texte de Sophocle à sa manière –Antigone en a vu d'autres depuis le Ve siècle avant Jésus-Christ, et rien n'empêche de continuer.

Mais la manière dont le scénario oppose mécaniquement la légitimité de l'attachement à la famille et à la tradition, et l'artifice liberticide de l'exercice de la justice humaine (dans cette dictature notoirement rétrograde qu'est le Canada), inspire un doute que se garde bien d'accepter toute la construction du film, la manière dont il est écrit comme celle dont il est monté.

Semées tout au long de son déroulement, les injonctions à préférer son instinct et ses émotions à la raison élèvent là aussi des catégories estimables au rang de puissances intouchables en les affublant de majuscule: la Famille, le Clan, les Liens du Sang.

Le paradoxe est ici d'autant plus intrigant qu'il est l'exact contraire de cette tragédie grecque dont il prétend s'inspirer, et dont le rôle politique, démocratique, était précisément de ne pas séparer les émotions de la réflexion –ce qu'Aristote a décrit en employant un terme depuis lui aussi détourné de son sens véritable: la catharsis.

C'est-à-dire la revendication de la possibilité, à partir d'un spectacle, pièce de théâtre ou film par exemple, d'un travail, d'une circulation entre émotion et pensée, qui ne minimise ni l'une ni l'autre.

C'est cette circulation, ce passage que –comme bien d'autres– ces trois films récusent, œuvrant à couper le lien entre les deux au canif multilame de la comédie ou au grand couteau de la tragédie.

Énorme

de Sophie Letourneur, avec Marina Foïs, Jonathan Cohen

Sortie le 2 septembre 2020

Séances

Durée: 1h40

Poissonsexe

d'Olivier Babinet, avec Gustave Kervern, India Hair, Ellen Dorrit Petersen

Sortie le 2 septembre 2020

Séances

Durée: 1h29

Antigone

de Sophie Deraspe, avec Nahéma Ricci, Rachida Oussada, Antoine Desrochers, Paul Doucet

Sortie le 2 septembre 2020

Séances

Durée: 1h48

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