Foursquare, pour quoi faire?

Le réseau social de proximité est-il autre chose qu’un jeu de société à taille réelle?

Mise à jour du 9 avril 2010: Selon la presse spécialisée, Yahoo serait extrêmement intéressé par l'acquisition de foursquare. Le géant des services web aurait formulé une offre de rachat à hauteur de 100 millions de dollars, que certains observateurs jugent démesurée. Comme le rappelle Business Insider, l'entreprise a été peu active dans l'écosystème 2.0, puisque elle ne compte dans ses rangs que Flickr et Delicious, après avoir manqué de peu Facebook en 2007. Pour expliquer cet intérêt soudain dans les réseaux sociaux, le site met en avant «la fin de la page web», fonds de commerce de Yahoo. Par ailleurs, TechCrunch nous apprend que les dirigeants de foursquare sont en train d'affiner leur outil de géolocalisation pour traquer les «check-in» fictifs ou abusifs. A cette double occasion, nous republions cet article.

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A 9h15, «j'arrive chez Slate France, 12 rue d'Athènes, 75009, Paris». A 13h, «je vais manger à la cantine». A 2h, «je n'aurais pas dû boire ce dernier verre au Balto».  Lancé il y a moins d'un an, foursquare, le réseau social qui monte, pourrait se résumer à ces quelques informations vitales et lapidaires sur ma vie personnelle. Selon la définition de ses créateurs, quatre post-adolescents américains portés sur la fête, le service serait «un mélange entre un réseau d'amis, un guide social et un jeu qui vous récompense pour les choses intéressantes que vous faites». Signe de sa croissance exponentielle, le site serait sur le point de franchir le cap du million d'utilisateurs, alors qu'il plafonnait à 500.000 il y a encore quelques semaines.

Avant de se pencher sur l'intérêt de la chose, jetons un œil sur son fonctionnement. Le concept est simple: par un système de «check-in» (qu'on appellera pointage par commodité) fondé sur la géolocalisation, vous avertissez vos amis de tous vos déplacements, en leur faisant partager votre itinéraire quotidien, du quai de métro jusqu'à l'intimité de votre bar préféré. Mais quel intérêt à battre le pavé en criant sur la Toile que «le tartare de Chez Norbert est divin», ou que «l'expo Soulages est renversante»?

 

Des badges comme un défi

Premier gain, plus vous «pointez», plus vous augmentez vos chances de recevoir un badge, symbole héraldique totalement virtuel. En tout, il y en a près de 30 à débloquer, qui ressemblent à s'y méprendre aux défis d'un vieux jeu d'arcade. Il y a le badge «School Night», qui vous réclame de sortir après 3h du matin un soir de semaine; «Overshare», pour lequel il faut faire dix check-in différents en moins de 12 heures; et mon préféré, malheureusement indisponible en France, «Douchebag», qui vous gratifie d'une breloque si vous vous rendez dans un lieu étiqueté «connard» par les utilisateurs.

A ce corpus initial, il faut ajouter des badges événementiels, mis en place à l'occasion des grand-messes de la confrérie geek (la conférence SxSW par exemple), et surtout ceux commandités par des marques, qui commencent à y voir un intérêt commercial. Le tout-puissant guide Zagat, qui note depuis 30 ans les restaurants américains, a ainsi signé un accord avec foursquare au mois de janvier. En plus de structurer une communauté sur le web, le partenariat inclut un badge spécifique, décerné aux internautes qui se rendent à des adresses présélectionnées par le Zagat. Les groupes de presse ne sont pas en reste, puisque le New York Times, Conde Nast ou Metro ont également signé des contrats avec la jeune entreprise. Si le phénomène reste très marginal en France -pour ne pas dire inexistant- on pourrait imaginer un avenir hexagonal pour foursquare et ses débouchés commerciaux. Par exemple, un utilisateur lancerait son application près de la Bastille, et pourrait payer à l'unité une critique du guide Michelin, qui aurait préalablement noué un accord avec la start-up américaine. Il pourrait également recevoir des réductions par notification sur son smartphone en pénétrant dans un périmètre sélectionné par une enseigne.

