Monde

Mauvaise passe pour la corrida en Espagne (màj)

Aurélien Le Genissel, mis à jour le 28.07.2010 à 12 h 11

Le Parlement catalan envisage une abolition de la corrida et ravive le débat national en Espagne.

Le parlement régional de Catalogne a approuvé mercredi l'interdiction des corridas à partir de 2012 dans la région, la seconde région d’Espagne à interdire la tauromachie, après l’archipel des Canaries. Nous republions cet article mis en ligne en avril dernier sur l'origine du débat.

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Tout a commencé avec la pétition remise, il y quelques mois, au Parlement catalan par le collectif antitaurin Prou! («Assez» en catalan). Grace aux 180.000 signatures récoltées, le document devait être traité comme une «Initiative populaire législative», c'est-à-dire une sorte de projet de loi que les représentants politiques devaient obligatoirement inscrire à l'ordre du jour. Après avoir décidé, avant Noël, que le sujet serait débattu devant les députés début 2010, c'est finalement il y a quelques jours que le collectif Prou! et les défenseurs de la corrida ont présenté une quinzaine de personnalités devant l'hémicycle pour tenter de défendre leur point de vue. Parmi les représentants du mouvement pro corrida, se trouvaient quelques illustres citoyens français: Hervé Schiavetti, maire communiste d'Arles et président de L'Union des Villes Taurines de France, Christian Bourquin, président du conseil général des Pyrénées-Orientales et le philosophe Francis Wolff.

Le débat identitaire

«Ce n'est plus une fête nationale espagnole, c'est devenu un patrimoine mondial», a même déclaré Wolff devant le Parlement. Une vaine tentative de dépolitiser le débat que les partisans des deux fronts ne semblent pas vouloir entendre. Car en réponse à l'initiative née en territoire catalan, Esperanza Aguirre, la présidente de la communauté de Madrid, a rapidement annoncé qu'elle allait déclarer la corrida «bien d'intérêt culturel». Une idée suivie, quelques jours après, par les communautés de Murcie et de Valence, alors que Barcelone s'est déclarée anti taurine en 2004 et que près de 1.000 personnes ont manifesté le 28 mars à Madrid contre la décision de leur présidente. Vous imaginez la tension que cela engendre. On est encore loin de pouvoir débattre de ce sujet en Espagne sans le ramener à l'affrontement simpliste, inutile et injurieux de centralistes contre nationalistes ou fascistes contre terroristes.

Car la réflexion, «profondément nationalisée des deux côtés, devient un débat ésotérique sur l'essence patriotique», comme l'écrivait l'éditorialiste Pilar Rahola, pourtant toujours prompte à «nationaliser le débat», dans La Vanguardia. Et il est vrai que cette dimension identitaire ne cesse de polluer le débat. Chez les politiques d'abord où la bienveillance catalane envers les correbous (fêtes traditionnelles de Catalogne), pourtant tout aussi discutables pour un taureau, est inversement proportionnelle à la haine des corridas. Il en va de même pour Aguirre dont la décision ne se justifie que par la défense d'une identité nationale fantasmée. Mais cela se sent aussi dans la société civile. Dans une chronique du célèbre écrivain espagnol Antonio Muñoz Molina, titrée «El arte de matar» (L'art de tuer), celui-ci expliquait que la corrida était l'apanage de «l'Espagne criarde et rétrograde», de «l'Espagne noire» qui ne «pouvait pas entrer dans le monde moderne». L'Espagne du propre père de Muñoz Molina dont la pauvreté, l'analphabétisme et la bêtise, en quelque sorte, ne lui permettait pas d'avoir une vie meilleure et des horizons assez larges pour s'opposer à la corrida.

Un rituel postmoderne

Ce n'est pas du tout l'avis de Francis Wolff qui, depuis plusieurs années, défend le caractère profondément contemporain de la corrida. Un soutien international et intellectuel, très apprécié chez les pro-corridas espagnols, qu'il a synthétisé dans son livre Philosophie de la corrida mais aussi dans de nombreux articles qu'il a écrit dans la presse espagnole. Dont une réponse directe à l'article de Muñoz Molina, intitulée ironiquement et subtilement «El arte de jugarse la vida» («L'art de mettre sa vie en jeu»), où le philosophe rétorque, entre autres, qu'effectivement la «corrida n'est pas moderne».

