Monde

Sport: le mariage qui enflamme l'Inde et le Pakistan

Yannick Cochennec, mis à jour le 06.04.2010 à 15 h 32

Une star du cricket pakistanaise va épouser une grande joueuse de tennis indienne.

Sania Mirza et Shoaib Malib, le 5 avril 2010 en Inde. REUTERS/Krishnendu Halder

Sania Mirza et Shoaib Malib, le 5 avril 2010 en Inde. REUTERS/Krishnendu Halder

L'Inde et le Pakistan n'ont jamais eu à chercher trop loin pour trouver des raisons de s'affronter. Mais voilà que deux sportifs des deux pays font monter la tension entre les ennemis irréductibles et d'une drôle de manière, s'il vous plaît: ils s'aiment et ont même l'audace d'annoncer qu'ils se marieront dans quelques jours après s'être rencontrés en février, à Dubaï.

Shoaib Malik, 28 ans, et Sania Mirza, 23 ans, tous les deux musulmans, sont des stars dans leurs frontières respectives. Entre 2007 et 2009, Shoaib Malik a été le capitaine de l'équipe pakistanaise de cricket, le sport le plus prisé de la région, et Sania Mirza est une joueuse de tennis devenue la sportive indienne la plus connue après avoir réussi à grimper jusqu'à la 27e place mondiale en 2007.

L'Inde et le Pakistan, dont la détestation réciproque est bien connue à l'image des trois guerres qui les ont opposés depuis 1947, sont soudain pris au dépourvu par ces deux icônes qui ont aggravé leur cas à cause du revirement de Sania, suffisamment insoumise pour briser ses fiançailles en cours avec l'un de ses amis d'enfance. «Entre nous, cela ne marchait pas», a-t-elle simplement commenté. Shoaib avait également déjà défrayé la chronique au Pakistan en étant temporairement exclu de l'équipe nationale de cricket pour indiscipline lors d'une tournée en Australie et pour être déjà tombé amoureux d'une Indienne, Ayesha Siddiqui, avec qui il n'avait pu se marier parce que les deux familles n'avaient pas réussi à se mettre d'accord sur les détails de la cérémonie, à cause notamment de la haine entretenue entre les deux pays. Cette fois, les deux «camps» ont trouvé un terrain d'entente... et neutre, Dubaï, pour le mariage.

Stupéfaction

La nouvelle s'est propagée comme une traînée de poudre à la télévision et dans les médias, où les deux tourtereaux n'ont plus quitté les écrans pendant plusieurs jours. La stupéfaction est grande, il est vrai, en Inde et au Pakistan où ces mariages «contre-nature» sont rares, davantage encore lorsqu'ils concernent des personnalités célèbres comme Shoaib Malik et Sania Mirza. La colère gronde même d'un côté comme de l'autre où certains n'hésitent pas à crier à la trahison et à lâcher quelques menaces à peine voilées. Il n'y a qu'à se promener sur certains sites de quotidiens locaux pour mesurer l'incompréhension et la haine qui se manifestent, surtout à l'égard de Sania Mirza, estampillée traîtresse par des milliers d'internautes indiens. «Merci pour votre soutien, a sobrement indiqué Shoaib Malik sur son compte Twitter. Mais la nouvelle est vraie. Inch allah, nous nous marierons en avril

Sania Mirza est une rebelle qui n'en est pas à son premier acte de bravoure. Originaire d'un pays où la population est estimée à plus d'un milliard d'habitants, elle est devenue au fil des années un phénomène de la société indienne qui, si elle a su porter une femme au pouvoir comme Indira Gandhi, ne s'était jamais passionnée de la sorte pour une sportive en raison de la faible représentation des Indiennes dans les compétitions internationales. Avant Sania, la sauteuse en longueur Anju George avait été troisième des championnats du monde d'athlétisme à Saint-Denis en 2003 et l'haltérophile Karnam Malleswari avait décroché le bronze olympique à Sydney en 2000. Mais aucune d'elles n'avait suscité un engouement comparable à celui provoqué par Sania Mirza qui, lors de ses passages dans son pays, déclenche de vastes mouvements de foules à tel point qu'elle a dû prendre la décision de ne plus jouer de tournois en Inde pour de simples motifs de sécurité. En 2005, elle avait ainsi remporté le premier titre de sa carrière chez elle, à Hyderabad, sous le regard stupéfait de Martina Navratilova qui avait déclaré n'avoir jamais vu une telle fièvre populaire.

Sania Mirza est une jolie jeune femme qui vit comme elle joue: en prenant tous les risques. Malgré sa religion musulmane, elle a accumulé les provocations en s'amusant notamment à porter des tee-shirts défiant les conventions locales. Celui avec l'inscription «Well-behaved women rarely make history», que l'on pourrait traduire par «Les femmes bien élevées marquent rarement l'histoire» fit ainsi scandale à l'époque, mais devint presque un slogan auprès de la jeunesse indienne folle de Sania et de cet exemple dont Time, le prestigieux magazine américain, fit même la une de son édition asiatique afin de célébrer «les femmes qui font bouger le monde».

Menaces

Lorsque l'on vit dans une ville où se concentre une très large communauté respectant avec rigueur les préceptes de cette religion, ces audaces sonnent comme des provocations trop insupportables pour des intégristes. Et c'est sans surprise que quelques fous de Dieu, choqués tout autant par les paroles de la joueuse que par ses tenues de tennis jugées forcément provocantes, avec ces jambes et ce ventre constamment dénudés, lancèrent sur elle, voilà cinq ans, une fatwa qui, heureusement, ne menaça pas sa vie, mais dont le but clairement annoncé était de l'empêcher de jouer. Les menaces, proférées notamment lors de manifestations violentes, n'effrayèrent pas l'intéressée. «Je ne changerai pas», a-t-elle répondu un jour. Il n'empêche... Ses gardes du corps ne la quittent pas, de jour comme de nuit, lorsqu'elle est en Inde.

Celle qui se proclame hindou musulmane dit «essayer de prier cinq fois par jour». Mais se définit comme une croyante imparfaite. «Ce n'est pas parce que je porte une robe très courte ou des pantalons que je suis une mauvaise musulmane, explique-t-elle. Aussi longtemps que je crois en Dieu et que ma foi est intacte, il n'y a rien de mal.» Ce n'est pas non plus parce qu'elle sera bientôt une femme mariée qu'elle entend rester au foyer et ranger ses raquettes. Elle l'a dit: elle continuera sa carrière de globe-trotteuse internationale sur le circuit professionnel, même si une blessure au poignet l'en éloigne actuellement. Shoaib Malib va apprendre aussi à connaître sa future épouse, au très fort caractère, qui ne doute de rien.

Sania a affirmé également qu'elle gardera sa nationalité indienne, contrairement à ceux qui l'invitent à se mettre en conformité avec son choix et à donc rendre son passeport pour en adopter un autre. «Comment serait-il possible pour elle de représenter l'Inde alors que son mari est un adversaire de notre pays?», s'est enflammé un éditorialiste. «Nous sommes inquiets pour elle», a noté un autre avec pessimisme.

Yannick Cochennec

Photo: Sania Mirza et Shoaib Malib, le 5 avril 2010 en Inde. REUTERS/Krishnendu Halder

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