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«Tell Me Why» et son héros trans, une première dans le jeu vidéo

Temps de lecture : 5 min

Développé par Dontnod Entertainment («Life Is Strange») et édité par Xbox Game Studios, le jeu sort ce 27 août.

Tyler Ronan, protagoniste trans de Tell Me Why. | Xbox Game Studios
Tyler Ronan, protagoniste trans de Tell Me Why. | Xbox Game Studios

Les deux derniers jeux vidéo du studio de développement Dontnod Entertainment ont marqué les esprits. Triomphantes à l'international auprès de la critique (un BAFTA de la meilleure narration en 2016 pour Life Is Strange) et du public, ces œuvres narratives dans lesquelles les choix des gamers influencent fortement le cours de l'histoire se sont toujours emparées avec justesse de thématiques de société: harcèlement scolaire, racisme, violences policières, suicide...

Cet été, le studio français présente un nouveau jeu, édité par Xbox Game Studios et mystérieusement intitulé Tell Me Why. Il raconte l'histoire de deux jumeaux, Tyler et Alyson Ronan, ayant grandi ensemble dans un petit village d'Alaska avant d'être séparés à 11 ans à cause d'un drame familial. L'action du jeu commence alors que le frère et la sœur viennent de se retrouver, plus de dix après leur séparation, et décident de retourner sur les traces de leur enfance pour enquêter sur l'événement qui a bouleversé leurs vies.

Cette sortie a une saveur toute particulière. Tell Me Why est le premier jeu vidéo produit par un studio majeur, Xbox Game Studios en l'occurrence, à avoir pour personnage principal une personne trans. Les joueurs et joueuses contrôleront donc de façon alternée Alyson Ronan et son frère Tyler, un jeune homme trans. Un grand pas pour le secteur du jeu vidéo, depuis longtemps pointé du doigt pour son manque d'inclusivité et de diversité, notamment vis-à-vis des minorités sexuelles et de genre.

Un personnage comme les autres

Dès le début du projet en 2017, Florent Guillaume, directeur de la création de Tell Me Why chez Dontnod, se pose des questions à propos de son personnage Tyler et surtout de la représentation des personnes trans. «On a beaucoup réfléchi à ce sujet, explique-t-il. Ce n'est pas quelque chose d'évident à raconter et on voulait le faire de la façon la plus authentique et respectueuse qui soit. Surtout, sans blesser les personnes qui ont vécu cette expérience.»

Pour construire le personnage de Tyler Ronan, Dontnod s'est donc rapproché de l'association américaine Glaad, qui lutte contre les discriminations envers la communauté LGBT+ dans les médias. Très vite se forme un partenariat sur le long terme. «Glaad nous a fait des retours sur l'écriture du jeu et du personnage, nous a donné accès à des ressources sur l'histoire de la représentation des personnes trans dans les films, les séries, les jeux vidéo... énumère Florent Guillaume. Ce sont eux, aussi, qui nous ont mis en contact avec des acteurs transgenres pour doubler la voix de Tyler.»

«Plus on voit de personnages, d'acteurs et d'actrices trans ou LGBTQ+ dans les médias, plus on expose les gens à cette réalité et on crée de l'empathie.»
August Aiden Black, acteur principal

L'acteur en question, August Aiden Black, vit à Los Angeles depuis plusieurs années et a été choisi lors d'une audition. «Nous avons plusieurs choses en commun, Tyler et moi, résume-t-il. D'abord, il a une sœur auprès de qui il apprend beaucoup, notamment comment être avec les autres, avec sa famille, après un tel changement dans sa vie. Et comme moi, il adore les jeux de mots et a tendance à voir le futur de façon optimiste.» Pendant les trois années de conception du jeu, lui aussi a eu son mot à dire sur le personnage qu'il interprète: «Quand nous enregistrions, on me poussait à prendre la parole s'il y avait une réplique ou une situation dans lesquelles je ne me sentais pas correctement représenté, raconte August Aiden Black. Je pouvais proposer d'autres choses.»

