Politique / Société

S'exprimer sur les réseaux sociaux au temps de la «cancel culture»

Temps de lecture : 6 min

Les internautes sont parfois tyranniques: un tweet maladroit ou formulé avec un second degré exacerbé peut faire de vous une personne boycottée.

Selon le Urban Dictionary, il s'agit de renvoyer quelque chose et/ou quelqu'un, de rejeter un individu ou une idée. | Markus Winkler via Unsplash
Selon le Urban Dictionary, il s'agit de renvoyer quelque chose et/ou quelqu'un, de rejeter un individu ou une idée. | Markus Winkler via Unsplash

«Nouvelle censure» selon Le Nouvel Obs, débat «impossible» s'interroge France Culture, la cancel culture fait grincer des dents en France. Située dans la même mouvance que le call out ou culture de la délation, très présente aux États-Unis, cette tendance trouverait son origine dans les affiches Wanted omniprésentes dans les Westerns, comme le relève le politologue Jean‑Eric Branaa.

La cancel culture, issue du verbe anglais cancel: qui signifie «supprimer», «éliminer», «retirer»… pourrait se traduire par la culture de l'élimination appliquée à des personnes et/ou des organisations. Cette pratique préexistait ipso facto bien avant sa dénomination officielle. Elle s'est paradoxalement concrétisée dans un monde dématérialisé.

L'emploi du verbe anglais cancel au sens de la cancel culture remonte à 2015, mais son utilisation ne s'est popularisée, comme le note Jesse Kinos Goodin, qu'en 2018 après les événements de 2017 liés au phénomène #MeToo.

Un phénomène qui fait suite à des mouvements sociétaux

L'année 2017 a en effet marqué un tournant, grâce au mouvement #MeToo qui a libéré la parole des femmes d'une part, et l'affaire Harvey Weinstein de l'autre, mettant en cause ce producteur hollywoodien pour ses agressions sexuelles.

Or, ces campagnes légitimes contre la prédation sexuelle ont aussi donné lieu à des attaques ad hominem, des lynchages, visant à l'humiliation publique de tel ou tel individu.

À titre d'illustration Sandra Muller, la Française qui avait lancé le hashtag #BalanceTonPorc a été condamnée en 2019 pour avoir diffamé l'homme qu'elle accusait de harcèlement. Le tribunal ayant estimé qu'elle avait «manqué de prudence» avec son tweet et qu'elle avait «dépassé les limites admissibles de la liberté d'expression, ses propos dégénérant en attaque personnelle».

Une logique d'attaque et d'adhésion contrainte

C'est bien cette logique –attaques personnelles et usages intempestifs des réseaux sociaux– qui est au cœur de la cancel culture. De manière paradoxale, sous couvert de libérer la parole cette dernière s'éloigne de la liberté d'expression. Cette façon de s'exprimer ne tolère nul débat autre que l'adhésion tout en ouvrant la porte à la délation et à l'ostracisation.

Ainsi, la pratique de la cancel culture va viser à faire adhérer des individus à une cause sous peine d'être soupçonné·es de soutenir, voire d'être complice de ce qui est dénoncé.

Ce phénomène d'adhésion comportementale «forcée» a pu se retrouver dans le mouvement Black Lives Matter dont l'ampleur a été renouvelée avec l'affaire George Floyd. Par exemple l'ex-joueur de tennis Yannick Noah a déclaré regretter le silence de la communauté sportive blanche: «C'est bien que les jeunes s'en occupent mais moi ce qui me gêne c'est que ce sont tous des métis ou des noirs.»

Sous couvert de libérer la parole la «cancel culture» s'éloigne de la liberté d'expression.

Ce propos montre ici qu'il est implicitement demandé aux femmes et hommes sportifs blancs de renom –ayant une facilité d'accès aux médias– de prendre position, en tant qu'individu blanc, tout en suggérant que s'ils ou elles ne le font pas, alors ils seraient indifférent·es, et ce parce que leur couleur de peau diffère.

Si le développement de la cancel culture peut inquiéter c'est que sous prétexte de l'édification d'un monde meilleur sur des sujets sociétaux de premier plan, elle estime –au mépris des conséquences et dérives potentielle– que la fin justifie les moyens.

En se retranchant derrière une posture de parangon de vertu, le risque de la cancel culture est de se substituer à la justice tout en empêchant –tout du moins en rendant périlleux– toute forme de contre-discours. En cela elle peut s'apparenter à une forme de terrorisme intellectuel. «La philosophie du bien» de la cancel culture n'est pas alors sans rappeler la phrase de Roland Barthes: «Le fascisme, ce n'est pas d'empêcher de dire, c'est d'obliger à dire!».

