Pourquoi les jeunes veulent-ils tous être journalistes?
Le journalisme est un métier exigeant qui embauche peu. Pourtant, des milliers de jeunes Français en rêvent. Qu'est-ce qui les attire tant?
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A la sortie, les jeunes trouvent une profession qui se cherche et qui, économiquement, se porte mal. Quelle est la motivation, alors, de ces reporters en herbe? «Journaliste, c'est la classe», répondent-ils. «Avant, les jeunes voulaient être journalistes pour les paillettes, explique Jean-Marie Charon, sociologue des médias. Ils rêvaient en voyant les salaires des journalistes stars. Aujourd'hui, c'est moins le cas mais la quête d'un statut social est devenu leur moteur. C'est l'idée d'un métier où l'on sera utile, où on fera quelque chose pour la société. Ils ont l'impression que les métiers actifs et utiles sont rares.» A l'heure où 67% des jeunes Français pensent qu'ils vivront moins bien que leurs parents, la peur du déclassement éloigne de l'entreprise traditionnelle, selon Gérard Régnault, consultant formateur en Ressources Humaines et auteur de Les mal-aimés en l'entreprise: «Les 15-25 ans constatent que leurs pères qui bossaient comme des fous se sont fait virer comme des malpropres aux premières difficultés de l'entreprise. Cela remet pas mal de schémas en cause.»
«Perdu pour perdu, au moins ont-ils l'autonomie»
Traumatisés d'avoir vu leurs parents utilisés comme une variable d'ajustement, les adolescents se réfugient dans le journalisme, métier intellectuel (certains ne sont jamais allés dans les soirées d'écoles...) qui leur garantira, pensent-ils, un certain statut. Très bien, sauf que moi, j'en connais une, de variable d'ajustement: c'est MOI, jeune journaliste pigiste, payée au lance-pierres et pas près de signer un CDI. Et je ne suis pas seule: pour beaucoup de mes petits camarades de promotion, le Pôle Emploi est la première source de revenus. Mais cela ne semble pas arrêter nos petits frères de l'info.
«Quand je raconte les conditions de travail du journalisme web, ils ne sont pas emballés, témoigne Jean-Marie Charon, qui donne des cours dans une licence spécialisée en journalisme web. Mais d'une certaine façon, ils ne veulent pas savoir. D'ailleurs dans un premier temps, certains ne sont pas gênés par le statut de pigistes voire d'auto-entrepreneur.(2)» Jeunesse kamikaze? Non, jeunesse pragmatique. De toute façon, quel que soit le secteur, les perspectives d'embauche sont en berne. Selon une enquête de l'Afij (Association pour faciliter l'insertion professionnelle des jeunes diplômés) en avril 2009, 62% des jeunes diplômés n'occupent aucun emploi en avril 2009 et sur les 38% qui sont en poste, la moitié d'entre eux occupent un emploi en inadéquation avec leur projet professionnel. «Perdu pour perdu, au moins les journalistes ont-ils l'autonomie!», résume Charon.
On nous rabâche que les jeunes ne rêvent que de sécurité, fonçant droit dans la fonction publique. Mais si 40% envisagent effectivement d'y travailler, les 60% restants hésitent entre les entreprises à taille humaine, où l'on favorisera le dialogue et l'écoute, et l'auto-entreprenariat, ou du moins, une forme d'autonomie et de liberté, que le journalisme semble incarner. Biberonnés aux refrains de «merci patron», les jeunes espèrent ainsi qu'ils n'auront pas à courber l'échine devant un supérieur vachard. «Le règne des petits chefs, c'est fini. Le paternalisme aussi. L'entreprise n'est plus une seconde famille», résume Hervé Sérieyx, auteur de Les jeunes et l'entreprise, des noces ambigües. Annick Cohen Haegel, consultante en ressources humaines pour le groupe Cegos, renchérit. «Ils supportent moins le contrôle. C'est une génération de contrat: chacun remplit sa part et tout le monde s'en portera bien. Ils savent qu'ils ont des objectifs à remplir, ils les acceptent mais veulent les atteindre à leur façon.» Un papier à rendre de telle taille, pour telle heure, et grosso modo: roulez jeunesse et rendez-vous la semaine prochaine. C'est en tout cas la représentation qu'ils se font et qui les attirent dans le journalisme.
