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Les sportifs de haut niveau sont-ils meilleurs sans public?

Temps de lecture : 5 min

La qualité des matchs à huis clos de la Ligue des champions et des play-offs de NBA prouve que la plupart des joueurs ont su s'adapter à l'absence de supporters.

Les équipes du PSG et du Bayern Munich s'apprêtent à jouer la finale de la Ligue des champions devant un stade vide, le 23 août 2020 à Lisbonne. | David Ramos / Pool / AFP
Les équipes du PSG et du Bayern Munich s'apprêtent à jouer la finale de la Ligue des champions devant un stade vide, le 23 août 2020 à Lisbonne. | David Ramos / Pool / AFP

Malgré une défaite 1-0 en finale de la Ligue des champions le 23 août contre le Bayern de Munich, le Paris Saint-Germain n'a pas eu besoin de ses supporters pour réaliser des matchs de grand calibre à Lisbonne, à l'image des autres équipes du tournoi.

Les play-offs de NBA, qui se déroulent dans une bulle du côté d'Orlando en Floride, offrent eux aussi un jeu d'une intensité rare et des fins de rencontres aux scénarios exceptionnels.

Qui aurait cru au début de la pandémie de Covid-19 que nos sportifs préférés répondraient présents dans des stades vides à l'ambiance mortifère?

Si aucune étude n'a encore été réalisé sur ces deux compétitions, deux psychologues américains ont travaillé sur le lien entre niveau sportif et public en 1993, après qu'une épidémie de rougeole à l'université de Siena, dans l'État de New York, a forcé l'équipe de basket locale à jouer tous ses matchs à huis clos.

Sur les onze rencontres analysées, le résultat fut sans appel: en l'absence de supporters, les deux équipes marquaient systématiquement plus de points par match et étaient plus adroites aux tirs et aux lancers francs.

«L'idée est que lorsque nous travaillons en présence d'autres personnes, le fait de s'inquiéter de ce qu'elles pensent de nous va nuire à nos performances, avance l'étude. Pour les joueurs de basket-ball, cela pourrait être la pression de se produire à domicile devant son public, surtout lorsque les enjeux sont élevés, comme lors des play-offs de la NBA.»

Concentration exarcerbée

Sophie Huguet est psychologue du sport. Elle travaille avec de nombreux sportifs, dont des tennismen et des footballeurs professionnels. Selon elle, «l'absence d'une foule bruyante peut être perturbante mais aussi positive, dans la mesure où il va être plus facile de se concentrer sur soi-même, sur son match et ses objectifs». La spécialiste ajoute que «les joueurs peuvent aussi mieux entendre les conseils de leur entraîneur et de leurs coéquipiers».

Tout s'entend dans une enceinte vide, jusqu'aux insultes et provocations des adversaires: une source de motivation pour certains sportifs, comme le suggère le basketteur Carmelo Anthony, qui évolue au poste d'ailier au sein des Portland Trail Blazers.

«Honnêtement, c'est un environnement marrant, déclarait-il à la fin de son premier match dans la bulle d'Orlando. Quand vous jouez devant des fans, le bruit étouffe beaucoup du trash talk [pratique connue en NBA consistant à chambrer ses adversaires] qui a lieu sur le terrain, même depuis les bancs. Mais ici, dans cet environnement, c'est renforcé. On entend tout ce que dit tout le monde.»


Carmelo Anthony durant un match opposant les Portland Trail Blazers aux Los Angeles Lakers, le 24 août 2020 à Lake Buena Vista, près d'Orlando. | Kevin C. Cox / Getty Images North America /AFP

Kinésithérapeute et ostéopathe à Los Angeles, Fabrice Gautier a rejoint la Floride pour s'occuper de Rudy Gobert jusqu'à la fin de saison NBA. Il assure que son protégé, pivot aux Utah Jazz, «a su se créer sa bulle dans la bulle»: «Rudy a laissé tomber son téléphone et les réseaux sociaux pour se concentrer sur son tournoi. Il est dans un très bon état physique et mental.»

Et les performances suivent, puisque le Français de 28 ans réalise les meilleurs play-offs de sa carrière et a même battu son record de points (24) le 21 août, face aux Denver Nuggets.

Moins de fautes et d'agressivité

Autre conséquence de l'absence de supporters, la baisse de l'agressivité dans les stades et sur les parquets. Si la finale de la Ligue des champions a été très tendue, ce que l'on peut comprendre au vu de l'importance de l'événement, les championnats de football allemand et anglais, qui se sont respectivement terminés les 27 juin et 26 juillet, ont enregistré moins de fautes et de cartons qu'à l'accoutumée.


