Monde / Économie

MercadoLibre, l'Amazon argentin qui défie la pandémie

Temps de lecture : 6 min

Pendant que des dizaines de milliers de commerces de proximité ferment, l'entreprise embauche à tour de bras et ses actions flambent à Wall Street.

L'application MercadoLibre et son nouveau logo adapté à la crise du Covid-19, dans un spot publicitaire réalisé à l'occasion des 21 ans de l'entreprise. | Capture d'écran via YouTube
L'application MercadoLibre et son nouveau logo adapté à la crise du Covid-19, dans un spot publicitaire réalisé à l'occasion des 21 ans de l'entreprise. | Capture d'écran via YouTube

Vingt fois plus rentable à Wall Street que le pétrole national. Nouveau fleuron de l'économie argentine, ou plutôt success-story venue du bout du monde, l'entreprise de e-commerce MercadoLibre (le marché libre, en espagnol) place l'Amérique latine sur la carte du capitalisme numérique.

À Wall Street, cette plateforme de commerce et de paiement en ligne est connue sous le nom de MELI, depuis qu'elle a remplacé Yahoo! au Nasdaq en juin 2017. Symbole d'un changement d'époque, en mai 2020, MELI a grimpé jusqu'à valoir 23 fois l'action du géant YPF, l'entreprise nationale d'exploitation pétrolière argentine.

Au-delà de la spéculation boursière, ce succès entrepreneurial s'est construit sur des piliers solides. MercadoLibre profite depuis sa naissance d'une «situation monopolistique», comme le rappelle Cécilia Rikap, enseignante-chercheuse au CONICET, le CNRS argentin, et associée à l'Université de Paris. «Si MercadoLibre a explosé, c'est notamment grâce au fait qu'Amazon ne s'est pas placé sur le marché latino-américain, préférant s'implanter en Asie, selon cette spécialiste de l'économie numérique. Le monopole intellectuel de MercadoLibre a pu prospérer dès le début en s'inspirant du modèle états-unien, sous la forme du copier-coller

Le déploiement régional fait partie des ingrédients du succès, comme le confirme Sean Summers, directeur marketing de MercadoLibre, contacté par mail: «L'Argentine est notre maison mère, là où sont nés la majorité des fondateurs et où se trouve la moitié de nos collaborateurs. Mais depuis ses débuts, MercadoLibre a été conçue comme une entreprise latino-américaine, de laquelle plus de 600.000 familles tirent aujourd'hui leur principale source de revenus.»

Ce contexte est une aubaine

Le boom de MercadoLibre a tout récemment attiré l'attention du prestigieux Financial Times, qui a placé l'entreprise au 37e rang des 100 entreprises dans le monde qui s'en sortent le mieux durant la pandémie. Or, la mention d'une entreprise argentine (la seule firme latino-américaine) à ce type de classements contraste avec les titres de la presse économique et financière mondiale, plutôt habituée à mentionner le pays austral pour les périlleuses négociations de sa dette.

Depuis sa grande crise de décembre 2001, l'Argentine annonce rarement de bonnes nouvelles économiques. Mais tout vient à point à qui sait attendre, comme a pu l'expérimenter Marcos Eduardo Galperin, le boss de MercadoLibre, une entreprise plus vieille que la crise de 2001. Le 2 août dernier, il se réjouissait sur Twitter: «Aujourd'hui, il y a vingt-et-un ans, avec moins de dix personnes réunies dans le parking du -1 d'un immeuble de Saavedra, Buenos Aires, nous lancions le site @Mercadolibre, pour une poignée d'utilisateurs.»

Si la débrouillardise face aux aléas de l'économie cyclique est le sport national en Argentine, le confinement sans fin dû à la pandémie de coronavirus laissera des traces. La population du grand Buenos Aires (épicentre de la contagion) traverse un lockdown quasi complet depuis le 20 mars, jour de l'entrée en vigueur du décret d'isolement social.

Les commerces, notamment, en prennent un coup. Fin juin, la chambre de commerce argentine et la fédération de commerce et d'industrie de Buenos Aires évaluaient à 40.000 le nombre de commerces qui avaient déjà mis la clé sous la porte. L'Argentine, qui était entrée en récession deux ans avant la pandémie pour la quatorzième fois au cours des soixante dernières années, n'avait pas besoin de ça.

Pour MercadoLibre, à l'inverse, ce contexte est une aubaine car, comme le rappelle Cécilia Rikap, «avec la pandémie, le e-commerce est devenu la seule option pour acheter et vendre de nombreux produits». «MercadoLibre a donc renforcé son monopole, explique la chercheuse. Il faut bien comprendre que, dans les pays latino-américains où les services de poste fonctionnent mal ou pas du tout, MercadoLibre est également l'une des seules options [avec les plateformes uniquement dédiées à la livraison, ndlr] qui assure au client de recevoir un produit chez lui.»

Entre avril et juin 2020, la compagnie revendique une facturation totale de 878,4 millions de dollars [744,2 millions d'euros] dans les dix-huit pays où elle est présente, soit plus du double obtenu lors de la même période en 2019. Les bons résultats des mois de pandémie ont poussé la direction à recruter près de 5.000 nouvelles recrues dans toute l'Amérique latine, dont 1.450 en Argentine.

