Santé

La dépression n'a rien d'un petit coup de blues

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 2] Loin d'une déprime saisonnière, c'est une vraie maladie qui ne se soigne pas en un clin d'œil mais qui nécessite un vrai travail sur soi.

La dépression gagne du terrain partout sur la planète. | Vicknes Waran via Flickr
La dépression gagne du terrain partout sur la planète. | Vicknes Waran via Flickr

Longtemps, il s'est dit que la population française était la plus grosse consommatrice d'antidépresseurs et d'anxiolytiques d'Europe. En 2018, une étude de l'OCDE est venue contredire cette croyance: il se consomme un peu moins de cinquante cachets pour 1.000 habitants en France, celle-ci se situant aux alentours de la moyenne des vingt-huit pays étudiés. En 2015, c'était en fait en Islande qu'on consommait le plus d'antidépresseurs.

La dépression est une affection psychologique qui s'accompagne d'un dérèglement hormonal, en particulier de la sérotonine, de la dopamine, de la noradrénaline, de l'endorphine et du cortisol. Elle se soigne principalement par la prise de médicaments et par un encadrement strict du traitement par des professionnels. Être dépressif ou dépressive est donc un état bien éloigné de la petite déprime saisonnière ou du coup de blues suivant une déception sentimentale ou professionnelle.

Le DSM-5, version la plus récente du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association Américaine de Psychiatrie, définit la personne dépressive comme atteinte d'au moins deux des troubles suivants:

  • perte d'appétit ou hyperphagie,
  • insomnie ou hypersomnie,
  • baisse d'énergie, fatigue,
  • faible estime de soi,
  • difficultés de concentration ou difficultés à prendre des décisions,
  • sentiments de perte d'espoir.

Le manuel évoque aussi d'autres formes de dépressions, comme la détresse anxieuse, dont les symptômes sont les suivants:

  • nerfs à fleur de peau,
  • agitation nerveuse inhabituelle,
  • difficultés de concentration dues à des soucis,
  • peur que quelque chose de terrible n'arrive,
  • peur de perdre le contrôle.

La bipolarité entre également dans la classification des types de dépression. On parle de caractéristiques mixtes et les symptômes sont:

  • humeur expansive élevée,
  • augmentation de l'estime de soi ou idées de grandeur,
  • fait de parler plus que d'habitude,
  • fuite des idées ou l'impression que les idées défilent,
  • augmentation des activités à haut potentiel de conséquences dommageables,
  • diminution du besoin de sommeil.

Moins de boutons, plus de dépression

Le DSM-5 définit aussi des troubles dépressifs inhérents à des situations particulières, comme le trouble induit par une affection médicale ou le trouble induit par médicament. C'est le cas par exemple du Roaccutane, célèbre médicament utilisé dans le traitement contre l'acné, qui provoquerait chez les patients, souvent jeunes, des crises dépressives. En choisissant ce traitement pour avoir une plus belle peau, on courrait donc un sérieux risque de devenir suicidaire. Les possibilités de développer un état dépressif lorsqu'on prend une pilule contraceptive sont évoquées depuis des années... sans qu'une réelle réponse ne soit apportée à un niveau global.

La dépression gagne du terrain partout sur la planète. Parfois romantisé, ce triste constat fait aussi l'objet de réflexions et d'exploitations ironiques. Depuis sept ans, l'humoriste Raphaël Mezrahi propose «La nuit de la déprime», un spectacle décalé dont le but est de «réunir tous les artistes qui nous font pleurer, pour mieux nous consoler de la dépression». La dernière édition en date a eu lieu en février 2020 aux Folies Bergère et fut décrite par le trublion comme «une soirée de franche rigolade contre la dictature du bonheur».

Une sélection d'artistes sont venus interpréter chansons et sketches sur scène, tandis que dans la salle, le public était invité à porter «des tenues sombres et afficher les mines les plus tristes possibles».

L'affiche de la dernière «Nuit de la déprime». | Troyes dans l'Aube Prod

Aux États-Unis, l'autrice Melissa Broder a trouvé le succès avec un compte Twitter où elle partage ses réflexions et difficultés autour de la dépression. Un livre éponyme et truculent a été publié, et traduit en français: So Sad Today.

L'art comme accompagnant

Chaque dimanche à 10 heures sur France Inter, Eva Bester présente «Remède à la mélancolie», une émission d'entretiens dont le but est de partager les recommandations culturelles de personnalités en proie à la mélancolie. Sur France Culture, la journaliste présentait son concept:

«J'ai un tempérament très mélancolique, je me suis rendu compte que la mélancolie, souvent, c'était quelque chose qui allait avec une certaine concentration sur soi-même. Or les moments les plus propices pour sortir de la mélancolie, c'est quand on s'extrait de soi-même. C'est encore mieux quand on se ménage des petites parenthèses de grâce éphémère grâce à l'art et encore davantage quand on a une émulation grâce à la discussion avec quelqu'un d'autre. Donc quand on allie les trois, qu'on parle de films, de livres, de tableaux avec des gens et qu'on explique pourquoi ça nous fait jubiler, on ne peut plus avoir de mélancolie. C'est temporaire, évidemment, la mélancolie est inévitable, mais c'est une petite parenthèse et c'est déjà un miracle.»

