Société / Tech & internet

Les chasseurs se lancent dans la guerre de l'image

Temps de lecture : 6 min

La Fédération nationale des chasseurs investit le numérique pour tenter d'enrayer le désamour du grand public. Trop tard selon ses opposant·es, qui estiment qu'elle a déjà perdu la bataille.

Scène de chasse à Vouvray (Indre-et-Loire), en décembre 2016. | Guillaume Souvant / AFP
Scène de chasse à Vouvray (Indre-et-Loire), en décembre 2016. | Guillaume Souvant / AFP

«Les chasseurs, premiers écologistes de France?» Dans cette campagne d'affichage publicitaire lancée par la Fédération nationale des chasseurs (FNC) en 2018, le point d'interrogation a son importance, puisqu'à l'origine, il n'était pas présent. C'est la RATP qui a demandé son ajout.

La question est évidemment rhétorique. Et la FNC y répond elle-même, juste en dessous du slogan: «Ils participent bénévolement à la sauvegarde de la biodiversité de nos campagnes. Les apports de la chasse à la nature sont estimés à 360 millions d'euros par an.»

Pas encore convaincu·e? Un astérisque se superpose à cet argumentaire et indique que 60% des réponses d'un sondage lancé lors d'une matinale de Jean-Jacques Bourdin penchent en faveur de la FNC, sans préciser si le public de RMC/BFM TV est représentatif de la société française.

Peu importe le point d'interrogation, finalement. La campagne a fait date: elle marque le début de la bataille d'image engagée par les chasseurs, avec pour cible le grand public.

Depuis ce coup d'éclat, la fédération espère dépasser la mauvaise réputation de la chasse en misant sur la communication, qu'elle veut aujourd'hui davantage numérique. Une opinion, ça se travaille.

Blason à redorer

Emmanuel Blacque-Belair, directeur de la communication de la Fédération nationale des chasseurs, ne cache pas ses intentions. «On a lancé [un nouveau site] le 30 juin pour expliquer ce qu'est la chasse aujourd'hui, en misant sur les aspects ignorés comme la protection de la biodiversité. C'est une communication basée sur des outils modernes. Les chasseurs ont longtemps vécu sous l'adage “Vivons heureux, vivons cachés”, maintenant, c'est fini.»

Nouveau site peut-être, mais même rhétorique basée sur l'aspect «écolo». «Des milliers d'hommes et de femmes passionnés participent concrètement à la protection de l'environnement, à la défense de la biodiversité et à la vitalité des territoires ruraux», clame d'ailleurs la FNC sur sa page d'accueil.

La fédération accentue son offensive sur le front médiatique. Et pour cause: la chasse n'a plus le vent en poupe. La faute à des erreurs de communication, comme lorsque Willy Schraen, le patron des chasseurs, avait préconisé le piégeage des chats à plus de 300 mètres d'une habitation lors d'un live Facebook –face à la polémique, il s'était défendu en précisant qu'il parlait des chats errants.

La faute aussi à des faits divers, les balles perdues et autres confusions entre gibiers et êtres humains donnant mauvaise presse à la chasse.

«Cette image vient du fait qu'on n'a pas assez expliqué ce que nous faisions. Alors automatiquement, le grand public se méfie de ce qu'il ne connaît pas. Mais parmi les opposants, combien connaissent vraiment la chasse?», interroge Emmanuel Blacque-Belair, sûr de la réponse.

La FNC est à un tournant. Après avoir longtemps œuvré dans les coulisses du pouvoir pour défendre les intérêts des chasseurs en véritable lobby, elle s'adresse aujourd'hui à l'ensemble des citoyen·nes grâce au numérique, avec plus ou moins de réussite.

Chevreuil au quinoa

Entre le 20 et le 24 août, la fédération a mis en ligne huit spots publicitaires censés «dépasser les stéréotypes». Au programme: des femmes, des CSP+, des jeunes et un retraité. Le message est clair, il s'agit de montrer que tout le monde peut pratiquer la chasse, même les bobos.

Dans l'une des vidéos, une femme, visiblement citadine et aisée, lance à son amie pour qui elle a cuisiné: «Alors, il est comment mon chevreuil au quinoa?» Du pain béni pour les internautes, qui n'ont pas hésité à tourner la phrase en dérision sur Twitter.

