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Les femmes sont-elles plus soucieuses et inquiètes de l'écologie que les hommes?

Temps de lecture : 10 min

Si les hommes peuvent aussi s'émouvoir du changement climatique, ce n'est pas forcément pour les mêmes raisons ni de la même manière que les femmes.

«Le genre est une variable clef pour comprendre comment le changement climatique affecte différents groupes de personnes.» | Shine Tang via Unsplash
«Le genre est une variable clef pour comprendre comment le changement climatique affecte différents groupes de personnes.» Shine Tang via Unsplash

En 2018, un peu plus des deux tiers des Américain·es affirmaient que le réchauffement climatique avait bien lieu, relevait une étude menée par des scientifiques de l'université de Yale. Quand il était question de la crainte («worry») suscitée par ce phénomène, un écart entre les hommes et les femmes de cinq points voyait le jour: 58% d'entre eux s'en inquiétaient, contre 63% des sondées.

Un fossé genré déjà observé, de manière encore plus marquée, par le Pew Research Center en 2015. Ainsi, 83% des Américaines et 90% des Canadiennes déclaraient que le changement climatique mondial était un problème grave, contre 66% des Américains (soit une disparité de 17 points) et 77% des Canadiens (13 points de moins).

Cette divergence chiffrée n'est que l'arbre qui cache la forêt. «En général, les femmes expriment plus d'émotions à propos du changement climatique que les hommes, mais cette différence n'est pas considérable», résume Meg du Bray, professeure adjointe en études de l'environnement à l'Université Hollins, en Virginie, dont la thèse en anthropologie culturelle portait sur la géographie émotionnelle et le changement climatique. «Ce n'est pas tant qui exprime le plus d'émotions (peut-être que les femmes le font légèrement plus), mais de quoi ils et elles parlent, et comment ils et elles le manifestent, qui importe», ajoute-t-elle.

En d'autres termes, le changement climatique émeut les représentant·es des deux genres, mais pas de la même manière –et c'est peut-être là que réside une des clefs de la lutte contre ce phénomène de grande ampleur.

Point sensible

Logique. «Comme le genre est une des caractéristiques qui façonnent la perception du monde, il est aussi une variable clef pour comprendre comment le changement climatique affecte différents groupes de personnes», pointe Meg du Bray dans un article co-écrit en 2019. C'est d'abord une question de vulnérabilité.

C'est attesté par de nombreuses études, les femmes s'avèrent plus sujettes à être matériellement affectées par des événements climatiques extrêmes, comme par exemple les catastrophes naturelles. Idem du point de vue affectif, y compris sans qu'elles soient directement confrontées à ce type de situation.

Dans l'étude menée par l'équipe de Yale, 48% des femmes énonçaient que le réchauffement climatique leur porterait atteinte personnellement, contre 42% des hommes. Dans celle du Pew Research Center, 69% des Américaines contre 48% des Américains, ou 67% des Allemandes contre 52% des Allemands, pensaient de même.

Dans les deux cas, c'est une question d'éducation, et non uniquement de biologie. «La plupart des hommes que j'ai interrogés, indique Meg du Bray, étaient des hommes blancs qui étaient au plus haut niveau social, donc qui n'étaient pas habitués à être vulnérables de quelque manière que ce soit ni à penser à tous les malheurs qui pourraient leur arriver. Et je pense que cela leur donne un certain degré de force mentale face au changement climatique.» Comme s'ils étaient invincibles.

Dans un article qu'elle a co-écrit en 2017 sur le sujet, elle relève ainsi que dans les cas où les préoccupations environnementales étaient les plus disparates entre hommes et femmes, les hommes, et en particulier les hommes blancs et conservateurs, avaient tendance à se sentir et à être moins vulnérables aux effets du changement climatique.

