Égalités / Société

Pourquoi travailler sur OnlyFans ne serait-il pas respectable?

Temps de lecture : 10 min

Une créatrice inscrite sur la plateforme a partagé ses revenus sur Twitter, recevant d'innombrables critiques pourtant peu justifiées.

Les femmes qui proposent leurs services sur le site ne nuisent aux droits de personne, il n'y a donc aucune raison de les condamner. | Sincerely Media Via Unsplash
Les femmes qui proposent leurs services sur le site ne nuisent aux droits de personne, il n'y a donc aucune raison de les condamner. | Sincerely Media Via Unsplash

Le 10 août 2020 à 23h45, une jeune femme se surnommant Polska publie un tweet où elle se réjouit des plus de 10.000 dollars qu'elle a obtenus le mois dernier grâce à ses activités sur la plateforme OnlyFans.

Elle ne se doutait alors probablement pas de l'impact que ce tweet allait avoir: le 11 août, «OnlyFans» est propulsé en tête des tendances France de Twitter avec près de 300.000 tweets générés ce jour-là, dont une part conséquente consistant en de féroces critiques à l'encontre de Polska en particulier et de la plateforme en général.

Se décrivant comme «un site d'abonnement qui permet aux créateurs de contenu de monétiser leur influence», OnlyFans est une plateforme britannique créée en 2016. À l'aide d'abonnements payants allant de 5 à 50 dollars par mois, des fans peuvent accéder à des photos et vidéos exclusives de la part de leurs comptes favoris.

Bien que le site ne soit pas officiellement de nature pornographique, sa grande tolérance pour la monétisation de contenus érotiques a fait sa renommée et une clientèle toujours plus nombreuse s'y abonne à des chaînes pour adultes, majoritairement proposées par des femmes.

Intimité numérique

Ce succès est d'autant plus prononcé dans un contexte où les contenus de nature sexuelle sont de plus en plus censurés par les grands réseaux sociaux et où Visa et MasterCard mettent la pression sur tous les sites touchant de près ou de loin au porno, forçant les professionnelles du sexe en ligne à se rabattre sur les rares plateformes qui acceptent encore de les accueillir.

Le site américain Patreon, qui permet lui aussi de monétiser du contenu facilement, a mené un large effort pour bannir la pornographie de ses pages, sous pression des entreprises de systèmes de paiement.

L'engouement pour OnlyFans peut néanmoins paraître surprenant à une époque où il existe une quantité astronomique de photos et de vidéos pornographiques disponibles gratuitement en ligne. Face à ces montagnes de contenu gratuit, l'un des principaux attraits de la plateforme tient à la possibilité d'interactions entre les performeuses et leurs clients, et au sentiment d'authenticité qu'en tirent ces derniers.

Comme l'explique la créatrice de contenus érotiques Porchia Watson, «les gens pensent que toutes les personnes qui suivent une fille sur OnlyFans sont sales, alors qu'en fait, c'est juste beaucoup de personnes qui se sentent seules, malheureuses dans leur mariage ou qui n'ont pas beaucoup d'amis. J'ai beaucoup de gars qui souffrent d'anxiété sociale et qui adoreraient avoir une petite amie mais ne peuvent pas parler aux filles».

Lucy-Anne Brooks, qui propose également ses services sur OnlyFans, décrit son activité comme un service d'«intimité numérique». D'après le chercheur australien Paul Bleakley, qui s'est penché sur le secteur très similaire du camming, «les camgirls sont capables d'offrir le contenu visuellement explicite de la pornographie traditionnelle tout en permettant un contact personnel et une personnalisation qu'on associe généralement avec la prostitution».

Accusations d'immoralité

La caractérisation péjorative de la vente de contenus érotiques sur OnlyFans comme de la prostitution a été l'un des arguments les plus récurrents lors de la vague de tweets scandalisés du 11 août: «Only fans n'est pas quelque chose de normal, c'est de la prostitution “numérique”», dénonce par exemple Vroppan.

