Société / Tech & internet

Twitter, ou la censure sur mesure

Temps de lecture : 7 min

Le réseau social est devenu Big Brother.

Quand Twitter a choisi d'alerter les internautes contre certains contenus, cela sentait déjà le roussi. | Ravi Sharma via Unsplash
Quand Twitter a choisi d'alerter les internautes contre certains contenus, cela sentait déjà le roussi. | Ravi Sharma via Unsplash

Le 18 juillet dernier, on s'en souvient (ou on s'en fout), un incendie s'est déclaré dans la cathédrale de Nantes –une drôle de loi des séries décidément, après celui de Notre-Dame.

Dans la nation fille aînée de l'Église, l'émotion était à son comble, plus particulièrement chez les catholiques, pour qui le symbole était aussi fort que douloureux, mais aussi chez les fans de vieilles pierres, les médiévistes, la population nantaise, les pyromanes, bref, chez tout un tas de gens qui n'ont pas manqué de témoigner de leur ressenti sur divers réseaux sociaux.

Très vite sur Twitter, que je fréquente assidûment, tant par plaisir que pour des raisons professionnelles, de magnifiques images de la cathédrale en feu sont apparues.

(D'avance toutes mes excuses pour l'égotisme de cet article, il va d'abord être beaucoup question de moi.)

J'ai ajouté ma pierre à l'édifice en commentant que je trouvais ces images tristes, mais belles:

À ce moment-là, l'enfer de Twitter s'est ouvert, et je suis tombée dedans.

Le pied dans un nid d'extrémistes

Tous les abonnés de ce réseau social qui compte 330 millions d'utilisateurs savent que les haters et autres trolls existent. Je le savais aussi. Pourtant, on n'en comprend la portée que lorsqu'ils vous repèrent et font de vous une cible.

Mon tweet, que j'assume, n'était pas un appel à la haine ou à la pyromanie, ni une volonté de harceler quiconque. C'était un constat esthétique teinté de tristesse (pour une raison toute culturelle: je suis attachée aux vieilles pierres et à leur histoire). Il a été perçu comme provocateur, je le comprends aussi. Il ne l'était pas. Quand bien même l'eût-il été, la provocation n'est pas interdite sur Twitter.

À ce moment-là, j'ai mis le pied à mon corps défendant dans un nid d'extrémistes religieux qui n'ont pas tardé à me faire connaître leur sentiment quant à ce qu'ils estimaient être un affront anti-catholique.

La plupart des énervés qui m'ont reproché mon message m'ont demandé si j'aurais osé dire la même chose d'une mosquée ou d'une synagogue. Une grande majorité, constatant que j'étais rousse, ont très vite conclu que j'étais forcément une sorcière et que je méritais le bûcher, montrant par là leur attachement aux valeurs les plus historiques de l'Église (qui, me semble-t-il, a pourtant cessé de les prôner).

(Si vous trouvez ça violent, dites-vous qu'hors de Twitter, certains ont franchi un cap supplémentaire avec appel au meurtre et apologie du terrorisme l'air de rien –le gras et le soulignage sont d'origine–, mais c'est une autre histoire.)

Bon, je dois admettre que certains tweets m'ont fait rire, comme celui-ci, dont la référence à La Cité de la peur est de toute évidence involontaire:

J'ai aussi reçu des messages de catholiques indignés me reprochant mon tweet dans des mots mesurés, avec qui je n'ai pu que constater que nous ne parlions pas la même langue. Les échanges restaient (à peu près) courtois, et c'est le jeu d'un réseau où se rencontrent des sensibilités aussi différentes –c'est d'ailleurs ce qui fait une grande partie de son intérêt.

J'ai ajouté une explication à mon tweet d'origine, pour éclaircir le contexte:

Enfin, beaucoup d'internautes m'ont annoncé m'avoir signalée (sans que je sache toujours à quel titre), comme ici:

Au bout de vingt-quatre heures, lasse de recevoir un nombre incessant de notifications pour la plupart injurieuses et menaçantes, je masque le fil et passe à autre chose.

L'arme du bannissement

Trois semaines plus tard, je découvre que mon compte Twitter est suspendu pendant douze heures. Je suis punie pour m'être livrée «au harcèlement d'une personne, ou incité d'autres personnes à le faire. Cela comprend le fait de souhaiter ou d'espérer qu'une personne subisse un préjudice physique».

Je suis furax.

Mais ce n'est pas fini: quand j'essaie d'accéder à mon compte, un message s'affiche, m'expliquant que je dois supprimer mon tweet incriminé moi-même, faute de quoi mon compte restera verrouillé.

J'ai une possibilité de faire appel: je le fais. Je ne retirerai pas mon tweet qui n'enfreint pas les règles de Twitter.

À l'heure où j'écris ces lignes, cela fait plus d'une semaine (j'ai été suspendue le 12 août) et je n'ai aucune nouvelle. Il n'y a aucun moyen de joindre Twitter, mais je peux toujours annuler mon appel si je veux (je ne veux pas). Mon tweet a été supprimé d'office par le réseau social.

Vous allez me dire que Twitter est une entreprise privée et que je n'ai qu'à me plier à ses règles. En effet. Et je n'en ai enfreint aucune, contrairement aux individus qui m'insultent ou me menacent et dont les messages sont, eux, encore en ligne. Allez, je vous en remets un pour la route:

Dans cette lutte ridicule entre moi et mon esthétisme kantien d'un côté et les extrémistes religieux fanatiques qui souhaitent ma mort de l'autre, la raison du plus fort a été la meilleure.

