Santé / Société

Face au Covid-19, le nouvel essor de la fête à la maison

Temps de lecture : 6 min

Malgré les risques sanitaires, les soirées et festivals privés se multiplient un peu partout en France.

«Les Français font la fête dans les campagnes, dans les appartements, tout se réinvente.» | Droits réservés pour Slate.fr
«Les Français font la fête dans les campagnes, dans les appartements, tout se réinvente.» | Droits réservés pour Slate.fr

Sur une scène équipée d'un jeu de lumières disco, de platines professionnelles et de fumigènes, Amaury, 25 ans, alias ANecDote, enchaîne les morceaux de techno. Au beau milieu d'une forêt de 135 hectares à Mayenne, la foule déchaînée et costumée se déhanche, des verres en plastique à la main.

Amaury a été contacté pour mixer avec cinq autres DJ lors de ce mini-festival d'un week-end de la mi-juillet, au cœur d'un complexe composé de trois scènes, d'une piscine, d'une centaine de gîtes et d'un terrain de pétanque. Une participation financière de 88 euros par personne était requise pour cet événement, d'un budget total de 8.000 euros.

«Il y avait des teufeurs de tous horizons, beaucoup de Parisiens, mais aussi des étrangers. J'ai rencontré des collectifs parisiens avec lesquels je vais rester en contact», se réjouit Amaury, qui a mixé plusieurs fois au cours du week-end.


Le festival de Mayenne était organisé dans une grande propriété avec piscine. | Droits réservés pour Slate.fr

Pour Juste, 30 ans et chef adjoint de cour chez un négociant en matériaux de construction, l'ambiance était «à mi-chemin entre un gros festival et une soirée entre potes. C'était plus intimiste que lorsque l'on participe à une fête publique. Les personnes présentes étaient toutes des amis d'amis, ce qui facilitait l'échange. C'était exactement ce dont j'avais besoin».

Deux semaines plus tard, des cas de Covid-19 ont été identifiés parmi les participant·es de la soirée, alors que le seuil d'alerte à Mayenne avait été dépassé et quinze nouveaux clusters identifiés. Juste, ainsi que les organisateurs de la soirée, affirment néanmoins qu'il n'existe pas de lien entre la soirée et les contaminations.

«Si les Français veulent s'amuser, ils le feront»

Avec l'autorisation des rassemblements de plus de dix personnes dans les lieux privés et le maintien de la fermeture des discothèques, les festivals et grandes soirées organisées chez les particuliers se multiplient.

Amaury Bo et Bob, administrateurs de la soirée à Mayenne, l'assurent: plusieurs autres soirées devraient voir le jour dans les mois à venir. Ces deux trentenaires comptent même créer une association pour faciliter le lancement de festivals privés.

«La crise du coronavirus et les restrictions sanitaires ont fait naître en nous de nouvelles aspirations», indique Amaury Bo, qui préfère toutefois attendre que la vitesse de circulation du virus ralentisse avant de programmer la prochaine édition du festival à Mayenne.


Pour le festival à Mayenne, trois scènes ont été installées, deux à l'extérieur et une à l'intérieur. | Droits réservés pour Slate.fr

Danser tous les week-ends coûte que coûte, c'est aussi ce que prône Amaury, sollicité hebdomadairement en tant que DJ dans des lieux privés. Lui voit ses semaines rythmées par des prestations dans des maisons, résidences secondaires ou appartements partout en France depuis le début du déconfinement.

«Le week-end dernier, par exemple, je mixais dans une ferme en Normandie, avec 150 personnes invitées. Les Français font la fête dans les campagnes, dans les appartements, tout se réinvente. S'ils veulent s'amuser, ils le feront», martèle-t-il. D'autant que pour lui, il s'agit de survie: «Je n'ai plus de sources de revenus si je ne mixe pas. La situation est très compliquée pour moi en ce moment.»

En guise de compensation, Amaury a mis en place un système de donations il y a plusieurs semaines, lors d'une soirée organisée dans un duplex de 100 mètres carrés dans le Marais, à Paris. Une soixantaine de personnes étaient conviées. «J'ai récolté 250 euros. En attendant la réouverture des discothèques, c'est une solution pour garder la tête hors de l'eau», soupire-t-il, la voix lasse.

«Ce qu'on nous interdit à nous a lieu partout ailleurs»

L'envolée des fêtes privées n'a rien d'étonnant aux yeux de Rémi Calmon, président du SNEG & Co, le syndicat des lieux festifs et de la diversité: «Dès lors que les fêtards sont bridés par diverses règles, ils ne vont pas s'arrêter de danser et cherchent des solutions alternatives.»

«Ce qui est absurde, c'est que ces soirées échappent à l'observance des règles sanitaires, déplore-t-il. Ce qu'on nous interdit à nous a lieu partout ailleurs, sans encadrement et sous les yeux du gouvernement.»

