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Jean-Luc Mélenchon méprise les journalistes, les prostituées et les gens en général

Jean-Luc Mélenchon en novembre 2007. REUTERS/Benoit Tessier

Jean-Luc Mélenchon en novembre 2007. REUTERS/Benoit Tessier

La réaction d'un journaliste de Slate (ancien étudiant de l'école de journalisme de Sciences-Po) à l'accrochage entre Jean-Luc Mélenchon et un étudiant en journalisme de Sciences-Po Paris.

Le politique: Regardez cette semaine par exemple. Le jour 2 après qu'on ait tous jeté de grosses larmes sur l'abstention populaire, quel était le titre du journal Le Parisien? Faut-il rouvrir les maisons closes, sujet qui est venu sur quatre ou cinq radios, c'est intéressant ça non? Alors ce mélange de voyeurisme et de prostitution publique va continuer jusqu'à la catastrophe évidemment, évidemment bien sûr.

L'étudiant: En tout cas on dirait que ça intéresse les gens la réouverture des maisons closes.

Le politique: Mais si vous parliez de choses intelligentes, ça les intéresserait aussi.

L'étudiant: Mais c'est un débat important, c'est...

Le politique: Non c'est un débat sans aucun intérêt. Aucun intérêt.

L'étudiant: ça dépend... C'est un débat sur l'hypocrisie de notre société

Le politique: Voilà c'est ça, c'est tout le problème à vous le refoulé politique (sic) de la petite bourgeoisie. Moi je m'excuse mais ce que vous racontez ça concerne personne dans mon quartier. Personne s'est dit “tiens je préfèrerai aller dans une maison close que d'aller chercher les putes au coin de la rue”. J'ai jamais entendu quelqu'un me parler de ça. Sinon vous et votre sale corporation voyeuriste et vendeuse de papier.

L'étudiant: Parce que le problème c'est qu'elles sont dans les bois les prostituées...

Le politique: Mais j'en ai rien à faire. Si vous voulez me parler de ça, vous allez trouver quelqu'un d'autre, d'accord. Avec moi vous parlez de choses sérieuses. Dignitas and Gravitas, la maxime romaine. Avec moi vous parlez de politique et vos sujets de merde vous allez les faire avec des gens qui veulent répondre à la merde.

L'étudiant: Non mais ce que je veux dire c'est

Le politique: Non non c'est fini. Terminé. (bruits de bouche et clapets avec la main gauche) Tututututut.

L'étudiant: Non mais vous m'avez emmené sur le terrain de...

Le politique: Tu fermes ta petite bouche. Tu me parles de politique. Moi, je te parle de médias et de ton métier pourri et si tous ce que tu trouves à faire c'est de me répondre ça tu vas faire ton interview plus loin. Ok.

L'étudiant: Mais je ne comprends pas cette agressivité, enfin c'est...

Le politique: C'est vous qui êtes agressif, vous vous en rendez même pas compte tellement votre tête est pourrie.

L'étudiant: Mais c'est vous qui avait commencé à

Le politique: Vous vous trouvez digne de parler à un homme comme moi? Vous trouvez digne alors que je vous donne comme exemple un titre pourri du Parisien de commencer avec moi un débat sur la prostitution. Mais vous me prenez pour qui bonhomme? Je ne veux pas parler avec vous de ça, c'est clair? Si vous voulez me parler de politique, je vous répondrai.

L'étudiant: Bah fallait pas parler du titre du Parisien si vous ne vouliez pas parler de ça.

Le politique: Je veux vous parler du titre du Parisien petite cervelle, pas de la prostitution, du titre du Parisien

L'étudiant: C'est moi qui suis insultant ? Vous me parlez de petite cervelle et c'est moi qui suis insultant?

Le politique: Parce que je crois que c'est une limite que vous avez atteint.

L'étudiant: Ah bon... bah merci.

Le politique: Moi je ne vous dis pas merci. Vous êtes tous les mêmes et vous êtes en train de nous préparer un drôle de métier. Vous allez être comme les autres, à mouliner du papier qui se vend.