«Comme les hommes blancs sont relativement à l'abri de l'injustice systémique et des préjudices, ils sont, contrairement aux femmes et aux minorités, plus disposés à accepter une certaine proportion de risque environnemental», explique une autre étude. Sans forcément se penser complètement immunisés aux désastres naturels provoqués par le changement climatique, ils se disent davantage qu'ils trouveront des moyens de s'y adapter et de les surmonter: moins d'anxiété à l'horizon.

Les raisons de la colère

Cela ne signifie pas pour autant qu'aucun homme ne se soucie du changement climatique –seulement que les émotions diffèrent. Au cours de ses recherches, Meg du Bray a ainsi remarqué que les hommes (dans son étude, des hommes originaires de Chypre, du Royaume-Uni et de Nouvelle-Zélande, trois îles actuellement touchées, plus ou moins intensément, par le changement climatique) étaient plus prompts à exprimer de la colère que les femmes en réaction au changement climatique.

«Il est très probable que les hommes se sentent stressés, soucieux, anxieux mais qu'ils ne se sentent pas autorisés à l'exprimer de la même manière»
Meg du Bray, professeure adjointe en études de l'environnement à l'Université Hollins

S'ils témoignaient également de la tristesse, c'était en moyenne dans une moindre mesure que leurs compatriotes de genre féminin. «Les hommes expriment des émotions en lien avec les changements environnementaux, mais plus fréquemment sous la forme de la colère», relève-t-elle dans l'article universitaire tiré de cette recherche.

Or, comme elle l'écrit, «la colère est considérée comme une émotion moins vulnérable que la tristesse, ce qui pourrait en faire une émotion plus acceptable du point de vue des hommes, desquels on attendrait qu'ils fassent preuve d'hypermasculinité».

Preuve que les réactions émotionnelles (genrées) sont culturellement induites: aux îles Fidji, un seul homme sur les trente-trois interrogés mentionnait la colère. Comme dans la plupart des cultures du Pacifique, «il est inapproprié de faire preuve de colère, qui est perçue comme une force socialement disruptive».

Il est bien possible que les hommes aient censuré (inconsciemment) les émotions qui les traversent, afin de mieux correspondre aux standards de genre. Des études en psychologie suggèrent en effet que «les hommes ont plus tendance à étouffer leurs émotions du fait des normes de genre et de traumas passés».

Comme me le détaille Meg du Bray, «il est très probable qu'ils se sentent bouleversés, stressés, soucieux, anxieux mais qu'ils ne se sentent pas autorisés à l'exprimer de la même manière» que la colère, socialement plus admise. Peut-être ont-ils aussi tout simplement du mal à distinguer leurs sentiments et la colère de l'anxiété, suppose la spécialiste d'anthropologie socioculturelle et de géographie émotionnelle.

Survie économique

La psychothérapeute Charline Schmerber, qui reçoit depuis un an et demi des patient·es atteint·es d'éco-anxiété, ajoute que dans sa pratique, plus que le genre, c'est davantage le métier exercé qui conduit à la consulter pour cause de tristesse climatique ou, comme elle l'appelle, de «burn-out écologique». «Souvent, ce sont des gens qui travaillent dans le milieu de l'écologie, qui sont très en contact avec les mauvaises nouvelles de manière assez permanente.»

Alors même que les personnes qui viennent la voir en rapport avec ce sujet spécifique sont le plus souvent des hommes, il faut toutefois avoir conscience que les professionnels du développement durable sont majoritairement des professionnelles. L'Observatoire des inégalités indique ainsi que les effectifs du secteur «Administration publique, enseignement, santé, action sociale» sont à 67,4% féminins.

«De nombreux hommes étaient inquiets de ne pas pouvoir continuer à subvenir aux besoins de leur famille»
Meg du Bray, professeure adjointe en études de l'environnement à l'Université Hollins

Si les métiers autour de la transition écologique sont plutôt féminins, c'est notamment parce qu'ils privilégient le sens à la rémunération, un critère jugé quant à lui plus «viril», et qui mobilise davantage la gent masculine.