Je ne doute pas –du moins j'espère– que nombre d'entre eux seraient incapables de mettre leurs menaces à exécution, voire n'oseraient même pas les proférer en face, mais il n'empêche que l'arme qu'ils ont à leur disposition, le bannissement de Twitter, est efficace et a bien fonctionné. Que Twitter a laissé faire, envoyant le message que sur son réseau, des extrémistes religieux peuvent jouer le rôle de censeurs de la liberté d'expression. Et si on veut pousser le bouchon un peu plus loin, qu'il est moins grave de souhaiter qu'une femme meure brûlée vive que de trouver beau le spectacle d'un édifice incendié.

Quelle que soit l'issue de mon appel, et quand bien même l'accès à mon compte me serait-il rendu, la question de la responsabilité se pose. Pas la mienne: encore une fois, je n'ai enfreint aucune règle de Twitter et je n'ai commis aucun délit. Celle d'un réseau dont le représentant français se targue, appuyé par une citation sortie de nulle part (en général attribuée à Voltaire et très probablement apocryphe), d'être prêt à se battre pour laisser parler les gens avec qui il n'est pas d'accord.


On ne vous en demande pas tant.

Dans quelle mesure un réseau social utilisé par 330 millions de personnes et qui prend une ampleur folle dans une démocratie est-il tenu d'en respecter et d'en faire respecter les lois –notamment la liberté d'expression, dans un pays qui l'a inscrite dans sa Constitution?

Dans le camp du bien

Quand Twitter a choisi d'alerter les internautes contre certains contenus, cela sentait déjà le roussi. Moi qui passe pas mal de temps à mettre en garde contre les tendances dictatoriales du président américain, par exemple, j'ai été la première choquée que plusieurs de ses tweets mensongers soient assortis d'un avertissement et d'un appel à vérifier les faits, parce que les responsables du réseau en avaient décidé ainsi.

Selon quelle autorité peut-on sereinement laisser une entreprise privée et lucrative déterminer de qui il convient de se méfier ou non?

Depuis le 6 août dernier, Twitter signale également certains comptes de médias «affiliés à des États», comme celui de RT France:

Est aussi concernée XHNews, agence de presse officielle du gouvernement chinois.

Ces comptes ne seront plus ni mis en avant, ni recommandés par les algorithmes de Twitter. Ils concernent, selon ce qu'on peut lire sur le site du réseau social, des «entités médiatiques affiliés à des États» et des «individus, comme des éditeurs ou des journalistes très médiatisés, associés à des médias affiliés à des États».

C'est la règle.

Bon.

Alors apprenez que la BBC n'est pas affiliée à un État.

Et que France 24 non plus, donc.

(Ou alors c'est moins dérangeant?)

Selon ce qu'a répondu Twitter à CheckNews, «les médias sont définis comme “affiliés à un État” là où l'État opère des contrôles sur le contenu éditorial à travers des ressources financières, des pressions politiques directes ou indirectes et/ou des contrôles sur la production et la distribution. Nous pensons qu'il est important pour les gens sur Twitter de savoir quand le gouvernement contrôle les médias financièrement et éditorialement. Ce contrôle peut être exercé à travers de l'autocensure ou la publication directe d'informations sur consigne du gouvernement». Bien. Mais cette politique ne s'applique pas à tout le monde.

Récapitulons. Twitter est un réseau social qui n'a pas suffisamment de contrôle sur sa plateforme pour empêcher que des extrémistes religieux insultent et/ou menacent une utilisatrice, tout en permettant que ces derniers obtiennent le bannissement de la cible de leurs injures.

Twitter peut décider de quel média il convient de se méfier, et quelle sorte de discours doit être mis en doute ou non. Dans ce dernier cas, pensez-vous sans doute, Twitter a raison: Trump raconte des monceaux d'âneries et RT France est financé par le Kremlin. Donc la censure est justifiée. Twitter est dans le camp du bien, voyez-vous.

Mais la censure ne doit pas être acceptable parce qu'elle est demandée par la majorité ou qu'elle vient renforcer des théories auxquelles vous souscrivez déjà. Car elle peut changer de camp: si demain, c'est un soutien de Trump ou de Poutine qui met la main sur Twitter et sur sa ligne éditoriale (car il faut appeler un chat un chat), alors c'est vous qui subirez la censure. Il suffira que votre opinion ne soit plus celle du plus fort, et le camp du bien changera de définition.

La vraie question qui se pose, c'est celle de la responsabilité démocratique d'un réseau social qui sert dorénavant de véhicule à la parole publique. Les montagnes de désinformation et de bobards qui circulent sur Twitter ont autant droit de cité que les informations justes; libre à chacun de faire le tri, armé de son bon sens, de son intelligence et de son libre arbitre (personne ne vous oblige à suivre RT France ou à lire mes tweets).

Certes, si Twitter fait le choix délibéré d'être un site qui ne donne le droit d'exister qu'aux opinions qui lui conviennent, c'est son droit en tant qu'entreprise privée. Mais alors, qu'il cesse d'être considéré comme un réseau social neutre servant à permettre les échanges ouverts entre les êtres humains, et qu'il revendique ce qu'il est réellement: un œil orwellien qui ne tolère votre existence que si vous abondez dans son sens ou que vous criez avec les loups.

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