Risk du futur

L'autre avantage agité par foursquare comme un appât pour vous hameçonner, c'est la possibilité de devenir «maire» des endroits où vous vous rendez. En d'autres termes, le réseau social propose de récompenser la fidélité par une couronne pixelisée censée vous octroyer quelques privilèges gentiment régaliens. Mais comme le signale Gawker, la notion de «local» (chez les anglo-saxons) ou d'«habitué» (dans nos vertes contrées) est séculaire, et les tenanciers n'ont pas attendu la création d'internet pour choyer leurs clients réguliers.

En définitive, foursquare ressemble étrangement à un jeu de société en ligne, dont le but ultime serait d'asseoir son pouvoir de recommandation en menant des OPA sur le McDonald's du quartier ou le troquet au coin de la rue. Selon Wikipedia, le Risk (souvenez-vous, la domination du monde, un plateau en carton, des règles incompréhensibles) «partage de nombreuses caractéristiques avec le jeu de guerre, mais en plus simple et plus abstrait». On pourrait dire peu ou prou la même chose de foursquare, qui ressemble  à s'y méprendre à un réseau social, tout en étant beaucoup moins normé, et en même temps plus nébuleux. En s'appuyant sur un principe de désintermédiation -ce sont les internautes qui dessinent leur propre géographie urbaine- le site s'expose à un risque, celui de devenir une machine qui tourne à vide, sans but, entre la poire et le fromage.

Ubiquité, quel intérêt?

Tandis que sur Twitter, ceux qui exposent leur emploi du temps à la face du monde sont ostracisés, foursquare fait de l'anecdote quotidienne sa clé de voûte. Sans surprise, la synchronisation des deux outils, via l'application smartphone, ne se fait pas sans dommages collatéraux, et certains gazouilleurs commencent à se lasser des mises à jour incessantes de leurs petits camarades gastronomes.


 

Dans cette foire aux bonnes adresses, l'agacement n'est finalement que secondaire. Il y a le danger de la géolocalisation. Foursquare est le premier réseau social d'envergure fondé sur ce système, puisque ses utilisateurs les plus assidus se comportent comme des Petits Poucets, semant à cadence régulière des indices sur leur position. Dans un article récent du Center for Democracy & Tehnology, une organisation de Washington qui défend l'Internet libre, les fondateurs du site PleaseRobMe.com («s'il vous plaît, cambriolez-moi») mettaient en garde les internautes contre les risques du «surpartage» d'informations personnelles. Derrière la tentation 2.0 de l'ubiquité (je suis à un endroit x, mais je surfe sur le web, je «pointe» sur foursquare, je relaie sur Twitter, le tout finit sur Google Buzz), voir un individu mal intentionné débouler «pour de vrai» dans votre salon est un risque non négligeable.

Conçu pour être utilisé dans la vie réelle par des personnes se connaissant déjà, foursquare navigue dans une niche pas très stable, et pourrait bien finir comme Virb, le successeur mort et enterré de Myspace. Ferez-vous l'effort de dégainer votre iPhone trois fois par jour, pour communiquer indirectement avec des amis dont vous avez le numéro de téléphone? Sous ses dehors ludiques, foursquare doit relever un défi: devenir l'allié invisible d'une société ultra-connectée, comme une cuillère qu'on porte à la bouche.

Olivier Tesquet

Photo: Foursquare Pins and Tattoos, nanpalmero via Flickr CC License by

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L'AUTEUR
Journaliste à Télérama. Auparavant, journaliste spécialisé sur les questions technologiques sur Owni. Contributeur à Slate.fr, Brain et Technikart. Il a animé le blog Déclassifiés sur Slate.fr. Ses articles
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Publié le 03/04/2010
Mis à jour le 10/04/2010 à 8h51
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