Monde

Ce n'est pas le moment pour l'Europe et les États-Unis de lâcher la Biélorussie

Temps de lecture : 5 min

Bruxelles a refusé de reconnaître la victoire de Loukachenko à l'élection présidentielle. Washington devrait suivre son exemple et apporter son soutien à l'opposition, plus que jamais nécessaire.

Manifestation à Minsk, le 20 août 2020. | Sergei Gapon / AFP
Manifestation à Minsk, le 20 août 2020. | Sergei Gapon / AFP

J'étais encore adolescente lorsque ma famille s'est installée aux États-Unis en 1994, laissant derrière elle la Biélorussie, qui venait alors d'acquérir son indépendance.

Nous avons quitté la capitale de Minsk alors que le pays se préparait à organiser ses premières élections multipartites. Nos voisins suivaient l'événement avec circonspection; ils se demandaient dans quelle mesure les choses pouvaient évoluer après ces longues années de domination soviétique.

Avec le recul, force est d'admettre que rien n'a vraiment changé. Près d'un quart de siècle plus tard, l'homme qui a remporté ces élections, Alexandre Loukachenko, est toujours à la tête du pays.

Le réveil de la société civile

J'ai suivi l'actualité de ma terre natale de loin. Le pouvoir a su se faire oublier des journalistes: il a donné du travail au peuple et fait barrage au vent du changement, à une époque où les pays de l'ex-URSS –Russie comprise– étaient en proie à l'instabilité politique et au bouleversement économique.

Ce calme plat a eu un coût: la société civile et indépendante a été étouffée avec violence. Les adversaires du régime ont dû se réfugier à l'étranger et les élections truquées ont vite tué dans l'œuf toute velléité d'opposition politique.

Ce statu quo vient d'être balayé. En cette époque de recul généralisé de la démocratie, le peuple de la dictature oubliée d'Europe nous a pris de court: des dizaines voire des centaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour crier leur colère contre Loukachenko et le trucage de l'élection présidentielle du 9 août.

Ces manifestations de masse ont été réprimées à coups de matraque par la police anti-émeute. Les contestataires arrêtés furent tabassés et malmenés par les forces de sécurité. La télévision publique diffusa ensuite des images de jeunes opposants blessés et terrifiés, qui étaient forcés de dénoncer publiquement les rassemblements auxquels ils venaient de prendre part.

Le soulèvement populaire n'a pourtant pas faibli, dans les métropoles comme dans les villes plus modestes de ce pays de quelque dix millions d'habitant·es.


Rassemblement dans le centre de Minsk, le 16 août 2020. | Sergei Gapon / AFP

Des ouvriers ont lancé des grèves en soutien au mouvement, ce qui laisse penser que Loukachenko –lui-même ancien gérant de fermes d'État– est en passe de perdre le soutien de la classe ouvrière, base politique qu'il avait cultivée à grand renfort de mesures populistes.

Le week-end du 15 août a vu les plus grandes manifestations à ce jour: plus de 200.000 personnes sont descendues dans les rues de Minsk, ma ville natale. Selon les spécialistes de la région, il s'agirait du plus grand mouvement populaire de l'histoire de la Biélorussie indépendante.

Le peuple biélorusse a parlé. Mais un mouvement pacifique ne peut à lui seul renverser un dictateur qui lutte pour sa propre survie.

La Russie dans l'expectative

Des décennies durant, Loukachenko a réussi à monter la Russie et l'Occident l'un contre l'autre. Pour autant, on aurait tort d'analyser la situation biélorusse au seul prisme de cette rivalité Russie-Occident (qu'il s'agisse de l'Union européenne ou des États-Unis).

Les candidat·es de l'opposition, qui ont uni leurs forces contre Loukachenko lors de cette présidentielle, ne sont pas anti-Moscou et s'accommodent des liens étroits qui unissent le pays à la Russie. La Biélorussie n'est pas l'Ukraine.

La Russie en est parfaitement consciente. Après avoir adressé ses félicitations au président biélorusse pour sa victoire dans les urnes, le Kremlin est resté presque entièrement silencieux face aux manifestations, qui sont entièrement couvertes par les médias d'État russes.

Loukachenko a passé plusieurs coups de fil à Vladimir Poutine depuis l'élection –des appels immédiatement mis en avant par la propagande biélorusse. Le président russe lui a promis une assistance militaire pour étouffer la contestation, assure-t-il.