On dirait du théâtre. L'incohérence des propos du politique peut faire penser à Ubu Roi et la manière de discourir entre le politique et l'étudiant est un bel exemple de tartufferie ou comment celui qui se place dans une posture d'autorité peut imposer sa vision et ses propos à un autre en le faisant passer pour un moins que rien. Mais, malheureusement, ce n'est pas une pièce de théâtre. C'est un échange entre un homme politique populaire et très médiatique, Jean-Luc Mélenchon, et un étudiant en école de journalisme. Une discussion sur une place, entre deux tours d'élections régionales. Un jour banal.


Mélenchon: Les journalistes sont de "petites cervelles"
envoyé par ecoledejournalisme. - L'info internationale vidéo.

Il faut retranscrire à l'écrit pour se rendre vraiment compte à la fois de la violence des propos mais aussi de leur incohérence. Depuis le 29 mars, la vidéo a été vue 149.458 fois et tout le monde la commente sur Twitter, dans les journaux ou sur les blogs. Si la plupart des gens trouvent Mélenchon ridicule, certains blogueurs «influents» le défendent, comme Guy Birenbaum:

Mélenchon met simplement des mots crus, mais justes, sur une dérive qui existe et qui produit de multiples effets politiques et sociaux, particulièrement désastreux. Alors, j'espère que les journalistes qui vont immanquablement regarder cette séquence, évidemment appelée à «buzzer», ne vont pas réagir en défendant, une fois de plus, de manière corporatiste et automatique, LA profession, scandaleusement et injustement insultée par un homme politique.

ou Mry:

Quand il part en live contre ce pauvre étudiant de ScPo, j'ai de la peine pour ce baptême du feu, mais je ne peux qu'être d'accord avec lui sur le fond.

En sus, l'étudiant en journalisme n'aurait pas dû parler à Mélenchon de la prostitution puisque le député européen lui parlait du système médiatique, un problème beaucoup plus important. C'est d'ailleurs ce que dit Mélenchon à la fin de leur échange: «Je veux vous parler du titre du Parisien petite cervelle, pas de la prostitution, du titre du Parisien.»

Sauf que cette remarque à l'emporte-pièce ne résiste pas à l'analyse. Reprenons au début. Le fondateur du Parti de Gauche parle du système médiatique et le critique. «Quel était le titre du journal Le Parisien? Faut-il rouvrir les maisons closes, sujet qui est venu sur quatre ou cinq radios, c'est intéressant ça non?» Très bien. C'est son fonds de commerce depuis des années. Il ne rate pas une occasion de critiquer les médias et les journalistes. Le site Bakchich.info rappelle ainsi les très nombreuses fois où il les a critiqués. Récemment, il a vertement critiqué la manière dont France Télévisions avait organisé la soirée électorale.

Sur son blog, à la suite de cette affaire, Jean-Luc Mélenchon dénonce à nouveau ce climat médiatique:

L'épisode de «l'étudiant en journalisme» doit donc être cultivé. Il est important que ceux qui ont compris la manipulation le disent à haute et intelligible voix. J'invite tous ceux qui ont de la jugeote politique à se saisir de cet épisode très concret comme d'un cas d'école. Diffusez de tous côtés la séquence, faites connaître vos commentaires, encore et encore sur les médias qui publient cette vidéo édifiante. Au premier degré il y a tous ceux qui sont d'accord avec moi. Mes propos leur feront du bien. Plus mes paroles seront diffusées plus elles se banaliseront et seront reprises par d'autres au quotidien, en toutes circonstances.

Jean-Luc Mélenchon ne s'en cache pas. Pour lui, les médias traduisent un discours contraire à ses idées. Ils sont un «ennemi» qu'il faut combattre. Dans un débat avec des blogueurs de Vendredi.info, il expliquait que les journalistes pervertissent le dialogue en considérant que les politiques sont automatiquement des «menteurs», rendant «vain les méritocrates comme moi. (...) Le méta-discours qui nous entoure est une subversion complète de la sphère publique».

ITW > JL MELENCHON // VENDREDI.INFO (extrait 1) from SEB MUSSET on Vimeo.

