Culture

Faut-il écrire pour vivre ou vivre pour écrire?

Temps de lecture : 3 min

En tout cas vivre de sa plume, c'est s'exposer à des turpitudes.

Il est très difficile de vivre avec l'écriture sans même parler d'en vivre. | Scott Graham via Unsplash
Il est très difficile de vivre avec l'écriture sans même parler d'en vivre. | Scott Graham via Unsplash

Cet article est publié en partenariat avec Quora, plateforme sur laquelle les internautes peuvent poser des questions et où d'autres, spécialistes du sujet, leur répondent.

La question du jour: «D'après vous, écrire aide-t-il à vivre?»

La réponse de Didier Ernotte, scénariste:

Merci à Agathe Brillant pour cette très intéressante question.

L'écriture est une vague, immense et majestueuse. Les pieds au sec, sur le sable, elle est admirable. Quand on s'en approche avec de l'eau jusqu'au genou, on joue avec, on en pressent déjà mieux toute la force, c'est jouissif. Mais quand vous y êtes, en pleine mer, quand la plage n'est plus qu'une illusion, alors seulement, elle vous révèle sa vraie nature, non plus sa force mais sa toute-puissance invincible. Son tonnerre roulant vous balance sans ménagement, sans douceur; elle est loin, la petite vague caressante mourante du rivage. C'est elle alors qui joue avec vous, qui vous emmène dans un roller coaster émotionnel sans pitié. Vous êtes comme un marin solitaire qui par orgueil a cru qu'il pouvait la dominer mais qui se rend compte qu'une seule erreur se paie très cher.

Pour quitter la métaphore, je dirais qu'il y a deux écritures, celle récréative, hobby sans enjeu financier qui peut en effet aider les personnes à extérioriser leurs pulsions, leurs manques, leurs envies, etc. Comme l'explique très bien Clémentine Vo, elle peut aussi sans doute aider dans une période plus sombre de la vie. Cela étant, dans ce rôle d'exutoire, l'écriture peut être remplacée par toute forme de créativité, comme le souligne Ester Ramos.

Mais quand l'écriture devient votre gagne-pain voire votre vie elle-même, alors elle a une face plus sombre de laquelle on parle peu. C'est de cette partie dont je vais parler plus avant.

L'écriture n'est pas un long fleuve tranquille

Dans la catégorie des «pros», c’est-à-dire des personnes qui en vivent, je ferais encore deux sous-distinctions. Celles qui comme moi considèrent l'écriture comme un outil pour raconter sous forme de scénario ou de roman leurs histoires. Je suis payé pour écrire des histoires; mon obsession, ce sont elles, pas l'écriture. Je surfe sur la vague, je ne plonge pas dedans, même s'il m'arrive d'y tomber.

Enfin celles dont l'écriture est une fin en soi, où l'histoire est certes importante mais ne suffit pas. Ces dernières sont les marins de l'impossible, qui affrontent, nus, leur démons et leurs passions, se jettent à corps perdu dans cette vague qui leur donnera plus d'émotion que n'importe quel psychotrope. D'ailleurs, souvent, ces gens marient les deux. Ceux-là, ce sont les magiciens des mots, les Hemingway, les Chateaubriand, les Baudelaire, les Saint-Exupéry. Ceux-là devaient écrire coûte que coûte n'importe quoi, mais écrire. Ils sont happés par la vague, ils sont la vague. Elle est leur vie et parfois leur linceul. Je renvoie à la liste des «suicidés» de l'écriture de Maxime Lépine. Liste non exhaustive, loin de là.

Je ne pourrais pas vivre sans

Moi, et ceux dont le métier est d'écrire des histoires, nous ne serons jamais à leur niveau. D'ailleurs la jalousie n'est jamais bien loin, je me dis parfois: «Bon sang, je tuerais pour écrire une phrase pareille!» Mais heureusement notre obsession est ailleurs et, avantage non négligeable, on se suicide moins. Ce n'est pas pour autant que l'écriture, si elle est votre gagne-pain, n'est pas sans souffrance. Il faut plaire à votre producteur-réalisateur-éditeur. Plaire à un public car on gagne des sous et l'on doit payer les factures. Il y a le doute permanent: est-on assez bon? Et que dire des choix narratifs pénibles? Tout le temps nous devons écarter de magnifiques scènes parce que l'histoire n'en a pas besoin. On se retrouve avec cinquante idées à l'heure et on ne peut en retenir que quelques-unes. Sans compter les trente autres projets qui restent dans votre tiroir, faute de temps ou d'argent pour les développer. Nous vivons une moitié de vie dans un monde de rêve et l'autre dans la réalité plus rude, plus pragmatique. Celle de la personne qui fournit des histoires.

Alors l'écriture aide-t-elle à vivre? En tout cas je ne pourrais pas vivre sans. La magie de créer des univers, des personnages, des twists et des intrigues serrées. Les bons jours quand on est au top et que l'on sent, que l'on vit ce que l'on écrit, quand un·e prod ou un·e réa admire ton travail, ces jours-là, tu es sur le toit du monde.

Mais il y a des jours noirs où tu as juste envie de prendre un boulot à la Poste, de te retirer totalement du monde parce que tu te sens mauvais, lourd, sans originalité… Le roller coaster, la vague impitoyable te balance de tout en haut à tout en bas.

Pour finir je dirais ceci: pour moi, il est très difficile de vivre avec l'écriture sans même parler d'en vivre. Mais il est impossible de vivre sans.

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