Monde

Femmes et kamikazes

Macha Fogel, mis à jour le 09.04.2010 à 9 h 14

Pourquoi les groupes terroristes nord-caucasiens choisissent-ils d'utiliser spécialement des corps de femmes pour répandre la mort?

La moitié des attentats suicide commis par des séparatistes tchétchènes sont le fait de kamikazes femmes. Constat remarquable. Pourquoi les groupes terroristes nord-caucasiens choisissent-ils d'utiliser spécialement des corps de femmes pour répandre la mort?

Importée des conflits moyen-orientaux et sri-lankais, l'attentat suicide en lui-même, qu'il soit l'œuvre d'hommes ou de femmes, est de plus en plus fréquent dans le Caucase du Nord, depuis ses premières apparitions en 2000, avec le début de la deuxième guerre russo-tchétchène. En Russie une quarantaine (au moins) d'attentats suicides ont été attribués à des Tchétchènes, dont 16 depuis 2009. Dix attentats suicide (sur les 25 recensés dans la capitale russe) ont touché Moscou depuis juin 1996, à la fin de la première guerre de Tchétchénie. Une progression qui reflète un usage globalisé de plus en plus fréquent de cette méthode si efficace pour frapper les opinions.

L'histoire militaire veut qu'autrefois, les attentats suicide aient surtout été des «tyrannicides»: un combattant se sacrifiait pour assassiner l'oppresseur. Puis, les aviateurs japonais recrutés à la fin de la Seconde Guerre mondiale pour écraser leurs avions contre la flotte américaine, ont donné le ton d'un nouveau mode d'action, qui visait davantage à répandre la terreur chez un ennemi beaucoup plus puissant qu'à supprimer le chef des oppresseurs. Enfin, à partir de la fin des années 1970 au Sri Lanka puis dans les années 1980 au Liban, ce type d'action meurtrière a été utilisé d'abord contre des militaires, puis contre des militaires ou des civils, sans distinction. L'intérêt de l'attentat suicide devient alors d'user le gouvernement au pouvoir en le décrédibilisant aux yeux de la population terrorisée -il n'y a qu'à voir Dmitri Medvedev tançant jeudi la presse russe, parce qu'elle osait remettre en question le traitement militaire de la question tchétchène.

Une forme «économique»

La première utilisation de l'attentat kamikaze par un groupe islamiste, le Hamas palestinien, date du début des années 1990. (1) Le stéréotype du kamikaze est masculin. Pourquoi, depuis quelques années, parle-t-on de plus en plus de bombes explosant sur des femmes? Une explication qu'avancent les spécialistes tels que Gérard Chalian, historien des guérillas, est que l'attentat suicide constituerait une forme d'action très économique: on perd une seule personne, une femme en plus, qui ne pourrait pas combattre de façon «traditionnelle», pour faire un maximum parler de soi.

D'autres raisons, typiques de la Tchétchénie, viennent expliquer, ou tenter d'expliquer, la proportion surprenante de femmes chez les auteurs d'attentats suicide de cette république de Russie. D'une manière générale, les femmes se font moins repérer, moins fouiller par les forces de l'ordre. C'est encore plus vrai en Tchétchénie. Pendant presque six ans, en Tchétchénie, il était devenu presque impossible de se déplacer dans les rues quand on était un homme. Il fallait se réfugier chez soi ou dans la montagne, avec les combattants. Les femmes étaient chargées de tout ce qui impliquait de mettre un pas dehors. C'est que les soldats russes menaient une politique de suspicion brutale envers tous les hommes de 15 à 50 ans. Les hommes étaient arrêtés, tués ou enlevés. Dans ce contexte, pour se mêler à la foule des lieux publics, ce qui est le propre du kamikaze, mieux valait être une femme.

La volonté de combattre

Mais le phénomène des femmes kamikazes tchétchènes est apparu sur tout le territoire russe, jusque dans la capitale, et plus seulement en Tchétchénie. On peut imaginer que les premières femmes kamikazes s'étant fait exploser contre des convois militaires ou dans des lieux publics dans le Caucase du Nord ont ensuite servi de modèle à d'autres femmes désireuses de s'unir au combat de leurs hommes. On peut aussi penser à d'autres raisons. D'abord, la volonté des femmes tchétchènes de combattre. Le mythe veut que ces femmes soient les descendantes des Amazones de l'Antiquité, guerrières des montagnes caucasiennes au courage (et à la cruauté) légendaires. Aujourd'hui, lois du marketing oblige (on a vu l'efficacité en termes médiatiques de l'attentat suicide) et sous l'influence des réseaux islamistes globalisés, l'attentat suicide serait la forme de combat privilégiée de ces guerrières séparatistes/nationalistes.

En outre, la présence soviétique a aussi beaucoup fait pour rendre normale et habituelle la place des femmes dans la vie publique tchétchène. «Traditionnellement assignées à la tenue de la domesticité, elles suivent depuis l'époque communiste une haute éducation et occupaient encore, jusqu'aux bousculement de la dernière guerre et à la prise de pouvoir par un chef plus ou moins mafieux, des places de dirigeants importantes», rappelle Aurélie Campana, spécialiste canadienne du terrorisme et du Caucase.

Ajoutons enfin la tradition d'honneur et de vengeance qui prévaut en Tchétchénie et dans tout le Caucase du Nord, trait typique des coutumes tcherkesses, tchétchènes ou ingouches. Dans cette société aux structures tribales et claniques, l'affront doit être lavé, la mort payée par la mort. Il n'existe pas de profil type du ni de la kamikaze. Mais ce que l'on peut dire, c'est que nombre de femmes tchétchènes ont subi les viols de l'armée russe, ont perdu un mari, un enfant, un frère, au moins, dans la guerre. Les Russes le savent, qui appellent celles qui les attaquent en se faisant exploser les «Veuves noires» — depuis que les télévisions ont montré les images de ces dix-neuf femmes du commando suicide qui avait pris en otage la troupe et les spectateurs d'un théâtre de Moscou en 2002. Comme les hommes, elles étaient armées.

Mais en plus, elles portaient autour du ventre (oui, de leur ventre de femmes), de redoutables ceintures d'explosif. Elles étaient couvertes des pieds à la tête d'une longue robe noire et d'un voile noir lui aussi, qui évoquait autant le veuvage que l'Islam radical. Djennet Abdourakhmanova, que les autorités russes ont identifiée comme étant une des kamikazes de l'attentat du métro moscovite, était la veuve d'un des proches de «l'émir du Caucase», le rebelle qui a revendiqué les attentats. Son mari serait mort il y a trois mois, abattu lors d'un échange de tirs avec la police, le 31 décembre 2009 à Khassaviourt, dans l'ouest du Daguestan,.

Un poème tchétchène raconte qu'autrefois, à la fin du XIXe siècle, l'armée tsariste massacra tous les hommes d'un village tchétchène. Ils voulurent emmener les femmes avec eux. Alors qu'ils traversaient un fleuve, les femmes s'unirent pour faire couler l'embarcation. Vengées de la mort de leurs hommes et protégées du déshonneur qui les attendait, elles coulèrent avec les soldats russes. De nos jours, comme l'a annoncé, menaçant, l'émir du Caucase du Nord, la guerre est portée dans la rue, au cœur du territoire russe, contre les civils. La guérilla s'est transformée en terrorisme.

Macha Fogel

Photo: Djennet Abdourakhmanova et son époux, photo non datée. REUTERS/NewsTeam/Handout

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(1) Une première version de cet article comportait une erreur à propos de l'origine musulmane de certains combattants des Tigres tamouls.

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