Cinq licornes argentines

Plateforme de commerce, livreur, MercadoLibre offre aussi tous les services d'un système de paiement en ligne (Mercado Pago) ou encore l'octroi de crédits (Mercado Crédito), formant ainsi un écosystème commercial et financier en pleine croissance. Selon les chiffres communiqués par l'entreprise, Mercado Pago a généré un volume de paiement de 11,2 milliards de dollars [9,5 milliards d'euros] sur le deuxième trimestre de 2020, soit une augmentation interannuelle de 72,1%. Si bonne que PayPal, le géant états-unien du paiement en ligne, a préféré s'associer à MercadoLibre plutôt que de lui faire de l'ombre dans ce domaine.

Les limites des marchés latino-américains sont vues comme des «défis à relever» par Sean Summers, pour qui «la grande extension géographique à parcourir pour les produits mais surtout la faible numérisation de la société par rapport aux économies plus développées» peuvent être des obstacles. «Aujourd'hui, même si la transformation numérique s'est accélérée ces derniers mois, plus de la moitié de la population est sous-bancarisée ou carrément en dehors du système financier international.»

Malgré ces difficultés, l'économie du numérique en Argentine n'en est pas à sa première success-story. Le pays compte cinq noms ayant accédé au rang de licornes, ces start-ups valorisées à plus d'un milliard de dollars: MercadoLibre, Auth0, Globant, Despegar et OLX.

«Les Argentins savent se montrer entrepreneurs, changer de voie et opérer des virages à 180 degrés dans leur vie.»
Fabien Barralon, entrepreneur

Les terres gauchas, qui nourrissaient le monde au début du XXe siècle, seraient-elles devenues fertiles en entreprises de l'ère numérique? «L'Argentine présente plusieurs conditions favorables à la réussite d'une entreprise innovante: le coût de la main-d'œuvre qualifiée est bas, l'enseignement supérieur est de très bon niveau et gratuit. L'université est réputée pour sa tradition de recherche», résume Cécilia Rikap. Preuve en est, signale la chercheuse: les bénéfices apportés par le rachat par MELI de Machinalis, entreprise de développement de softwares, fondée dans l'incubateur de l'Université nationale de Córdoba.

À la question de savoir si l'Argentine est tech-friendly, les entrepreneurs et entrepreneuses ont tendance à répondre par l'affirmative, comme Fabien Barralon, 41 ans dont neuf passés à Buenos Aires: «C'est un des pays qui passent le plus de temps sur Facebook. Mais surtout, les Argentins savent se montrer entrepreneurs, prendre des risques, changer de voie et opérer des virages à 180 degrés dans leur vie.»

Fabien Barralon et son associée Jessica Peters ont créé il y a trois ans la plateforme Elegí mejor, «une sorte de Trivago des prepagas», ces mutuelles de santé privées qui se confondent dans la nébuleuse des mutuelles et complémentaires de santé, utilisées par 70% de la population. «Dans notre domaine, il n'y avait aucune information et aucune règle non plus, résume-t-il. Nous avons fait nos enquêtes, compilé nos informations par nous-mêmes et aujourd'hui les autorités sanitaires nous considèrent comme le seul registre fiable d'informations sur les mutuelles.»

Des ombres au tableau

Si MercadoLibre est né en Argentine, son fondateur a maintenu sa résidence en Uruguay durant quatorze des dix-huit dernières années. Les seules quatre années durant lesquelles l'Argentin Marcos Galperin a résidé dans son pays coïncident avec le mandat du libéral Mauricio Macri (2015-2019), dont il a soutenu la candidature à sa réélection.

Nombre d'Argentin·es pensent tout haut que, si Galperin a préféré poser ses valises dans le pays voisin, c'était davantage pour des raisons fiscales que pour profiter au quotidien des belles plages de la République orientale. Jusqu'en 2019, l'Uruguay faisait partie de la liste grise des paradis fiscaux de l'Union européenne.

Incarnation du businessman de l'ère numérique, Marcos Galperin éveille la jalousie des opposant·es à l'ex-président Macri, dont le leader social péroniste Juan Grabois. Celui-ci l'avait épinglé sur Twitter, en mai 2019, alors même que les actions de MercadoLibre grimpaient en flèche à New York: «MercadoLibre c'est de la contrebande, de l'évasion, de la spéculation financière, de l'abus au consommateur et de la concurrence déloyale. Son “succès”, c'est la destruction de milliers de postes de travail. Macri les a rendu millionnaires à vos dépens.»

Plus récemment, alors même que MercadoLibre annonçait la création de 5.000 emplois dans la région, le syndicat des camionneurs argentins, par l'intermédiaire de son omnipotent leader Hugo Moyano, décidait de montrer les muscles en bloquant le principal centre de stockage de l'entreprise, réclamant ainsi l'incorporation des travailleurs au secteur. Face à ce conflit, le président péroniste Alberto Fernández, parfois virulent envers les grands chefs d'entreprise, a préféré jouer la conciliation: «Ce n'est pas le moment des conflits.»

Alors que l'ex-président Macri dénonce régulièrement le blocage de l'économie dû au confinement infini que traverse l'Argentine, Marcos Galperin a opté pour une modification du logo de son entreprise dans sa communication en ligne. La traditionnelle poignée de main qui scellait des deals est devenue un salut coude contre coude, de circonstance en période de pandémie. Business is business.

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