L'ancien sénateur raconte ainsi la scène avec l'étudiant sur son blog:

Un «étudiant en journalisme» m'a interrogé. Je n'avais guère envie de répondre. Trop fatigué, trop pressé. Mais bon ! Allons-y. c'est un jeune, il apprend, faisons l'effort car on est tous passés par là. J'ai cru que c'était un étudiant. J'ai cru qu'il étudiait le journalisme. J'ai cru qu'il avait des enseignants qui s'occupaient de lui et parlaient avec lui de son travail et des règles de son métier! Non ! C'était une sorte de caméra visible/cachée! Ruse. Au mépris de toutes les règles de ce métier, sans mon accord,  dire ou quoi comment, le film volé est mis en circulation... dix jours plus tard!

Une remarque un peu surprenante puisque le politique voit très bien la caméra; il la regarde même parfois dans l'interview. Pour se justifier, il explique que c'était une caméra «visible/cachée», ce qui est un concept un peu étrange... De plus, à partir du moment où il accepte de répondre, il sait que les images peuvent être diffusées et que l'étudiant en journalisme n'a en aucun cas à demander son accord par la suite. Les règles du métier consistent justement à ne pas se soumettre à la censure du politique, mais Jean-Luc Mélenchon confond peut-être avec les règles en vigueur en Chine.

Là où l'ancien sénateur a raison c'est que l'étudiant n'a pas suffisamment précisé le contexte de la vidéo en mettant en ligne. On aurait aimé avoir les minutes précédant l'altercation. Grâce à son blog, le président du Parti de Gauche nous remet dans le contexte, on apprend donc qu'il était fatigué et qu'il avait accepté de faire l'effort car c'est un jeune. En campagne, tous les politiques sont fatigués et pressés (comme les militants et les journalistes d'ailleurs), c'est un peu le principe. Est-ce pour cela qu'ils se mettent à insulter le premier étudiant qui passe dès qu'une question leur déplaît ou est maladroite? Le Monde, qui a pu joindre le président du Parti de Gauche, explique que l'homme se sent «atteint» par cette affaire et est plein «d'amertume et de contradictions», ne parvenant pas vraiment à se justifier sur son attitude.

Au moment où Mélenchon parle du titre du Parisien, l'étudiant en journalisme a trois choix:

• Ne pas contredire Mélenchon, considérer que sa parole est d'évangile et ne pas le relancer. Erreur, même si Laurence Ferrari et Pujadas le pratiquent avec Nicolas Sarkozy, on apprend le contraire en école de journalisme.
• Lui demander pourquoi le système médiatique est ainsi. Parler du fond, comme le font remarquer certains blogueurs.
• Ou, enfin, prendre un peu plus de temps. Lui demander pourquoi il choisit le sujet des maisons closes comme exemple avant de rebondir sur le système médiatique et ses problèmes. C'est le choix que fait l'étudiant en journalisme sauf qu'il n'arrivera jamais au bout, puisque Mélenchon fait déraper l'échange.

Si le politique veut être Dignitas and Gravitas, il se doit d'expliquer par un discours construit pourquoi un sujet est important ou n'est pas important avant de critiquer le système médiatique, surtout que, dans ce cas-là, il n'y avait aucune contrainte de temps. Mélenchon ne peut pas balayer d'un revers de main, attitude qu'il adopte car son postulat de départ est que de toute façon il va être pris pour un menteur, alors pourquoi s'expliquer. Certes, l'étudiant en journalisme pose sa question manière maladroite. Sa phrase est un peu trop affirmative, il tente trop de jouer avec un petit sourire sur la connivence alors qu'il aurait dû demander clairement «Pourquoi pensez-vous que la réouverture des maisons closes est un sujet qui ne mérite pas d'être en une du Parisien?» Mais face à un homme politique intimidant, qui joue et sur-joue de sa posture supérieure, il est normal qu'il soit décontenancé, et on ne pose pas toujours une question de manière parfaite. Peut-être est-ce parce que j'étais moi-même étudiant en journalisme il y a peu encore (dans la même école) et donc je suis plus indulgent que des vieux routards du métier sur ses maladresses, mais je suis persuadé que son réflexe était le bon.

Une fois que ce point est clair, les propos de Mélenchon ne peuvent pas être défendus et montre une seule chose: le mépris d'un homme envers les journalistes, les prostituées et les gens en général.

Contre les journalistes:

Mélenchon traite notamment l'étudiant de petit-bourgeois, il lui demande de «fermer sa petite bouche», parle «des médias et de son métier pourri», trouve «sa tête pourrie» et qu'il a une «petite cervelle».