Des soutiens de OnlyFans ont alors tenté de distinguer la plateforme de la prostitution. Néanmoins, puisqu'il s'agit d'un échange de services sexuels contre une rémunération, il ne fait aucun doute que l'activité de ces jeunes femmes sur OnlyFans consiste bien en une forme de travail sexuel.

Il paraît pertinent de placer la vente de contenus sexuels sur OnlyFans le long du continuum des échanges économico-sexuels, tel que défini par Paola Tabet. L'anthropologue italienne cherchait à montrer que ces différents types d'échanges gardent un fond identique, malgré des formes très variées qui vont de la prostitution classique au mariage.

Au sein de la grande catégorie du travail sexuel, des universitaires comme la professeure de sociologie Angela Jones ont établi une distinction entre «le travail sexuel direct, qui fait référence au contact génital direct (comme quand une escort a un rapport sexuel avec pénétration contre un paiement)», et le «travail sexuel indirect, qui fait référence au travail sexuel quand il n'y a pas de contact génital», dans lequel on peut placer OnlyFans ou les webcams érotiques en live sur des sites tels que Chaturbate.

Une fois cette caractérisation faite, il reste encore à se demander pourquoi cela devrait nécessairement ternir l'image de la plateforme britannique et des femmes qui y exercent. En effet, le travail sexuel n'est pas une activité immorale en elle-même. Une relation sexuelle entre deux personnes consentantes n'est pas moralement condamnable, et l'ajout d'une rémunération à la situation ne change rien à ce fait.

Accéder à l'intimité corporelle de quelqu'un dans les conditions très spécifiques que cette personne choisit n'est pas un problème.

Néanmoins, ces affirmations n'impliquent surtout pas d'avoir une image naïve de l'industrie du sexe, tant les conditions de travail peuvent être mauvaises, ce qui implique de se battre pour leur amélioration plutôt que pour l'abolition complète de cette activité.

«Vous trouvez ça normal qu'on paie pour accéder à l'intimité corporelle de quelqu'un d'autre???», se scandalise Arayashiki sur Twitter, à propos de OnlyFans. Mais accéder à l'intimité corporelle de quelqu'un dans les conditions très spécifiques que cette personne choisit n'est pas un problème.

Dans ce domaine, le consentement est l'élément-clé pour juger du caractère nocif ou non d'une situation, que ce soit lors d'une relation sexuelle au sein d'un couple ou lors de l'accès à du contenu érotique en ligne. Un utilisateur qui, après avoir payé le montant exigé, accède au contenu intime spécifique qu'une créatrice a délibérément rendu disponible sur OnlyFans ne commet aucun tort.

La vente d'un service qui touche à l'intimité n'est par ailleurs pas exclusif aux travailleurs et travailleuses du sexe. Dans un papier académique évaluant les raisons poussant les gens à considérer le travail sexuel comme profondément immoral, la philosophe canadienne Christine Overall le compare avec d'autres types de travail jugés respectables malgré leurs similarités.

«Deux analogies claires sont la masseuse légale “légitime” et le psychothérapeute, peut-on lire. Ces deux personnes offrent des services très personnels et intimes. La masseuse s'occupe du corps du client, dans un travail qui est très sensuel, même s'il n'est pas spécifiquement sexuel. Le thérapeute s'occupe des attitudes, croyances et sentiments du client, dans un travail qui est hautement intime et peut impliquer de considérables discussions sur le sexe et le sexuel. Par ailleurs, les deux rôles ne sont pas réciproques: les clients n'offrent ni de massages aux masseuses, ni de thérapie aux thérapeutes.»

Dignité subjective

Au-delà de l'association entre OnlyFans et la prostitution, les opposant·es à la plateforme lors de la vague de tweets du 11 août ont massivement recouru à l'argument de la dignité. «On dirait aujourd'hui c'est normal de faire des onlyfans, avoir des sugar daddy etc... , y a plus de dignité maintenant wsh», écrit Ami. «Polska annonce qu'elle gagne 10k grace à onlyfans. Les meufs sans dignité allant se créer un compte», ajoute La Dbauche, dans un tweet obtenant plus de 3.000 likes.

Malgré les multiples tweets dénonçant l'absence de dignité des femmes exerçant sur OnlyFans, il semble qu'aucun d'entre eux ne prenne la peine de donner une définition précise du terme.

