Culture

«La Femme des steppes, le flic et l'œuf» et «Mano de obra», un monde de cinéma

Temps de lecture : 4 min

Le Chinois Wang Quan'an filme un sublime conte fantastique et sensuel en Mongolie, quand le Mexicain David Zonana tourne dans son pays une fable sociale universelle.

La Femme des steppes ne se départit jamais de sa justesse de regard, qui ne cesse de laisser sourdre une beauté aussi étrange qu'imparable. | Via Diaphana
La Femme des steppes ne se départit jamais de sa justesse de regard, qui ne cesse de laisser sourdre une beauté aussi étrange qu'imparable. | Via Diaphana

Abondance de propositions sur les grands écrans ce 19 août, avec pas moins de treize nouveautés. Parmi celles-ci, outre le singulier et mémorable nouveau film de Werner Herzog Family Romance, LLC, deux réalisations attirent particulièrement l'attention.

«La Femme des steppes, le flic et l'œuf», une grande et simple magie

Tout de suite, c'est une évidence. Pourtant, il ne se passe rien. Dans une steppe herbeuse, les phares d'une voiture trouent l'obscurité. Et déjà on sait...

On ne sait pas qui est la femme nue qui sera bientôt découverte au milieu de cette plaine. On ne sait pas d'où vient cette autre femme qui parcourt à dos de chameau l'immensité, ni si les loups rodent vraiment ou s'il était judicieux de laisser le plus jeune des policiers seul toute la nuit.

Non. Ce que l'on sait, c'est qu'à chaque plan, cela vibre et cela chante. Les lumières et les sons, les mouvements et l'immobilité, les corps et les voix.

Dès que Wang Quan'an réalise une séquence, celle-ci se charge d'humour, de beauté, d'érotisme, de mystère. On se prend à songer à ces réalisateurs qui se donnent un mal de chien à inventer des scénarios alambiqués et qui dépensent des dizaines de millions pour impressionner. Là, avec presque rien et cet impondérable, cet inexplicable –un authentique talent de cinéaste–, il semble que tout peut arriver à chaque plan, que tout est en réserve.

Il arrive que l'on dise d'un grand acteur qu'il pourrait lire le bottin en le rendant bouleversant, ce Chinois pas vraiment repéré sur la carte de la cinéphilie, malgré l'Ours d'or à Berlin en 2007 pour son déjà très beau Mariage de Tuya, peut filmer à peu près n'importe quoi, et c'est un enchantement.

Cela ne signifie nullement, évidemment, qu'il filme n'importe quoi ou qu'il ne se passe rien dans ce nouveau film –bien au contraire. Crime, désir, vie sauvage, présence d'êtres préhistoriques, comique sexuel, conditions physiques extrêmes et solutions joyeusement rusées, sentiments intenses et discrets ne cessent de faire avancer un récit en forme de légende contemporaine.

Dulamjav Enkhtaivan, bergère et femme indépendante, campe avec une présence impressionnante une héroïne actuelle dont l'existence ressemble beaucoup à la sienne. | Via Diaphana

Petit à petit, par épisodes inattendus, émerge le motif principal de l'indépendance d'une femme aussi insoumise aux exigences du monde traditionnel dont elle est issue qu'aux contraintes de la modernité qui s'y surimpose plutôt qu'elle ne s'y substitue.

Véritable héroïne, bergère et guerrière, amante et amie, la très peu loquace figure centrale de ce film de peu de mots et d'immenses affects trace pas à pas un chemin impressionnant.

S'il lui ménage progressivement le rôle central, le film sinue avec légèreté entre les registres et tisse ensemble les tonalités sans se départir de cette justesse de regard, qui ne cesse de laisser sourdre une beauté aussi étrange qu'imparable.

Les jeunes grandiront. Les générations se succèderont. Une femme plus libre que le monde dans lequel elle existe continuera de frayer fièrement son chemin. Les êtres humains et non humains –chevaux, loups, troupeau, chameau– recomposeront leurs relations. Très sobrement, sans effets de manche ni trucage, Wang a accompli un grand tour de magie lumineuse et humaine.

«Mano de Obra», utopie à huis clos

Très calmement lui aussi, le premier long-métrage du réalisateur mexicain David Zonana déroule sa parabole. Mais ce calme héberge une colère et une inquiétude que son apparent détachement rend peu à peu plus sensibles que bien des cris.

Ils sont un groupe de maçons, employés à la construction d'une somptueuse villa. Pendant les travaux, l'un des ouvriers tombe d'un échafaudage et se tue. Son frère Francisco, qui était à ses côtés, essaie d'obtenir une indemnité pour la jeune veuve, qui attend son premier bébé. Des experts acquis au patron déclarent de façon mensongère que l'accident a été causé par l'alcool.

Étape après étape, Mano de obra accompagne Francisco dans ses démarches infructueuses, ses tentatives d'aider quand même sa belle-sœur, ses allers-retours entre le quartier chic où est situé le chantier et le barrio où il habite.

Francisco ne se fâche ni ne cède. Avec ses compagnons de chantier, il cherche des solutions et ne les trouve pas. Puis il en trouve une, d'abord seul, puis avec eux.

Francisco (Luis Alberti) et ses compagnons de travail à l'heure d'une paie qui n'est jamais ce qu'elle devrait. | Via ARP

En composant ainsi, autour de l'impressionnant Luis Alberti, ce labyrinthe de relations, d'initiatives, de développements et de retournements, Zonana compose une description doublement réaliste, et qui pourtant semble un rêve –ou un cauchemar.

Réalistes les comportements des protagonistes, qui ne sont ni des héros ni des caricatures, et réalistes les gestes du travail, le rapport aux objets, le caractère absolu de l'injustice et de l'inégalité face au caractère relatif des façons dont chacun·e y réagit.

La beauté de Mano de obra tient ainsi à la façon dont l'apparente nonchalance du filmage, qui est en fait une manière très attentive d'accompagner les détails de la vie, fusionne avec le dialogue sans issue qui est son fil directeur. Soit le dialogue entre la dimension fatale, tragique d'un monde à ce point inégalitaire (et fier de l'être) et la multiplicité des drames, y compris mortels, mais comme assourdis par la violence constitutive de cette société au sein de laquelle ils adviennent.

Le film se passe au Mexique, il est imprégné de présences physiques, de musique, de notations sur la nourriture, de gestes quotidiens définis par leur localisation. Et pourtant, il pourrait se passer absolument partout.

La Femme des steppes, le flic et l'œuf

de Wang Quanan, avec Dulamjav Enkhtaivan, Norovsambuu Batmunkh, Anujin B., Gangtemuer Arild, Aorigeletu

Séances

Durée: 1h40. Sortie le 19 août 2020.

Mano de obra

de David Zonana avec Luis Alberti, Hugo Mendoza, Jonathan Sánchez

Séances

Durée: 1h23. Sortie le 19 août 2020.

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