Politique

French Lives Matter, quand les identitaires s'inspirent de Black Lives Matter

Temps de lecture : 5 min

Derrière le collectif se cachent quelques noms connus de l'extrême droite et une boutique en ligne aux mentions peu transparentes.

Capture d'écran de Frenchlivesmatter.fr.
Capture d'écran de Frenchlivesmatter.fr.

«Ensauvagement», «racaille», «racisme anti-Blancs»… Sur Twitter, French Lives Matter ressasse inlassablement les mêmes thèmes. Ces derniers jours, le collectif d'extrême droite tweete frénétiquement et quasi quotidiennement des articles recensant des agressions ou des meurtres commis en France. Mais pas n'importe lesquels. Leur point commun? Les noms des auteurs de ces méfaits sont le plus souvent d'origine étrangère.

De toute façon, si le nom d'un contrevenant n'est pas connu, French Lives Matter ne s'embarrasse pas de nuances, même si la mouvance ne désigne jamais explicitement sa cible: «Une #Racaille prend la fuite après avoir percuté un enfant de 3 ans avec son quad. #OnVeutLesNoms même si ce sera probablement sans surprise», «Y-a-t-il vraiment besoin de demander les noms pour comprendre?».

De plus en plus actif sur le réseau social, le collectif French Lives Matter, né en 2018, enregistre plus de 10.000 abonné·es, alors qu'il n'en comptait que 3.800 en avril dernier.

Parmi cet auditoire, quelques figures de l'extrême droite pointent le bout de leur nez, comme Jean Messiha et Bruno Gollnisch, deux cadres du Rassemblement national, ou Jean-Yves Le Gallou, un ancien membre du Front national reconverti dans la «réinformation». À y regarder de plus près, les liens entre RN et French Lives Matter ne s'arrêtent d'ailleurs pas là.

Contre-offensive

Damien Rieu est l'un des rares initiateurs de ce projet à avoir publiquement reconnu en faire partie. L'assistant parlementaire de Philippe Olivier, député européen RN, est une figure incontournable de l'extrême droite. Il ne cache pas que «FLM» est avant tout une contre-offensive.

«C'est une référence au mouvement militant afro-américain Black Lives Matter, qui instrumentalise chaque décès ou arrestation d'un criminel noir aux États-Unis pour alimenter son idéologie», déclarait-il en 2018, dans une interview accordée au quotidien catholique traditionnaliste Présent.

Face à la montée en France de Black Lives Matter, son pendant d'extrême droite tente d'imposer son propre agenda. L'objectif politique du collectif est, en partie, affiché sur son site: «Si les “bavures policières” ou les “actes islamophobes” sont comptabilisés, sur-médiatisés et intensément exploités, personne ne s'intéresse aux victimes françaises ou plus largement n'appartenant à aucune minorité.»

Pour donner un écho à son combat, le mouvement essaie de propager l'utilisation du hashtag #FrenchLivesMatter, que l'on retrouve dans sa bannière Twitter … et celle du député Joachim Son-Forget. L'ancien député LREM, connu pour ses frasques, affiche depuis quelques jours la même bannière que les identitaires, malgré les reproches de nombre d'internautes à ce sujet.


Capture d'écran du compte Twitter de Joachim Son-Forget.

Carte des crimes

Afin de prouver ses propos, French Lives Matter s'appuie sur «une carte des crimes», sur laquelle seraient répertoriés les «homicides commis sur des Français». Dans le but probable de s'éviter des polémiques et d'avancer masqué, le collectif joue, comme il le fait sur Twitter, avec les sous-entendus.

À la lecture de la carte, la définition de «Français» se restreint très rapidement à la couleur de peau. Pour une grande majorité des homicides compilés, la victime est le plus souvent non racisée, à l'inverse de l'auteur du crime.


Capture d'écran de la «carte des crimes» sur Frenchlivesmatter.fr

FLM sélectionne ses victimes et ses homicides. Petit test: nous avons tenté de rajouter le meurtre de Said El Barkaoui, Français d'origine marocaine tué par son voisin sexagénaire, mis en examen pour «tentative d'assassinat avec motivation raciste» en 2018. Sans succès. Toutes les vies françaises ne semblent pas trouver leur place sur cette carte.

