Égalités / Culture

«Mon nom est clitoris», «I May Destroy You» et «PEN15», ces œuvres qui brisent les tabous féminins

Temps de lecture : 8 min

Si la masturbation et les règles ont longtemps été les grandes absentes de la pop culture, de plus en plus de séries et de films explorent dans toute sa complexité la puberté côté filles.

Dans PEN15, Maya découvre sa sexualité en se frottant frénétiquement contre son oreiller. | Capture d'écran via YouTube
Dans PEN15, Maya découvre sa sexualité en se frottant frénétiquement contre son oreiller. | Capture d'écran via YouTube

«J'ai appris à la fête du Nouvel An 2015 qu'on avait les règles et qu'on faisait pipi par deux trous différents. Donc c'est pour dire qu'on est très peu au courant de notre anatomie.» Dans Mon nom est clitoris, documentaire belge en salle depuis le 22 juin, plusieurs jeunes femmes échangent leurs souvenirs, connaissances et impressions sur la sexualité féminine.

Toutes font preuve d'un recul et d'une intelligence remarquables, et pourtant, on comprend dès les premiers instants (alors qu'elles doivent dessiner un clitoris) qu'elles ont souvent dû composer avec un manque d'information.

En laissant ses jeunes intervenantes réfléchir à voix haute et relater leurs expériences, Mon nom est clitoris montre que les filles sont encore assez peu au fait de leur propre anatomie, de leur désir et du parcours semé d'embûches de la puberté féminine.

Le clitoris aux abonnés absents

Première preuve de ce tabou: les manuels scolaires. Ceux mis en avant dans le documentaire sont souvent incomplets et contiennent des affirmations parfois effarantes, telles que «la masturbation, c'est quand un garçon se déclenche lui-même une érection et se fait éjaculer». La plupart représentent le clitoris de manière erronée… voire pas du tout.

À un moment du film, une interviewée ressort l'un de ses livres d'anatomie, dans lequel l'organe érectile est décrit comme un «petit renflement [...] de la taille d'un pois». Sur les schémas internes du corps féminin, il n'est même pas mentionné.

Le clitoris est pourtant le seul organe humain entièrement dédié au plaisir, recouvert de plus de 8.000 terminaisons nerveuses. Alors qu'il est le plus souvent présenté comme un petit bouton se cachant en haut de la vulve, sa plus grande partie est en fait interne et mesure en moyenne une dizaine de centimètres.

Ce n'est qu'en 2016 qu'Odile Fillod crée un modèle 3D et en dimension réelle du clitoris, aidant un peu plus le monde à se figurer cet organe féminin dans sa totalité. Car à cause de son invisibilisation, son fonctionnement est encore peu connu: en 2016, un rapport du Haut conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes soulignait que la moitié des filles de 13 ans et un quart des filles de 15 ans ne savaient pas qu'elles avaient un clitoris.

Du côté des représentations culturelles, qui pèsent si lourd dans l'imaginaire collectif et la construction identitaire des jeunes, on ne fait pas beaucoup mieux. Alors que la puberté masculine a été mille fois représentée et tournée en dérision, que ce soit dans des récits initiatiques ou dans des comédies potaches, l'équivalent féminin est bien trop rare.

Malgré la quantité de séries pour ados mettant en scène une héroïne féminine, peu d'entre elles rentrent vraiment dans les détails les plus intimes de cette période pourtant si particulière: règles, épilation, masturbation et premiers émois en tous genres.

La culotte qui pulse

Heureusement, les temps changent. En 2017, Netflix nous a déjà offert Big Mouth, une série animée irrévérencieuse sur la puberté, qui aborde celle des filles avec beaucoup d'humour. PEN15, sur Canal+ depuis juin, s'attaque quant à elle frontalement au sujet et révolutionne la manière dont les adolescentes sont montrées à la télé.