Les joueurs du Bayern Munich célèbrent leur victoire en Bundesliga, le 27 juin 2020 à Wolfsburg. | Kai Pfaffenbach / Pool / AFP

«En temps normal, un joueur peut avoir tendance à se conformer à ce qu'il pense que ses fans attendent de lui. Si une équipe a un clan de supporters agressifs, le joueur va être poussé par mimétisme à rentrer également dans une forme d'agressivité sur le terrain», indique Sophie Huguet.

«Mais c'est à double tranchant, poursuit-elle, car on ne capte plus cette agressivité extérieure quand on joue à huis clos. Il peut en résulter un manque d'agressivité ou moins de violence intérieure, alors que le sport de haut niveau exige de faire mal à l'adversaire et d'être un tueur au sens figuré du terme.»

Novices et grands champions

Les joueurs ne sont pas tous égaux face au huis clos. À Orlando, quelques basketteurs ont impressionné, par exemple T.J. Warren (Indiana Pacers) ou le Français Timothé Luwawu-Cabarrot (Brooklyn Nets), alors que d'autres ont été étonnamment maladroits jusqu'ici, à l'instar de Paul George (Los Angeles Clippers).

«Certains semblent avoir plus besoin de la foule pour se transcender», en déduit Fabrice Gautier. Une analyse partagée par Sophie Huguet, qui estime que les jeunes joueurs peu expérimentés peuvent être les grands gagnants du huis clos: «Même si les sportifs ont en général une capacité d'adaptation très forte, certains jeunes peuvent parfois être effrayés par la foule à leurs débuts. Sans spectateurs, ils jouent forcément plus décomplexés.»

Après avoir passé près de dix ans en Ligue 1, Nicolas Benezet joue désormais aux Colorado Rapids, dans le championnat de soccer américain. L'ailier français a lui aussi repris sa saison par un tournoi sans public à Orlando, en juillet. «C'était une nouveauté pour moi. Honnêtement, c'est très dur, tu as l'impression de jouer des matchs amicaux, confie-t-il. Mais j'ai vu de jeunes joueurs, notamment américains, se révéler.»

Nicolas Benezet a été habitué à jouer dans des stades pleins aux ambiances chaudes, comme au Vélodrome à Marseille (67.000 places) ou au CenturyLink Field de Seattle (72.000 places). «C'est compliqué de passer de ça au vide. Je pense que ça peut inconsciemment avoir un impact négatif sur ma performance», admet le footballeur de 29 ans.

Avec ou sans foule, comment expliquer que des sportifs parviennent à garder le même niveau de performance, tel LeBron James, toujours aussi décisif à Orlando avec les Los Angeles Lakers?


LeBron James face aux Portland Trail Blazers, le 24 août 2020 à Lake Buena Vista, près d'Orlando. | Pool / Getty Images North America /AFP

Pour Sophie Huguet, «les plus grands champions comme James, Messi ou Federer ne vivent pas qu'à travers les yeux du public, ils ont cette capacité à s'auto-concentrer et à se dépasser par rapport à eux-mêmes qui font la différence».

La psychologue du sport souligne que le huis clos peut être l'occasion pour un joueur moyen –quel que soit le sport– d'apprendre à se focaliser davantage sur lui-même: «Ça peut être la période idéale pour franchir un palier, en se posant des questions sur ce qui nous motive intrinsèquement et en se fixant des objectifs très personnels.»

Mieux préparés, plus reposés

L'absence de public ne saurait expliquer à elle seule les bonnes performances individuelles. Dans l'exemple de la Ligue des champions, Sophie Huguet signale que «la pause liée au coronavirus a permis aux équipes de mieux se préparer physiquement».

«Le PSG a eu une préparation optimale, les joueurs se sont entraînés longtemps et ont eu le temps de combler certaines lacunes», relève-t-elle.


Neymar à l'entraînement, le 22 août 2020 au stade de Luz à Lisbonne. | Miguel A. Lopes / Pool / AFP

Aux yeux de Fabrice Gautier, un autre facteur joue un rôle essentiel: les sportifs n'ont pas de trajets à effectuer. «Tout le monde est surpris de voir les joueurs de NBA en aussi bonne forme, mais c'est la première fois qu'ils n'ont pas à voyager tous les deux jours aux quatre coins des États-Unis, développe le kiné français, qui compare la reprise du basket à Orlando à des Jeux olympiques. Ce genre de compétition est toujours moins fournie en blessures qu'une saison normale, car les sportifs sont plus reposés.»

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