On a le droit de critiquer les journalistes évidemment. En France, c'est un peu un sport national, et les journalistes eux-mêmes ne s'en privent pas entre eux. L'avenir des journalistes, son incertitude et ses erreurs sont des sujets débattus et rabattus, surtout sur Internet, en témoignent par exemple le nombre de blogs qui sont consacrés au sujet sur Slate.fr ou les torrents d'articles pour se moquer de France Soir lors de son erreur sur la Une de Johnny Hallyday. Les critiques de Jean-Luc Mélenchon face à la manière dont sont organisés certains débats télés sont sans doute parfois justifiées, comme cette dernière qu'il réitère sur son blog:

Arlette Chabot est un monument du genre. Avez-vous vu l'autre soir le «débat» sur les retraites sur France 2 (non pas l'émission de voyeurisme sur la torture)? Un de droite (la retraite à 65 ans), un socialiste (la retraite à 62 ans), deux experts (la retraite entre 62 et 65 ans) ! Beau comme pendant le référendum de 2005.

Mais, s'il vous plait, essayons à l'avenir d'éviter les insultes. Il est surprenant de lire le nombre de commentaires sous les articles qui soutiennent Mélenchon sur le principe du «tous pourris ces journalistes, cette bande d'incompétents». Imaginerait-t-on Sarkozy déclarer: «Les agriculteurs ont une tête pourrie et une petite cervelle»? Même s'il le pense peut-être, cela serait impossible, cela choquerait trop une telle caricature. Évidemment, il y a des mauvais journalistes et des bons. Mais les mettre tous dans le même panier, comme le fait Mélenchon dans ce cas-là, ne fait pas avancer le débat.

Contre les prostituées:

Les maisons closes ont été interdites en 1946 sous l'impulsion de Marthe Richard. Le débat autour de la prostitution est un débat de société qui touche à la fois un grand nombre de travailleuses et travailleurs, très souvent dans des situations précaires, de clients et de clientes et qui génère beaucoup d'argent et de trafics. Apparemment, Jean-Luc Mélenchon n'a aucune considération pour les prostituées ; elles ne sont que «des putes au coin de la rue». Pour un homme qui se dit de gauche et donc qui veut défendre les défavorisés, c'est plutôt surprenant de ne pas s'intéresser à cette population. Surtout que cette même semaine de mars se déroulait à Paris les Assises de la prostitution.

De plus, Mélenchon aspire à avoir un poste important, à servir la République. Il ne pourra pas avoir toujours cette posture sur la «Politique» avec un grand P sans que l'on sache vraiment ce que cela signifie et refuser de parler de tous les sujets, plus ou moins importants. Il devra parfois traiter des dossiers dont les gens ne parlent pas au comptoir du bar du «coin de la rue». Et, sans vouloir classer les sujets, on peut légitimement se demander si parler des questions de prostitutions et de sa légalité n'est pas plus important que la manière dont le Parisien choisit sa une.

Contre les gens en général:

Outre son mépris pour la petite bourgeoisie, cette phrase est intéressante: «Avec moi vous parlez de politique et vos sujets de merde vous allez les faire avec des gens qui veulent répondre à la merde.» Donc tous les gens qui s'occupent chaque jour des problèmes de prostitution, des politiques aux associations sur le terrain en passant par un syndicat comme le Strass sont «des gens qui veulent répondre à la merde». Que le sujet ne l'intéresse pas, à la limite, mais que si cela ne l'intéresse pas, cela soit «de la merde», c'est montrer un immense mépris et un aveuglement vis-à-vis des autres, vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas son avis ou sa vie d'homme politique. Dommage.

Sur son blog, Jean-Luc Mélenchon, lui, se réjouit de ce buzz «inespéré» et estime qu'il ne répondra plus jamais à un étudiant en journalisme et «recommande d'en faire autant si vous êtes sollicités. Ne répondez plus. C'est trop risqué car ils ne respectent aucune règle. Ignorez-les, comme vous le faites avec ces jeunes en haillons qui viennent dans le métro vous proposer de signer une pétition contre l'exploitation des enfants mineurs!»

Quentin Girard

Photo: Jean-Luc Mélenchon en novembre 2007. REUTERS/Benoit Tessier

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