Au déconfinement, le 11 mai dernier, plusieurs sociétés de location de matériel proposant de «ramener la fête à la maison», à l'instar de La Mala chez toi, avaient d'ailleurs été particulièrement sollicitées par des particuliers –avant de fermer, pour une partie d'entre elles, face aux critiques de la part des professionnels de l'hôtellerie et de la restauration.

La gendarmerie nationale confirme ne pas pouvoir intervenir dans des événements privés, à moins d'être appelée pour nuisances sonores. «C'est notre seul angle d'attaque, soutient le capitaine Basile Boute, officier presse, ce qui explique que ces soirées soient totalement inquantifiables.»


Dans l'un des mini-festivals, un karaoké a été installé. | Droits réservés pour Slate.fr

Pour Rémi Calmon, la relative tolérance vis-à-vis des fêtes privées, couplée à la probable prolongation de la fermeture des discothèques au-delà de septembre, pourrait accélérer le phénomène. «Et le non-respect des règles sanitaires lors des événements privés participe à la propagation du virus, retardant d'autant plus la réouverture des discothèques», s'inquiète le responsable syndical.

«Le danger se situe dans la transmission aux aînés»

Pierre, 35 ans, l'un des meilleurs amis d'Amaury, le reconnaît: il n'avait «pas peur de répandre ou de transmettre le virus» lorsqu'il a participé à la soirée dans le duplex du Marais, équipé d'un balcon. «Je n'avais pas l'impression d'être avec des personnes à risque, raconte ce chargé de communication numérique dans un musée. Et je savais que je ne verrais pas mes parents et mes grands-parents avant plusieurs semaines.»

Une confiance qui ne l'a pas empêché de «se laver les mains régulièrement ou de ne pas faire la bise» au cours de la soirée, qui s'est principalement déroulée à l'intérieur, en présence d'une soixantaine de personnes.

Martin Blachier, médecin épidémiologiste à Paris, juge néanmoins «illusoire» de penser pouvoir limiter la propagation du coronavirus au sein des fêtes privées. Au contraire, ces soirées «complètement incontrôlables» représenteraient des situations typiques de création de clusters.

«Le pire est de croire qu'on peut les contrôler, au lieu de mettre en place des mesures concrètes, dénonce-t-il. Les participants à la soirée sont très peu affectés par le coronavirus, ils sont asymptomatiques ou développent une forme bénigne de la maladie dans la majorité des cas. Cela rend la menace invisible pour eux. Le danger se situe dans la transmission aux aînés.» Et de fustiger: «Le phénomène de dérivation vers le privé risque de s'accélérer, puisqu'il y a de plus en plus de restrictions dans les lieux publics.»

D'après le dernier point épidémiologique national réalisé par Santé publique France et paru le 13 août, soixante-sept clusters liés aux événements publics et privés ont été identifiés sur le territoire national au 11 août, contre quarante-six au 6 août.

Une porte-parole du ministère des Solidarités et de la Santé confirme que les rassemblements festifs «représentent des situations à risque» et conseille «dans la mesure du possible de limiter la liste des invités, de garder ses distances, de préférer les événements à l'extérieur ou d'identifier les verres de chaque convive».

«Tout mettre en œuvre pour ne pas créer de cluster»

Des préconisations que Marie*, étudiante en sociologie de 23 ans, compte bien respecter lors de son festival privé, qui se tiendra le 29 août prochain dans une maison de campagne en Essonne. Conséquence de la reprise de l'épidémie et de la circulation active du virus en Île-de-France, elle a «commencé à stresser», hésitant même à annuler l'événement.

Alors pour elle et les deux autres organisatrices de l'événement, pas question de lésiner sur les mesures préventives. «Lorsque nous avons constaté que tous les festivals publics avaient été annulés, nous avons décidé d'organiser un événement dans une maison de vacances. Mais récemment, j'ai eu très peur et j'envisage sérieusement de l'annuler si la situation se dégrade davantage», souligne-t-elle.

Masques obligatoires à l'entrée et à la sortie, gel hydroalcoolique à l'arrivée dans la résidence, marquage des verres et incitation à se faire tester avant le festival, les organisatrices souhaitent «tout mettre en œuvre pour ne pas créer de cluster» au cours de leur événement, qui réunira une soixantaine de personnes.

Pour Amaury, «cette manière un peu bizarre de faire la fête, parfois masqués et en gardant des distances», pourrait à terme changer le monde de la fête. «Désormais, elle se fera probablement davantage en comité restreint, dans une atmosphère plus intimiste, plus calme qu'avant que la crise du coronavirus ne surgisse», garantit-il.

Le DJ assure par ailleurs que, comme un miroir à l'accélération des festivals et soirées privées, sa musique a changé, elle aussi: «Je préfère les sons que je joue aujourd'hui à ceux d'avant le confinement, ils sont plus profonds et ont davantage de sens.»

* Le prénom a été changé.

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