«Cancelled» ou «lynchage en ligne»

La définition la plus proche de ce concept de cancelled est donnée par le Urban Dictionary: il s'agit de renvoyer quelque chose et/ou quelqu'un, de rejeter un individu ou une idée. Comme le pointe le New York Times:

«Il y a une hiérarchie pour se retrouver cancelled: des célébrités qui disent des choses que beaucoup de gens trouvent inacceptables, comme Kanye, qui a suggéré que l'esclavage était un choix, ou Shania Twain, qui a dit qu'elle aurait voté pour le président Trump si elle n'était pas une personne canadienne, ont été rejetées (cancelled) en masse.»

Si ce phénomène touche prioritairement les personnalités publiques, nul n'est à l'abri d'un lynchage en ligne et de voir sa vie ruinée pour douze mots très maladroits comme le révèle le cas de Justine Sacco dont j'avais fait l'analyse.

Rappelons-le, c'était en 2013 et cette professionnelle de la communication avait eu la mauvaise idée de tweeter à ses 170 abonné·es: «Going to Africa. Hope I don't get AIDS. Just kidding. I'm white!». Soit: «Je pars pour l'Afrique. J'espère que je ne vais pas attraper le sida. Je plaisante, je suis blanche!»

Le second degré ayant été perdu dans le tweet et repris tel quel par d'autres internautes, la jeune femme avait vu sa vie ruinée en l'espace de onze heures de vol. Ces «adeptes» de la pratique de la cancel culture sur la toile se font ainsi des bourreaux plus cruels que les cibles qu'ils clouent au pilori de l'internet.

Le non-sens de l'argumentation sur la toile

Rappelons-nous ainsi que nombreux réseaux sociaux ne se prêtent pas à l'argumentation. Comment argumenter sur ces sujets de société sensibles que sont la religion, la sexualité, la politique, le racisme en 280 signes? C'est un non-sens. Comme je le soulignais dans l'ouvrage Dis, tu t'es vu quand tu tweet, un espace comme Twitter ne véhicule bien souvent que des assertions.

Nous assistons ainsi régulièrement à des tweets-clash entre politiques, qui appellent pourtant de tous leurs vœux à un usage responsable des réseaux sociaux. C'est un terreau propice au développement de la cancel culture. L'un des risques de cette pratique est l'accroissement insidieux d'une autocensure des usagers. Cette autocensure a déjà été engagée après la mise en place des lois sur le renseignement.

Exprimer une opinion divergente, plus nuancée, voire contraire à une pensée et/ou un comportement imposé par ce type particulier d'hacktivisme pourra apparaître déraisonnable aux égards des risques encourus.

Si certains réseaux sociaux ne sont pas des lieux adaptés pour débattre, tout le monde n'a pas le privilège d'avoir accès aux médias traditionnels pour faire une tribune structurée et argumentée. Tout le monde a le droit inaliénable de ne pas adhérer à une pensée et/ou un comportement qui se voudrait unique et de l'exprimer (hormis ce qui sort du cadre de la loi).

Une culture du cyberharcèlement en hausse en France

C'est ainsi que la cancel culture apporte sa contribution au cyberharcèlement et à la destruction de vies. Depuis 2016, Microsoft mesure le niveau d'incivilité et de risques sur le web. Or, d'après les résultats de l'édition 2019, le cyberharcèlement est mondialement en hausse. En France, 62% des citoyen·es ont déjà été victimes de cyberharcèlement. Une augmentation de dix points par rapport à 2018, ce qui fait de l'Hexagone le deuxième pays avec la plus forte hausse.

Pour un propos jugé non conforme, une personne pourra se retrouver ainsi cancelled. La cible (individu et/ou organisation) sera considérée comme problématique et à boycotter quoi qu'elle dise. Il s'agira dès lors pour les internaute de choisir leur camp: de préférence celui qui leur a été désigné par ces «nouveaux justiciers»…

Comment conserver son libre arbitre?

Une personne, une entreprise, qui a été cancelled par un mouvement de masse peut-elle encore être suivie sur le web? S'il semble de prime abord que c'est à l'usager d'en décider in fine, conserve-t-il réellement son libre arbitre? Quelle est sa marge de manœuvre pour exprimer son désaccord sans risquer de devenir à son tour une cible?

Nous pouvons saluer ici l'initiative du site Le drenche du journal Ouest-France, qui donne à voir d'une nouvelle forme de lieu de débat: «Un contexte simple, factuel, court et précis, pour savoir de quoi on parle. Deux tribunes d'avis opposés, chacune rédigée par une personne compétente, légitime et engagée.»

Ce qui pourrait paraître un média traditionnel ne l'est pas tout à fait: l'individu lecteur –doté de la connaissance qu'il a du sujet traité– est invité, en amont de la lecture des tribunes à se positionner: pour ou contre. Il est par la suite, et après connaissance des textes en question, à nouveau invité à se repositionner.

Cette approche ne permet certes pas à tous les internautes de participer (à l'instar des réseaux sociaux), mais de se forger une opinion plus éclairée.

C'est là un premier moyen de lutte contre la cancel culture afin d'aborder des sujets sensibles. Il existe aussi une autre manière pour combattre cette pratique: ne pas la pratiquer soi-même.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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