Ces préoccupations différenciées, qui peuvent amener à des choix de carrière genrés et à exercer un métier où l'on brasse davantage de mauvaises nouvelles climatiques, se retrouvent aussi dans les émotions suscitées par les bouleversements planétaires. Meg du Bray pointe que les hommes qu'elle a questionnés dans le cadre de ses recherches étaient préoccupés par le contexte économique induit par le changement climatique. En attestent les suicides d'agriculteurs australiens dus à la sécheresse, qui les a empêchés de remplir leur rôle de soutien de famille.

«De nombreux hommes étaient inquiets de ne pas pouvoir continuer à subvenir aux besoins de leur famille. S'ils avaient une ferme, pêchaient, ou avaient une activité en rapport avec la terre, ils se demandaient ce que ça allait devenir à l'avenir: pourraient-ils continuer à avoir une exploitation agricole? À avoir les mêmes cultures?»

Les centres de préoccupation masculins étaient liés à la survie économique, tandis que ceux des femmes étaient davantage tournés vers les générations suivantes et ce à quoi le futur de leurs enfants ressemblerait. Là encore, cela peut s'expliquer par la socialisation des femmes au soin des enfants.

Expériences quotidiennes

Cette question du soin et de la sollicitude, du care, éclaire les différences de perception entre hommes et femmes vis-à-vis du changement climatique. Et pas seulement parce que notre société «exploite à la fois les ressources de la Terre et les ressources que sont les femmes», en les tenant pour acquises et en les invisibilisant, comme le décrit Sandra Laugier, professeure de philosophie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, autrice de l'ouvrage Tous vulnérables? Le care, les animaux, l'environnement (Payot, 2012).

Ce travail de care, Laugier le définit comme «l'attention à l'environnement ordinaire quotidien, aux objets qui nous entourent, et la reconnaissance de ce qu'on utilise et exploite.» Pour la philosophe, «les femmes ont déjà un contact très direct avec le changement climatique», parce que l'écologie et le soin porté à l'environnement au sens large (et pas uniquement à la nature sauvage) font déjà partie de leurs tâches quotidiennes.

«C'est vraiment “prendre soin de”: tout un travail, une activité, pas juste se dire “il faut sauver la planète”, mais quelque chose qu'on fait ici et maintenant. Chacun sait que ce n'est pas la même chose de se soucier d'un vieux parent et puis de s'en occuper en pratique», insiste celle qui est également co-autrice de l'ouvrage Le Souci des autres: Éthique et Politique du Care (éd. de l'EHESS, 2006).

«De la même manière que les personnes qui travaillent la terre vont noter davantage les changements, dans une distribution traditionnellement genrée des rôles, les femmes, en tant que principales personnes à s'occuper des enfants, vont avoir tendance à remarquer les impacts sur ces derniers et à y remédier immédiatement», abonde Meg du Bray.

«S'il y a par exemple un jour d'extrême chaleur et qu'en conséquence l'asthme de leur enfant se renforce; ou s'il rentre de l'école, où il a entendu parler du changement climatique et s'en inquiète, c'est elles qui vont prendre en main le travail émotionnel, en aidant l'enfant à comprendre et contextualiser l'information; ou si elles sont en charge des tâches domestiques, du tri sélectif, si elles prennent la décision de consommer bio ou local… Ces petites décisions quotidiennes peuvent être une charge qui engendre du stress.»

Un travail quotidien qui fait non seulement prendre conscience des impacts domestiques de changements planétaires, mais qui peut ajouter un surcroît d'anxiété (et conduire au «burn-out écologique» dont parlait Charline Schmerber, la psychothérapeute qui travaille sur la solastalgie). Tandis que, «pour beaucoup d'hommes, le travail pour l'environnement reste très abstrait», signale Sandra Laugier.

D'ailleurs, la thérapeute remarque que les hommes inquiets des bouleversements planétaires et qui la consultent «se raccrochent beaucoup à la dimension scientifique, la montée des températures, les énergies, les ressources, etc.».