La série raconte l'adolescence en l'an 2000 de ses deux créatrices, Anna Konkle et Maya Erskine. Détail amusant: ce sont elles, trentenaires, qui incarnent les héroïnes de 13 ans, tout en étant entourées d'un casting véritablement en âge d'aller au collège.

De la découverte de la sexualité au premier chagrin d'amour, la série tourne en dérision les moments les plus fondateurs comme les plus gênants de la préadolescence féminine, avec une exactitude si impitoyable qu'on est parfois tentée de détourner le regard. Ce serait pourtant une erreur.

L'épisode «Ojichan» démarre sur un plan qui ne dure que quelques secondes mais fait l'effet d'un séisme. Maya est en train de jouer avec deux chevaux en plastique, qu'elle fait s'embrasser. Soudainement, son regard change, et elle fait l'expérience d'une sensation jusqu'alors inédite: l'excitation.

La caméra suit le regard interloqué de la jeune fille, qui jette un œil à sa culotte et semble la voir pulser sous le coup du désir, comme un cœur qui bat. Une scène aussi simple qu'importante, puisque l'excitation féminine n'est presque jamais représentée de manière explicite à l'écran.

Dans Mon nom est clitoris, l'une des jeunes femmes interrogées emploie une image similaire pour évoquer la sensation du jet d'eau effleurant son entre-jambe, lors d'un bain pris quand elle était petite: «Je sentais qu'il y avait mon cœur qui battait dans mon kiki.»

PEN15 ne s'arrête pas là. Après cette vision subjective et imagée de la culotte qui pulse, on voit Maya se masturber pour la première fois, puis contempler avec intérêt ses doigts recouverts de cyprine (le liquide communément appelé «mouille»).

Après son premier essai, Maya se lance dans une découverte de la sexualité que beaucoup d'anciennes jeunes filles reconnaîtront: elle embrasse ses posters, se frotte frénétiquement contre son oreiller. Tout un monde semble s'ouvrir à elle, et même la nourriture semble l'exciter.

À lui seul, cet épisode d'une vingtaine de minutes contient sans doute plus de scènes de masturbation féminine que l'intégralité des séries pour ados des trente dernières années.

Malheureusement, Maya fait la découverte de la masturbation féminine sans aucun repère. Son exploration est à la fois solitaire et baignée de honte: elle craint que son grand-père décédé ne la surveille.

Alors que la jeune fille partage habituellement tout avec Anna, sa meilleure amie, elle se retrouve pour la première fois à porter un lourd secret. Pendant que les garçons du collège parlent ouvertement du porno qu'ils consomment à la maison et s'échangent de nombreuses blagues salaces, Maya n'a personne à qui parler.

La jeune fille se sent d'autant plus gênée que sa meilleure amie ne semble pas ressentir le même intérêt pour le sexe et exprime vocalement son dégoût pour ce genre de conversations. À la fin de l'épisode, elles finiront pourtant par s'avouer l'une à l'autre qu'elles se masturbent, lors d'une scène particulièrement tendre.

Ce sentiment de honte, de «faire quelque chose de sale», comme le décrivent beaucoup de jeunes femmes dans Mon nom est clitoris, est forcément difficile à surmonter lorsque la masturbation féminine n'est jamais montrée, ni même abordée.

Dans le film, l'une des intervenantes se souvient d'un cours d'éducation sexuelle dans son école catholique, où la masturbation masculine était mentionnée. Curieuse, elle a alors demandé comment les filles, elles aussi, pouvaient se faire plaisir. Énervée, la nonne l'a grondée et lui a rétorqué qu'elle n'avait qu'à «se référer aux bruits de couloir».

Le sang des règles

Le documentaire belge ne parle pas seulement du clitoris; il évoque tout le spectre de la sexualité: le consentement, le vaginisme, l'épilation ou encore les règles.