Ainsi que le rappelait Peggy Sastre dans le contexte des lois bioéthiques, où le terme est très communément utilisé, la dignité est «un “concept inutile” car redondant: il ne signifie rien d'autre “que le respect d'une personne ou de son autonomie”, pose Ruth Macklin, professeure d'éthique médicale au Albert Einstein College of Medicine de New York. Steven Pinker le juge, quant à lui, tout simplement “stupide. Et si on peut raisonnablement penser que beaucoup de gens savent à peu près ce qu'ils mettent dans leur “dignité”, le fait est que les définitions différentes de ce même concept, et l'importance qu'on peut lui attribuer, courent aussi les rues».

Le concept de dignité est en effet profondément subjectif: chaque personne a une définition différente de l'étendue des activités qui lui paraissent dignes. Imposer une définition spécifique de la dignité à l'ensemble de la population, qui dépasserait l'idée de simple respect de l'autonomie, implique donc de violer les préférences individuelles de chacun·e.

Tout le monde est libre de faire ce qu'il souhaite, dès lors qu'est respectée la stricte limite de la liberté d'autrui.

Une telle obligation de respecter une définition universelle de la dignité humaine serait profondément liberticide, particulièrement quand on connaît les opinions très conservatrices des individus et groupes qui promeuvent cette idée.

Dans une société libérale, le principe fondamental est celui du consentement. Tout le monde est libre de faire ce qu'il souhaite, dès lors qu'est respectée la stricte limite de la liberté d'autrui.

Les femmes qui vendent du contenu érotique sur OnlyFans ne nuisent aux droits de personne, il n'y a donc aucune raison de les condamner. Libre à chacun·e ensuite de juger que cela transgresse sa conception personnelle de la dignité et de ne jamais se livrer à une telle activité.

Revenus jugés injustes

Outre les critiques concernant la moralité des femmes exerçant sur OnlyFans, le niveau de revenus affiché par Polska a également suscité de nombreuses remarques. «Pendant que mes parents se lèvent à 3h et 5h pour gagner moins que ça, wAllah ca me fait mal au coeur cette société de merde», s'exclame Lusaaya en réaction au tweet initial de Polska, obtenant au passage plus de 44.000 likes.

Ce tweet ignore le fait qu'il est très probable que Polska représente le sommet de l'iceberg en matière de revenus obtenus via OnlyFans. D'après la première étude de ce type, les personnes exerçant sur le site ne gagnent en moyenne que 250 dollars par mois, soit 210 euros.

Si la majorité des créateurs et créatrices de OnlyFans sont très loin d'obtenir de hauts revenus, cela rend-il pour autant les 10.000 dollars de Polska inacceptables? Rien n'est moins sûr.

On pourrait tout d'abord arguer que ces revenus ne sont pas obtenus sans effort. Dans un monde avec une quantité infinie de vidéos et photos pornographiques gratuites et un très grand nombre de femmes vendant le même service sur la même plateforme, Polska a su se distinguer en travaillant pour produire un contenu apprécié par ses fans, tout en réussissant à conduire un marketing efficace pour sortir du lot.

L'économiste Gene Callahan souligne que «ce sont les fans eux-mêmes qui se plaignent souvent des salaires “ridicules” des meilleurs athlètes qui en réalité déterminent leurs salaires. En effet, dans une économie de marché, le prix payé pour tout facteur de production (y compris le travail) découle des choix que font les consommateurs quant aux articles qu'ils souhaitent acheter et au montant qu'ils sont prêts à payer».

De fait, ce sont les très nombreux fans de Polska déboursant 15 dollars par mois pour accéder à son contenu qui sont le moteur fondamental de ses hauts revenus. La créatrice apporte à elle seule du plaisir à beaucoup de personnes, qui prennent la décision de dépenser leur argent en ce sens; il paraît donc légitime qu'en retour, elle puisse gagner confortablement sa vie.

Si Polska proposait du contenu autre qu'érotique, la jeune femme aurait probablement été félicitée pour son succès plutôt que violemment et massivement attaquée.