Équilibrer vie professionnelle et vie privée
Gérer leur temps comme ils l'entendent, les jeunes, futurs journalistes ou non, y arrivent finalement de gré ou de force. «Quel que soit le secteur, le micro-absentéisme est le premier souci des employeurs avec les jeunes, note Annick Cohen Haegel. Ils s'autorisent à ne pas venir un jour ou deux, dans la mesure où ils remplissent leurs objectifs. De manière générale, ils n'hésitent pas à poser la question des horaires, des vacances, des RTT, et à les négocier fermement.» Cette autonomie fait écho au premier de leurs souhaits: équilibrer vie professionnelle et vie privée. 78% d'entre eux placent leur vie personnelle au premier rang de leurs priorités. «De nos jours, en entretien face à des diplômés de Sup de co, on entend "c'est quoi les horaires"? C'était inenvisageable il y a 20 ans!», raconte Hervé Seriyex.
Les jeunes, tous des feignasses? Pas du tout. «Ils sont dans le vivre, quand leurs parents étaient dans l'avoir et leurs grands-parents dans le devoir, explique Annick Cohen Haegel. C'est une révolution. Ils cherchent un boulot qui bouge, ils sont sensibles à l'ambiance, ils ont besoin d'être intéressés et de renouveler régulièrement leurs activités.» Stéphane Zumsteeg, directeur du département Opinion et Recherche Sociale d'Ipsos, analyse dans ce sens une étude pointant l'intérêt des jeunes pour les métiers de la communication, dont les médias. «L'important pour les jeunes, c'est d'être dans le mouvement, explique-t-il. Ainsi, l'intérêt pour le journalisme c'est aussi celui pour les nouvelles technologies... Dans tous les secteurs on trouve des choses désuètes, sauf dans l'image d'Epinal qu'ils se font des médias.»
Génération exigeante, les 15-25 ans ont des rêves plein la tête et rarement les deux pieds dans la réalité professionnelle. «On note chez eux le besoin d'être écouté et de communiquer; d'avoir un boulot utile aux yeux des autres et de la société; un boulot où on se réalise. Enfin, ils ont envie de travailler, mais à leur rythme, résume Gérard Regnault. Bref ils ont de très hautes exigences qui contribuent à les mener, après quelques années de travail, à la déception.» Et vous ne pourrez plus dire qu'on ne vous a pas prévenus.
Flore Thomasset
Photo: des reporters autour de Louis van Gaal, coach du Bayern Munich, à l'aéroport de Turin, le 9 décembre 2009. REUTERS/Michael Dalder
(1) Du fait probablement des départs précoces en retraite puisque 30% des journalistes ne souhaitent pas terminer leur carrière dans la profession, selon un sondage CSA de 2007.
(2) Le statut d'auto-entrepreneur «ne concerne pas la profession de journaliste» rappelle le SNJ-CGT. La profession de journaliste est expressément salariale et ne peut donc relever d'un statut libéral.
Mis à jour le 04/04/2010 à 9h43




















































Ne soyons pas totalement défaitistes ! D'accord, le paysage médiatique est saturé. Le marché est en pleine recomposition et les débouchés du web ne sont pas tous inintéressants. Loin de là. C'est d'ailleurs le moment ou lamais d'explorer de nouveaux modèles sur le terrain de l'info locale voire hyperlocale.
Je sais bien que pour ceux qui ont choisi les rédactions parisiennes, faire du local reste une sorte de punition, presque un sous métier. Moi je dis à ces jeunes qui arrivent que l'on peut s'épanouir en travaillant hors de Paris IDF dans des médias à taille humaine ! Evidemment, on n'accède pas forcément à la gloire ou la fortune. Quoique.. pas plus, pas moins qu'en travaillant à Paris.
Quelle est la part des jeunes pigistes qui sont en mesure comme le laisse entendre l'article de fixer leurs exigences, d'adapter leur rythme de travail, de faire passer avant leur vie privée? Les discours "RH" de légitimation de la précarité me laissent un peu rêveur. L'explosion de l'offre de travail avec ces centaines d'étudiants qui se retrouvent sur le marché pour bien peu de demande, la faible rémunération des piges poussent de nombreux pigistes à multiplier les piges et les heures, à accepter n'importe quoi et à foncer tête baissée.