Peu importe à la Fédération nationale des chasseurs de récolter risée et quolibets: ses nouveaux spots ont dépassé le million de vues cumulées en quatre jours. «Notre but avec ces sketchs, c'est justement de casser les codes», assure Emmanuel Blacque-Belair.

Le directeur de la communication de la FNC estime que l'organisation est entrée dans une nouvelle ère, avec une «équipe de communication plus structurée» et «une nouvelle ligne éditoriale».

Les vidéos et initiatives sont amenées à se poursuivre, car la fédération mise de plus en plus sur les réseaux sociaux, sur lequels elle n'était pas très présente mais qu'elle investit progressivement sur tous les fronts: «On travaille également avec des influenceurs. On souhaite moderniser et expliquer la chasse, et les influenceurs ont une communauté engagée qui peut être très utile.»

La FNC n'est pas la seule entité du domaine à opter pour cette stratégie. Zone 300, la plateforme de SVOD dédiée à la chasse et à la pêche, a récemment dévoilé une campagne de pub dans le métro parisien dont l'égérie est Johanna Clermont, chasseresse et influenceuse aux 125.000 abonné·es sur Instagram.

Pour occuper le devant de la scène, la Fédération nationale des chasseurs peut aussi compter sur son très médiatique patron, Willy Schraen. Son livre Un Chasseur en campagne, paru mi-août et préfacé par Éric Dupond-Moretti, a fait mouche.

À tel point qu'il a été l'un des principaux sujets de discussion lors de la venue du ministre de la Justice aux Journées d'été des écologistes, durant laquelle il a tenté d'apaiser les esprits et a clamé son opposition à la chasse à la glu.

«Le livre de notre président est une autre facette de cette communication qui permet de réexpliquer ce qu'est la chasse aujourd'hui», avance Emmanuel Blacque-Belair.

Adversaires en embuscade

Cette nouvelle ligne éditoriale est une tentative de réponse aux tirs croisés que subissent les chasseurs. Dans une enquête Ipsos réalisée en 2018 pour l'association de défense des animaux One Voice, seules 19% des personnes interrogées déclaraient être favorables à la chasse.

«Le déclin est là, il y a un changement dans l'opinion publique. On voit qu'ils se réveillent pour l'enrayer, mais ils se réveillent très tard. Ils n'ont pas vu la vague arriver», décrypte Muriel Arnal, fondatrice de One Voice.

La directrice de l'association reproche à la communication de la FNC une certaine forme d'hypocrisie: «Chasser, c'est un loisir. S'ils étaient sincères, ils joueraient là-dessus au lieu de dire qu'ils entretiennent la biodiversité. Que font ces gens-là? Ils entretiennent leur terrain de jeu et pas la nature. La nature n'a pas besoin d'être entretenue.»

Comme d'autres militant·es, Muriel Arnal souhaite l'interdiction de la chasse. Mais elle sait que la guerre d'image qui l'oppose à la fédération des chasseurs sera longue. «On veut une réforme de la chasse, mais dans un monde idéal, on souhaiterait son interdiction. Ce qu'on demande aujourd'hui n'est pas excessif: des visites médicales régulières pour les chasseurs, l'interdiction de la chasse à courre», détaille-t-elle.

L'activiste estime que petit à petit, elle est en train de gagner le rapport de force. «Ils ne se rendent pas compte de la perception que le public a d'eux et que cela change, expose-t-elle. Nous avons gagné par rapport à la chasse à la glu [interdite en 2020 par Emmanuel Macron]. De plus en plus de positions politiques et judicaires sont en notre faveur.»

C'est justement pour répondre aux discours de leurs adversaires, qui ont de leur côté investi le numérique depuis bien longtemps, qu'Emmanuel Blacque-Belair et les siens fondent beaucoup d'espoir sur leur nouvelle campagne. «Les opposants sont de plus en plus radicalisés, alors que la chasse est très ancrée dans la société. Les anti-chasse sont extrêmement bien organisés, ils ont une stratégie efficace», reconnaît-il.

Le directeur de la communication de la FNC espère qu'il réussira à redonner une bonne image des chasseurs: «Ce n'est pas la caricature qu'on voit dans le sketch des Inconnus. Le grand public se méfie de ce qu'il ne connaît pas. On veut remettre l'église au centre du village» –et les chasseurs au milieu de la forêt.

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