Consommateurs honteux

Quand il ne s'agissait pas d'attaquer les créatrices de OnlyFans, c'était au tour des clients de subir les foudres de la meute du 11 août. «Les hommes qui payent pour s'abonner à des Onlyfans, sur l'échelle de la dignité vous êtes tout en bas. Des teckels de compétition. Plus loser tu meurs», déclare LG. «Ceux qui paient des abonnements onlyfans je les vois comme ça», tweete également Alex en joignant une photo d'un geek seul chez lui devant son ordinateur, engrangeant plus de 1.200 likes au passage.

La consommation de contenus pornographiques est pourtant un phénomène de masse. Selon une étude menée par la Fondation pour l'innovation politique en 2018, 37% des 14-24 ans déclarent avoir déjà visionné du porno, tandis que 21% disent en regarder au moins une fois par semaine.

Cette consommation largement répandue ne semble pas déclencher de panique morale similaire au cas de Polska. Mais pourquoi le fait de rémunérer directement les performeuses que l'on apprécie devrait-il être une source de scandale et de moqueries?

La transition du modèle traditionnel de la pornographie aux nouvelles plateformes comme OnlyFans est au contraire extrêmement vertueuse pour les professionnelles en question, qui possèdent aujourd'hui un contrôle inégalé sur le contenu qu'elles créent et l'argent qu'elles perçoivent.

«C'est le meilleur moment pour commencer à faire du porno, avance l'une d'entre elles à Forbes. Une grande partie du pouvoir est désormais entre les mains des performeuses. On peut créer notre propre contenu, produire et toucher les droits d'auteur, ce que l'on ne pouvait pas vraiment faire auparavant.»

Quel homme peut-il honnêtement prétendre ne jamais avoir rien dépensé pour obtenir des faveurs sexuelles?

D'après MelRose Michaels, créatrice et ambassadrice pour la plateforme FanCentro, «la majorité des performeuses gagnent plus d'argent grâce à leur contenu sur les plateformes à abonnement comme FanCentro qu'elles n'en gagnaient en faisant des scènes pour des studios. On coupe tous les intermédiaires, et la performeuse en récolte tous les fruits».

La gêne proviendrait-elle du fait qu'il serait honteux de dépenser de l'argent afin d'obtenir un service de nature sexuelle? Mais quel homme peut-il honnêtement prétendre ne jamais avoir rien dépensé pour obtenir des faveurs sexuelles? Faudrait-il dénoncer l'ensemble des personnes dépensant de l'argent sur les applications de rencontres? Quid des innombrables hommes ayant offert des verres ou des repas à des femmes qu'ils courtisaient?

Si la dépense d'argent en vue d'obtenir un service de nature sexuelle était un élément permettant de justifier des menaces de violences à l'encontre de ceux qui y ont recours, bien peu de membres du sexe masculin serait à l'abri.

Panique morale

En fin de compte, parcourir la litanie des tweets acerbes et parfois très violents survenus le 11 août à l'encontre des travailleuses du sexe de OnlyFans ne peut que mener à déplorer une nouvelle panique morale sans réel fondement.

Aucun des arguments les plus utilisés ne permet de rationnellement justifier la haine déployée ce jour-là. La vente de contenus érotiques sur OnlyFans ne nuit aux droits de personne: d'un côté de nombreux clients tirent du plaisir du contenu érotique qu'ils achètent, tandis que de l'autre, des jeunes femmes gagnent des sommes parfois très conséquentes d'argent en publiant quelques photos et vidéos depuis leur domicile.

Oui, cette activité relève bien d'une forme de travail du sexe; non, ce fait n'a rien d'immoral ou de honteux. Bien au contraire, les témoignages de professionnelles abondent pour décrire à quel point ces plateformes à abonnement leur permettent de gagner en contrôle, confort et niveau de vie.

On se plaît à rêver d'une société où l'indignation se dirigerait plutôt vers les véritables points de profond scandale dans le monde du travail sexuel, à l'image de la loi française de pénalisation des clients, qui précarise et met gravement en danger les travailleuses du sexe au nom d'une morale qui prétend les protéger.

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