Moi-même jeune journaliste pigiste, je voudrais aussi poser la question de la qualité journalistique inhérente à ce nouveau modèle de la pige généralisée et de l'ultraflexibilité: des rédactions pleines de jeunes journalistes peu expérimentés, ou pigistes ayant du mal à boucler leur mois, ceci associé à une demande des médias de moins en moins ambitieuse en terme de reportage et de profondeur d'angle, quelles conséquence ce "remodelage" des médias a-t'il sur la qualité de l'info aujourd'hui? Une armée de jeunes journalistes, quoique bien formé dans les écoles, à plus forte raison précaires, est-elle ce que l'on peut souhaiter de mieux à une info de qualité, exigeante, approfondie? Le modèle de la rédaction, de l'équipe mêlant des journalistes expérimentés (car CDI en journalisme ne veut pas seulement dire vieux syndicaliste encroûté mais aussi expérience, expertise, recul, partage avec les plus jeunes), est-il vraiment dépassé ? Alors oui, moi j'ai choisi la pige et la "liberté", pour faire passer ma vie personnelle et mes ambitions de journaliste avant les demandes du marché français que je ne trouvaient pas forcément conciliables. Mais c'est avant tout "faute de mieux", et pour se plier à une demande de travail qui va depuis au moins 5 ans exclusivement vers la pige que beaucoup d'entre nous ont fait ce choix. Après, OK, il faut sans doute en prendre notre parti et adapter nos ambitions pour ce métier à cette nouvelle réalité. Mais la précarité comme un choix qualitatif, là franchement non!
= individualisme.
Le journaliste représente bien l'individu maître de son destin. Donc les jeunes trouvent cette profession plus attractive, c'est un peu comme rock-star, ou designer, ou artiste. Ils imaginent que c'est un métier qui offre plus de liberté (et d'influence?) que d'autres.
A raison bien sûr, car ils sont loin d'être idiots. Maintenant, y a t'il de la place pour tout le monde? Oui certainement. La démocratie y gagnerait si plus de gens analysait la situation comme un (bon) journaliste le ferait...
Une autre raison de cet engouement pourrait aussi être la grosse montée des blogs et réseaux sociaux qui permettent à chacun de s'exprimer et d'être lu, j'ai par contre peur que les jeunes arrivants voient plus le journalisme actuel comme une recherche perpétuelle de "buzz" et non pas comme un travail de recherche et de fond.
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Je suis d'accord avec vous. Mon propos n'était pas du tout de faire l'éloge de la précarité, au contraire. Une grande partie des jeunes pigistes en souffre. Je me présente d'ailleurs comme une "variable d'ajustement", ce qui n'a rien de positif. Je crois que c'est surtout du pragmatisme de la part des jeunes (dont les journalistes), "perdu pour perdu" comme dit Charon... Par ailleurs, je précise dans l'article que les "jeunes" ont une vision très romantique de ce métier. On peut toujours souhaiter être libre (au prix de la précarité) mais on voit souvent les choses différemment le jour où on doit payer son loyer. Enfin, comme vous, je ne pense pas non plus que le métier soit le grand gagnant, en terme de qualité, de cette situation. Le CDI a du bon, il permet notamment de former des jeunes, de créer une équipe cohérente, capable de suivre les dossiers...
Gregor, les jeunes et futurs journalistes sont en effet habitués à l'info-buzz que véhiculent les blogs et réseaux sociaux. Pourtant, dans ceux que je connais, beaucoup sont tentés par des enquêtes au long court ou des reportages fouillés et ce sont davantage certaines rédactions qui trainent la patte et recherchent "le buzz à moindre coût". C'est vite dit donc fatalement un peu caricatural !
A lire les remarques des experts de tous poils, je ne serais pas le seul à me ficher de la stabilité de l'emploi. Mais après tout, beaucoup d'employeurs ne demandent-ils pas de la "flexibilité" ? Pourquoi le salarié ne pourrait-il pas profiter de la situation lui aussi ?
Vous écrivez : "Génération exigeante, les 15-25 ans ont des rêves plein la tête et rarement les deux pieds dans la réalité professionnelle." Au contraire, je crois qu'ils sont rêveurs ET réalistes. Ils ont compris que le travail pouvait vite tourner à l'exploitation donc ils cherchent à s'épanouir au bureau comme à la maison et n'acceptent pas n'importe quoi.
Accepter la précarité, oui, mais pas la subir.