Même si leur mention s'est démocratisée dans les médias depuis quelques années, les règles restent un sujet tabou pour de nombreuses personnes, notamment chez les ados. Et mettre un tampon pour la première fois peut être une expérience terrifiante, surtout si l'on n'a jamais exploré son anatomie et que l'on ne sait ni à quoi elle ressemble, ni comment elle fonctionne. Dans Mon nom est clitoris, une jeune femme explique avec humour que son premier tampon a dû être inséré par une sage-femme.

La série PEN15 nous montre également ce rite de passage, lorsque Maya a ses règles pour la première fois. Après avoir tapissé sa culotte de papier toilette à plusieurs reprises, la jeune fille se résout à tenter de mettre un tampon. Mais lorsqu'elle le déballe et l'examine, ce dernier fait une taille monstrueuse, soulignant le caractère intimidant et insurmontable du geste.


Capture d'écran via Canal+

Une autre série récente va encore plus loin dans la représentation des règles –qui, on le rappelle, étaient jusqu'à très récemment figurées par du liquide bleu dans les publicités pour produits hygiéniques.

I May Destroy You, série percutante de Michaela Coel, traite elle aussi de la sexualité féminine. Son axe principal n'est pas la puberté mais le consentement –et toutes les manières dont il peut être bafoué au cours d'un rapport intime.

La série suit Arabella, une jeune autrice ayant subi un viol après avoir été droguée dans un bar. I May Destroy You est un visionnage incontournable pour le sujet qu'elle aborde, son montage, son écriture et ses performances brillantes, et surtout pour l'honnêteté avec laquelle elle filme ses protagonistes.

Dans le troisième épisode, Bella et sa meilleure amie sont en Italie, en train de se préparer pour une soirée. On reconnaît immédiatement l'intimité féminine dans tout ce qu'elle a de plus réjouissant: Terry se maquille dans la salle de bains, tandis que Bella change sa serviette hygiénique à quelques centimètres d'elle. Un acte on ne peut plus banal, répété par des millions de personnes plusieurs fois par mois. Il est pourtant si rare à la télé que la scène interpelle.

Elle est suivie, plus tard dans l'épisode, par une séquence encore plus marquante. Après une soirée arrosée, Bella s'apprête à coucher avec Biagio, un bel Italien. Elle le prévient qu'elle a ses règles et précise qu'elle a un flux abondant. Le duo pose une serviette sur le lit, et Biagio retire la culotte (et la serviette) d'Arabella. Le garçon lui dit alors «Je peux?», avant d'insérer ses doigts dans le vagin de la jeune femme et de retirer un tampon ensanglanté.

D'un seul geste, la série semble briser tous les tabous liés aux règles (ok, le livre Cinquante nuances de Grey l'avait déjà fait, mais est-ce que ça compte vraiment?). Mais le meilleur est à venir: loin d'être dégoûté, Biagio s'avère fasciné par un caillot de sang qui vient de s'écouler, s'exclamant qu'il n'a jamais vu ça.


Capture d'écran via OCS

Pour beaucoup de femmes, le sujet du sexe pendant les règles a longtemps été relégué à des conversations entre copines, à voix basse ou à l'apéro. La représentation des règles à la télé est tellement taboue que la série Crazy Ex-Girlfriend, connue pour ses parodies musicales, n'a d'ailleurs jamais pu diffuser sa chanson «Period Sex» («Le sexe pendant les règles») en intégralité. Pourtant, la même série avait sans problème diffusé un morceau listant tous les endroits de la maison où Rebecca, l'héroïne, s'était faite prendre par derrière.

Excepté American Honey de la Britannique Andrea Arnold, presque aucune œuvre de pop culture n'a franchement représenté l'acte sexuel pendant les règles. La scène de I May Destroy You apparaît donc d'autant plus subversive et rafraîchissante.

Après douze épisodes dévastateurs, la saison 1 de la série s'achève sur OCS ce 25 août. Aux côtés de PEN15 et de Mon nom est clitoris, elle rejoint un canon de plus en plus large de programmes qui éclairent des expériences féminines longtemps tues. Pourvu que ça dure.

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