Peut-être parce les connaissances sur le sujet sont plus poussées parmi les hommes: en 2010, l'équipe de Yale avait ainsi trouvé un écart de compréhension scientifique entre hommes et femmes concernant le changement climatique. 39% des hommes avaient obtenu une note entre A et B, contre 28% des femmes, un écart possiblement accentué par l'incertitude des femmes et leur propension plus poussée à dire «je ne sais pas».

Peut-être aussi parce que, si les hommes sont préoccupés et s'émeuvent de ces changements, ils sont pour eux moins ancrés dans la vie ordinaire que pour les femmes. Là encore, pour des raisons de socialisation. Tout ce qui est de l'ordre du quotidien et s'avère essentiel est regardé avec dédain puisque c'est ordinaire, modeste, et non spectaculaire ou héroïque, rappelle la philosophe. «On a beaucoup de mal à revenir sur ces hiérarchies genrées de ce qui compte ou non.»

Aux petits soins intensifs

Autre conséquence de «la dimension d'action quotidienne» du travail de care, sur laquelle s'appesantit Sandra Laugier: l'anticipation. Il est question d'agir tous les jours, mais aussi de penser en amont aux actions à entreprendre pour prendre soin de son environnement immédiat comme plus large –la fameuse charge mentale.

«Si vous êtes éduquée et habituée à prévoir à l'avance ainsi qu'à penser aux besoins des autres comme aux incidences plus larges de vos actes, vous aurez davantage tendance à vous sentir plus concernée», illustre Meg du Bray. Pas besoin alors d'être directement impactée par le changement climatique pour s'en émouvoir et le percevoir avec anxiété.

Peut-être est-ce pour cela que les femmes sont légèrement plus nombreuses que les hommes à être d'accord avec des affirmations comme «Le réchauffement climatique portera préjudice aux générations futures» (à 74%, contre 70% chez les hommes) et «Le réchauffement climatique portera préjudice aux plantes et aux animaux» (à 74%, contre 71%), si l'on s'en réfère aux statistiques de Yale.

Si ces petits gestes répétés de soin à l'environnement (pas au sens restreint de la nature mais aussi des êtres qui s'y trouvent) peuvent être vecteurs d'éco-anxiété, ils peuvent aussi apporter une certaine dose d'espoir.

C'est en tout cas ce que perçoit Charline Schmerber dans sa pratique: «J'ai des patientes pour qui la remise en mouvement, le fait de retrouver du sens, de l'espoir, un sentiment d'utilité, passait par une transition écologique au sein du foyer. À partir du moment où ces personnes se sentent concernées par cette dimension des phénomènes environnementaux, il y a une recherche de congruence, d'alignement, qui passe par un mode de vie adapté. Faire soi-même, consommer local ou changer ses modes de transport fait partie des manières de réduire la dissonance cognitive.»

Voilà probablement d'où vient l'espoir dont faisaient part les femmes interrogées par Meg du Bray et ses collègues, et ce alors qu'elles s'attristaient davantage que les hommes, lesquels étaient plus en colère contre les dysfonctionnements, notamment politiques, et moins optimistes. Pourtant, «la manifestation de tristesse et d'espoir […] indique la possibilité de changement et d'intervention pouvant prévenir de futures catastrophes et renforcer les capacités d'adaptation de ces communautés», conclut l'un des articles co-écrit par la docteure américaine.

C'est pour cela, insiste Sandra Laugier, qu'il est crucial, si l'on veut prévenir ou atténuer les futures catastrophes, de prêter attention au rôle et aux réactions des femmes, notamment émotionnelles. Loin de tout catastrophisme, l'éco-anxiété et son fond de vulnérabilité est en réalité une force et une puissance d'agir: pour prendre soin de soi et de ses émotions, mais aussi des autres, et de l'environnement.

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