Poutine s'est néanmoins gardé de tout commentaire. Peut-être sait-il que les jours du régime Loukachenko sont comptés; il serait alors malavisé d'insulter l'avenir.


Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine à Sochi, le 7 février 2020. | Alexander Zemlianichenko / Pool / AFP

À l'heure où l'Occident et la Russie se tirent la bourre pour gagner en influence en Biélorussie, la question centrale est ailleurs: il convient de déterminer l'impact qu'auront les événements à l'extérieur des frontières du pays.

La situation biélorusse est peu courante de nos jours: un peuple courageux, à la culture militante presque inexistante, qui demande des comptes à son régime autoritaire. Les dictateurs –et ceux qui souhaitent le devenir– étudieront de près la réaction des États-Unis et de l'Union européenne.

Certains chefs d'État voisins semblent en effet désireux de suivre la voie de Loukachenko: régner sans partage sur une «démocratie» sous cloche. En Pologne, Andrzej Duda a remporté un second mandat en juillet, en dépit d'un affermissement de l'opposition dans la lutte pour le contrôle du pouvoir judiciaire.

Citons également Viktor Orbán, qui en juin est devenu le premier chef du gouvernement hongrois à se rendre à Minsk, déclarant que «ces deux peuples et ces deux pays sont beaucoup plus proches que l'on pourrait le penser».

Peu avant l'élection biélorusse, Orbán plaidait pour un allègement des sanctions imposées à la Biélorussie. Mais Budapest s'est toutefois montrée bien silencieuse depuis la violente répression des manifestations anti-Loukachenko.

La réaction des pays occidentaux sera également scrutée par Poutine, qui visera un troisième mandat consécutif (soit six ans de plus au pouvoir) lors de l'élection présidentielle de mars 2024. En 2030, il aura égalé la longévité politique de Loukachenko: vingt-six années de présidence.

L'urgence d'une action commune

Washington doit agir au plus vite en Biélorussie, pour montrer que les élections truquées et la répression violente des mouvements sociaux pacifiques ne peuvent être tolérées, au cœur de l'Europe comme ailleurs, et que les responsables doivent répondre de leurs actes. Pour ce faire, les États-Unis seraient bien inspirés de suivre l'exemple de l'Union européenne.

L'UE, qui n'avait pas mis en place de lourdes sanctions à l'encontre de la Biélorussie avant les événements, a fait preuve d'une unité remarquable en dénonçant d'une seule voix l'élection présidentielle, affirmant qu'elle n'avait été «ni libre, ni équitable».

Mercredi 19 août, l'Union a annoncé qu'elle refusait de reconnaître la victoire de Loukachenko et qu'elle imposerait des sanctions visant les responsables de la torture des personnes détenues, qui semble systématique et généralisée.


Le président du Conseil européen Charles Michel lors du sommet européen extraordinaire sur la situation en Biélorussie, organisé en visioconférence, le 19 août 2020 à Bruxelles. | Olivier Hoslet / Pool / AFP

Les États-Unis devraient en faire autant: isoler Loukachenko et son cercle de fidèles à l'aide de sanctions ciblées. Ces derniers devraient être frappés d'une interdiction de pénétrer sur les territoires européens et américains ou d'accéder à leurs comptes bancaires en euros et en dollars, ainsi qu'à leurs biens situés à l'étranger.

L'administration américaine aurait en outre intérêt à collaborer avec l'Union européenne pour faciliter une transition pacifique et contribuer à l'organisation de nouvelles élections, tout en soutenant les organisations de la société civile et en protégeant les militant·es dont la vie est menacée.

Il faut y voir non seulement une occasion de renforcer les liens entre les États-Unis et l'UE, mais aussi d'interagir enfin avec un pays de l'ex-URSS sans le sempiternel prisme anti- ou pro-Russie.

Loukachenko espère sans doute que le peuple biélorusse finira par se lasser des manifestations et que le reste du monde portera alors son attention ailleurs, comme par le passé. Il est donc crucial d'apporter un soutien durable à l'opposition, qui n'a pas l'intention de négocier avec le dictateur ou de partager le pouvoir avec lui.

L'issue souhaitée –une transition pacifique vers une élection véritablement démocratique en Biélorussie– est à portée de main. Nous l'attendons depuis vingt-six ans. Il est temps.

Cet article a été initialement publié sur Just Security.

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