Car bien que l'intrigue de Tell Me Why se concentre avant tout sur une histoire familiale, une tragédie dont il faut résoudre l'énigme, la transidentité de Tyler est loin d'être un sujet tabou. Quand il revient dans son village d'enfance, les gens qui le connaissaient avant sa transition le découvrent en tant qu'homme et ont pour certains une approche ignorante de la question. Tyler se confie alors beaucoup à sa sœur sur son parcours et sur ce tournant de sa vie, auquel elle n'a pas assisté à cause de leur séparation.

Pour autant, Dontnod tenait à ce que la création des jumeaux se fasse dans les mêmes conditions, sans s'attarder davantage sur l'un que sur l'autre. Sa transition n'a pas rendu Tyler perturbé, au contraire, et il n'est pas plus complexe que sa sœur. «On ne voulait pas traiter la transidentité comme quelque chose de différent ou d'anormal, décrit Florent Guillaume. C'est important de normaliser cela. Bien sûr, il y a une attention particulière à donner pour des raisons de représentation des personnes transgenres mais du reste, on les a simplement imaginés comme deux personnages égaux qui enquêtent sur leur passé.»

Représenter la transidentité pour ne pas la nier

Pour August Aiden Black, donner à voir un protagoniste trans de façon non stéréotypée dans un jeu signifie que le monde évolue dans le bon sens. «Plus on voit de personnages, d'acteurs et d'actrices trans ou LGBTQ+ dans les médias, plus on expose les gens à cette réalité humaine et on crée de l'empathie», assure-t-il. Pourtant, dans l'histoire du jeu vidéo, hormis Tyler Ronan, le répertoire des personnages trans est jusqu'ici presque désert.

L'un des rares exemples est celui, très controversé, de Poison, une figure des jeux de combat Final Fight en 1989 puis de la saga Street Fighter. Créé par le designeur japonais Akira Yasuda, ce personnage porte des vêtements féminins et arbore une poitrine imposante et stéréotypée. Poison tient d'ailleurs son nom d'un groupe de musiciens américains connus, entre autres, pour avoir remis en question les codes de la masculinité.

Poison devait à l'origine être une femme cisgenre mais, dès l'arrivée du jeu en Amérique du Nord, l'éditeur Capcom a déclaré qu'elle était en réalité un homme devenu femme. Cause de ce changement: les Américains avaient du mal avec l'idée d'un jeu dans lequel on pouvait se battre contre une femme (et surtout, dans lequel une femme pouvait se battre). Son identité a donc été modifiée et plusieurs versions de l'histoire ont depuis vu le jour. En 2007, le créateur de Final Fight Akira Nishitani estimait que c'était aux gamers de décider du genre de Poison.

Représenter davantage de personnes trans dans le jeu vidéo est pourtant essentiel, simplement, dans un premier temps, pour reconnaître que la transidentité existe et que ce n'est pas un problème. «Avec un personnage jouable, les gens qui ne connaissent pas la transidentité peuvent avoir un aperçu de ce que c'est, mais cela peut aussi parler aux jeunes enfants ou adolescents qui sont en train de vivre cela», souligne l'acteur August Aiden Black.

Capture d'écran de Tell Me Why. | Xbox Game Studios

Chercheuse à l'Université Lyon 1, Fanny Lignon travaille depuis longtemps sur les représentations masculines et féminines dans les images et les jeux vidéo. D'après elle, c'est l'incarnation au sens propre du personnage qui rend l'art vidéoludique unique en son genre. «Le protagoniste d'un jeu vidéo est un être double: il y a le personnage qui est à l'écran et la personne qui joue, analyse-t-elle. C'est très intéressant pour déconstruire les stéréotypes de genre et construire de la tolérance, parce qu'il y a des choses qui viennent de vous et des choses qui viennent de l'autre.» C'est là tout l'intérêt du jeu vidéo en tant que medium éducatif.

Reste à voir si le secteur vidéoludique suivra les traces de Tell Me Why sur ces questions de représentation des personnes trans. Pour Florent Guillaume, ce n'est qu'un début: «L'industrie a gagné en maturité et certaines étapes ont été franchies en matière d'inclusivité, mais il y a encore un long chemin à parcourir.»

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