Parents & enfants / Société

Nouvelle rentrée, nouveau défi: comment enseigner avec le visage masqué?

Temps de lecture : 3 min

Le port du masque risque de déstabiliser les échanges en classe. Pour surmonter cette contrainte, les profs devront miser sur les mouvements et la voix.

À l'école primaire Ziegelau de Strasbourg, le 22 juin 2020. | Frederick Florin / AFP
À l'école primaire Ziegelau de Strasbourg, le 22 juin 2020. | Frederick Florin / AFP

La crise sanitaire inédite que nous traversons aura un impact singulier sur la classe, avec l'introduction généralisée des masques. Leur port sera «systématique» en cette rentrée 2020.

Masquer le visage des enseignant·es et de leurs élèves pourrait constituer un facteur d'instabilité majeure dans la relation didactique. Il est nécessaire d'en prendre conscience pour anticiper les difficultés auxquelles tout le monde sera confronté lors de la réouverture des établissements.

En effet, la perception visuelle des informations qui se dessinent sur la face de la personne qui énonce la parole et de celle qui la reçoit, ainsi que leur traitement, sont des processus déterminants pour la compréhension et la mémorisation des phrases échangées et du cours en général. Ces étapes influencent l'ensemble des paramètres de la relation d'enseignement.

Entre émotions et prosodie

Le visage transmet des informations de plusieurs natures, et en premier lieu émotionnelle. Un échange est indispensable pour que s'établisse une relation d'empathie entre profs et élèves. C'est la lecture de ces émotions qui permet d'instaurer des conditions de sécurité affective favorables à l'apprentissage.

S'y ajoutent des éléments de nature kinésique, que l'on accompagne une interrogation d'un mouvement de tête ou que l'on souligne par une mimique un accord, une liaison qui apporte un complément d'information.

Par ailleurs, des éléments d'ordre articulatoire de nature plus strictement linguistique –le resserrement des lèvres, leur arrondissement, l'écartement des maxillaires– sont des informations complémentaires utiles pour la compréhension langagière.

Ce sont en général des éléments plus pertinents en situation d'apprentissage d'une langue étrangère, mais tout aussi intéressants pour la perception de tous types de messages. Il n'y a qu'à observer les regards des individus assistant à une conférence, scrutant attentivement le visage de l'intervenant·e, pour s'en convaincre.

Enfin, c'est par le visage que passent des informations de nature prosodique ou «musicale» d'ordre macrokinésique, très étroitement liées à la gestuelle globale du corps et à la microkinésie vocale.

Masquer le visage aura pour conséquence de dépouiller le message d'éléments qui sont tous, dans leur imbrication les uns avec les autres, indispensables pour une perception globale du message, des conditions de son énonciation aux émotions qui s'y rattachent. Un défi majeur attend donc les enseignant·es et enseigné·es.

Engagement corporel

C'est en se masquant la face que certain·es prendront conscience à quel point l'oral est conditionné par un engagement corporel global, dans lequel le visage joue un rôle central. Que reste-t-il aux profs portant un masque? Les gestes, la voix, le regard.

Pour le personnel enseignant, il s'agira d'amplifier les mouvements envers les élèves, tout en respectant le mètre fatidique de la distanciation sanitaire. Il devra jouer, mimer encore plus qu'avant le contenu du cours, véhiculer tout ce qui peut l'être à travers le corps, porter littéralement le message avec les gestes et les attitudes, puisque les mimiques seront occultées.

Il sera alors essentiel de renforcer la connexion par le regard avec chacun·e des enseigné·es, ainsi qu'avec l'ensemble de la classe. Il faut prendre conscience des stratégies de balayage visuel de l'ensemble du groupe, sans oublier de fixer chaque personne, de manière à la rattacher aussi bien au groupe qu'à ce qui est énoncé.

Reste l'utilisation de la voix, de la manière la plus appropriée possible. Puisque le masque déforme ou filtre, nous conseillons aux enseignant·es de veiller à bien articuler, sans oublier qu'une partie des élèves, plus visuel·les que d'autres, seront fortement perturbé·es par le fait de ne pas pouvoir se raccrocher aux expressions de leur visage.

L'idée est de moduler la mélodie et les intonations, d'exagérer dans certains cas, de manière à ce que le message demeure vivant –et soit même encore plus vivant que d'ordinaire du fait de cette situation inédite.

Il faut cependant veiller à maîtriser ses cordes vocales, à ne pas les agresser en parlant encore plus fort que la normale: les visages masqués peuvent amener à vouloir compenser avec une intensité vocale trop importante qui peut occasionner des dégâts.

L'harmonisation des mouvements du corps avec le regard, ainsi que les variations d'intonation ou de rythme et l'accentuation de leur cohésion avec le contenu du message, sont autant de facteurs indispensables pour appréhender cette nouvelle contrainte, au sein de sociétés dans lesquelles le visage se présente traditionnellement sans aucun obstacle physique au regard.

Inventer une nouvelle manière de communiquer en classe, mais aussi d'enseigner et d'apprendre, avec des visages masqués, voilà un vrai défi!

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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