Contrairement aux rêves rationalistes du progrès, le contemporain (et la corrida), comme l'explique Wolff, «loin d'opposer l'homme à l'animal (...) pressent qu'il n'y a pas d'humanité sans une part d'animalité (...) comme si l'homme ne pouvait prouver son humanité qu'à condition de savoir vaincre l'animalité sous sa forme la plus haute, belle et puissante». Selon lui, le taureau n'est plus la victime d'un carnage mais un animal exprimant sa vraie nature (la bravoure) et le torero n'est pas un simple bourreau mais un héros solitaire qui met sa vie en jeu pour la beauté gratuite du jeu et la légèreté du divertissement. Des considérations esthétiques et existentielles auxquelles les abolitionnistes de la corrida ne seront surement pas très sensibles, là où eux ne voient que le plaisir de tuer un animal.

La souffrance du taureau

Car le débat sur la corrida enferme beaucoup plus de subtilités. A moins d'être un militant très radical, l'argument de la défense des animaux est difficilement tenable jusqu'au bout. C'est ce que disent les défenseurs de la corrida qui ne manquent jamais de rappeler les conditions d'élevage et de mort des animaux que nous mangeons tous les jours. Sans oublier les conditions de vie des animaux dans les zoos, les cirques ou les parcs aquatiques. Qui peut dire quelle est la plus grande souffrance entre la mort d'un poisson éventré par un hameçon, le gavage des oies pour atrophier leur foie ou la mort d'un taureau dans l'arène? Mais un taureau est un animal plus évolué, répondent les défenseurs de l'abolition. Un terrain glissant dès que l'on commence à hiérarchiser les animaux en fonction d'une évolution dominée par l'homme. Et encore plus si l'on imagine qu'un animal «plus évolué» devrait avoir le droit à plus de respect, de justice ou de compassion.

Mais, dans le cas de la corrida, la mise à mort n'a pas de but alimentaire ni rationnel surenchérissent les anti-taurin. Un argument qui laisse sous entendre qu'il y a une plus grande justification à manger un foie gras qu'à voir un affrontement sanguin entre un homme et une bête. Décidant de manière quelque peu péremptoire qu'un des deux plaisirs est, spirituellement ou éthiquement, supérieur à l'autre.

Corrida: un modèle de gouvernement?

Selon les abolitionnistes, une société moderne et évoluée devrait interdire ce spectacle sous prétexte qu'il invite à la violence. Car la question n'est pas seulement si l'on n'aime ou pas la corrida, si c'est un art ou une boucherie. Les pro-corridas acceptent que l'on n'aime pas ce spectacle. Mais ils répondent que celui-ci n'est obligatoire pour personne. «S'il existait un spectacle de l'assassinat d'un homme, il ne faudrait donc pas l'interdire car personne ne serait pas obligé de le voir?», répondent leurs adversaires avec la même mauvaise foi qui est à l'œuvre chez les pro-corridas quand ils affirment, par exemple, que l'on tue des fourmis tous les jours en marchant.

Des positions caricaturales et provocatrices qui soulèvent pourtant la question du rôle de l'Etat dans le contrôle et l'interdiction de ce qui est nuisible ou dangereux, moral ou pas, compatible ou non avec notre citoyenneté. Une discussion sur les valeurs où l'on pense à d'autres «spectacles» contemporains, comme la boxe, les dérives du foot ou la téléréalité, qui devraient alors provoquer les mêmes scrupules pour la défense d'une société idéalement exemplaire.

Quoi qu'en disent les abolitionnistes, il semble que la corrida n'a pas fini de faire parler d'elle. Ne serait-ce que par le foisonnement de questions qu'elle pose sur les paradoxes et les incohérences qui subsistent dans les sociétés post historiques ou postmodernes dans lesquelles nous vivons.

Aurélien Le Genissel

Photo: Miguel Abellan à Seville le 29 avril 2006. REUTERS/Marcelo Del Pozo

Aurélien Le Genissel
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