Produits dérivés

Miroir identitaire des militant·es antiracistes, le collectif n'hésite pourtant pas à copier son adversaire idéologique. Des tenants du racisme systémique commercialisent des t-shirt BLM? Damien Rieu et les siens font de même.

Créer une telle entreprise n'a rien de sorcier. Il a suffi au groupe de passer par un prestataire externe pour la production et de quelques images d'illustration, dont l'origine est facile à retrouver, pour exposer les vêtements.

Comptez 25 euros pour un t-shirt et 40 euros pour un pull avec l'inscription «French Lives Matter». À ce prix, rien ne garantit que ces vêtements nationalistes soient produits en France, l'information n'étant même pas communiquée.


Capture d'écran de Shop.frenchlivesmatter.fr

L'équipe de la boutique promet en revanche qu'une partie de l'argent est assignée ailleurs: «Sur chaque produit vendu, 15% sera directement investi pour honorer la mémoire des victimes (plaque commémorative, fresque, gerbe de fleurs, soutien aux familles).» Un montant variable, puisque l'on trouve également indiquées les sommes de 1 euro ou 2 euros.


Captures d'écran de Shop.frenchlivesmatter.fr

Problème: il est impossible de savoir si cet argent est réellement reversé à «la mémoire des victimes», ni si cette boutique est profitable ou un véritable flop. L'entreprise FLM SHOP citée dans les mentions légales n'existe tout simplement pas.


Capture d'écran des mentions légales sur Frenchlivesmatter.fr

Si FLM dénonce les manquements à la loi, le collectif n'hésite pas à s'affranchir de ses obligations et n'œuvre pas toujours dans la légalité. Alors qu'il est obligatoire d'en faire état, la forme juridique de la société, son adresse, le directeur de la publication et le montant de son capital social ne figurent pas dans les mentions obligatoires.

Signé Fdesouche

À coup de retweets, Damien Rieu profite de la notoriété de French Lives Matter pour assurer sa visibilité, et vice versa. Cofondateur de Génération identitaire, l'homme de 31 ans est principalement connu pour avoir organisé avec une dizaine de membres le blocage du col de l'Échelle, un point de passage des migrant·es venu·es d'Italie et souhaitant rejoindre la France.

Damien Lefèvre –son vrai patronyme– s'est aussi fait un nom en tant que rédacteur du très fréquenté Fdesouche.com, média connu pour être l'un des fers de lance des identitaires. À titre de comparaison, sur l'ensemble du mois de juillet 2020, le trafic de Fdesouche a été pratiquement équivalent à celui du site internet du journal La Croix.

Les liens entre les comptes Fdesouche et French Lives Matter sont ténus. Les faits divers qu'ils relaient se suivent et se ressemblent. Quand l'un partage: «Un routier et sa mère agressés par une soixantaine de #racailles dans leur propre domicile», l'autre embraye: «Une mère et son fils agressés chez eux par 60 individus».

Ces similitudes ne doivent rien au hasard, tant les deux entités semblent entremêlées. Ainsi, la domiciliation de la boutique d'extrême droite a beau avoir été supprimée des mentions légales il y a quelques semaines, cette adresse est toujours visible dans le référencement Google. Et elle renvoie vers un homme: Pierre Sautarel, le fondateur de Fdesouche. Contactés, French Lives Matter et Pierre Sautarel n'ont pas répondu à nos questions.

Sur Twitter, des internautes suspectent que l'argent dégagé par la boutique ne sert qu'à remplir les poches de ses créateurs, et pourquoi pas à payer une partie de leurs frais de justice. C'est en tout cas ce que laisse penser un tweet de Damien Rieu.

À la suite d'une condamnation à six mois de prison ferme et 2.000 euros d'amende, dont il a fait appel, la coqueluche de l'extrême droite n'avait pas caché ses intentions: «Ceux qui veulent m'apporter leur aide peuvent le faire en soutenant le projet @FrenchLivesM sur tipeee.com.»

Financer une amende avec des dons étant illégal, la cagnotte Tipeee a depuis été supprimée. Pas le compte PayPal de Damien Rieu, toujours affiché sur son profil Twitter, sous un nom laissant peu de place au doute quant à un éventuel mélange des genres: DamienrieuFLM.

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