Dans son essai Pop et Psy, le docteur Jean-Victor Blanc évoque les difficultés de célébrités en proie à la dépression et le recours, trop souvent usité, à l'alcool et aux drogues pour les aider à mieux vivre leurs difficultés:

«Si une personnalité politique ou un sportif de haut niveau présente un symptôme dépressif, on peut espérer que l'entourage ne l'encouragera pas à augmenter sa consommation d'alcool ou de cocaïne, sous prétexte que c'est “cool”. C'est pourtant ce qui semble arriver à beaucoup de stars de l'entertainment. Le DJ suédois Avicii l'évoquait très bien dans le documentaire Avicii: True Stories (2017). D'un tempérament anxieux, la jeune star confie au journaliste qui l'interviewe qu'il a besoin d'une dose d'alcool pour avoir le courage de monter chaque soir sur scène. Quelques séquences plus tard, il est hospitalisé pour une pancréatite aigüe, une affection grave due à la consommation excessive d'alcool. Ce qui n'empêche nullement son entourage, explique t-il, de l'inciter à prendre des opiacés afin de reprendre au plus vite sa tournée. Au vu de son décès par suicide dans une chambre d'hôtel un an plus tard, à l'âge de 28 ans, ces propos font rétrospectivement froid dans le dos.»

Des récits fondamentaux

Une romantisation du suicide des stars peut conduire à des effets désastreux, ce que précise le psychiatre à propos de la mort de Marilyn Monroe: «La nouvelle de sa disparition soudaine, à 36 ans, se propage, trouvant un puissant écho dans les médias à la mondialisation naissante. Avec une conséquence aussi spectaculaire que dramatique: l'augmentation massive du taux de suicide: 12,5% aux États-Unis. C'est la première trace documentée d'un processus de contagion par identification entraînant un passage à l'acte chez des personnes fragiles.»

Il assure cependant que les temps sont en train de changer: «Créer un espace de discussion autour de ce sujet est important, car cela aide à diminuer l'isolement des personnes et à lever le tabou lié à la santé mentale. Mais, plus encore, évoquer ses idées suicidaires peut tout simplement sauver des vies. En effet, les prises de parole médiatiques ne font pas augmenter le taux de suicide. Au contraire, ces récits d'individus confrontés au désespoir mais ne passant pas à l'acte permettraient une identification positive chez des sujets fragiles, qui y trouveraient une raison de ne pas se supprimer.»

Le médecin psychiatre cite ensuite une série de déclarations de célébrités qui ont évoqué publiquement leur problèmes de dépression et de pensées suicidaires. Cela concerne autant...

  • Nicki Minaj («J'étais face à un mur, rien ne marchait. J'avais pris un appartement toute seule et je me disais qu'il fallait que je rentre à la maison. C'était une impasse après l'autre. À un moment donné, je me suis dit: “Que se passerait-il si je ne me réveillais pas?” C'est ce que j'ai ressenti. Genre, peut-être que je devais m'ôter la vie?», racontait-elle à Cosmopolitan en 2011),
  • Gisele Bündchen («Je me disais: “Si je saute juste de mon balcon, cela va prendre fin et je n'aurai plus à m'inquiéter de cette impression permanente que le monde va s'effondrer”», citation datant de 2018),
  • que Cara Delevingne («Je pense que je me suis tellement mis la pression que j'en suis arrivée au point où j'ai fait une dépression nerveuse... J'étais complètement suicidaire. Je ne voulais plus vivre», phrases prononcées en 2015).

Depuis quelques années, la chanteuse, productrice et actrice Selena Gomez évoque publiquement ses troubles anxieux et sa dépression. En août 2016, elle fut contrainte de mettre sa carrière en pause pour soigner son trouble. Quelques mois plus tard, lors d'un discours aux American Music Awards, elle disait: «J'ai tout ce que je souhaite, et pourtant je me sens brisée à l'intérieur.» Aujourd'hui, la jeune femme a décidé de profiter de son exposition hors du commun et de ses 186 millions d'abonnés sur Instagram pour mettre en lumière les difficultés dont elle souffre et que beaucoup partagent, parfois dans le silence et la solitude, partout dans le monde.

L'engagement de Selena Gomez, productrice de la série 13 Reasons Why qui traite d'agression sexuelle et de suicide, ne passe pas inaperçu. En 2019, elle a accepté le McLean Award, prix décerné aux personnes qui font progresser la compréhension du public en matière de maladie psychiatrique et de santé mentale. Son discours émouvant est aussi un message d'espoir:

«Je pense que nous sommes meilleurs quand nous disons la vérité, donc voilà ma vérité. L'an dernier, je souffrais mentalement et émotionnellement, et je n'arrivais pas à tenir le coup. Je ne pouvais pas sourire ou rester normale. On aurait dit que toute ma douleur et mon anxiété me tombaient dessus d'un seul coup, et c'était l'un des moments les plus effrayants de ma vie. [...] J'étais terrifiée, évidemment, parce que le voile était levé, mais aussi soulagée de savoir pourquoi j'avais souffert pendant tant d'années de dépression et d'anxiété. Après un an de travail acharné, je suis plus heureuse, plus en forme, je contrôle mes émotions et mes pensées, plus que jamais. Donc j'en suis très heureuse.»

Si un témoignage comme celui de l'actrice de Spring Breakers est aussi important, c'est parce qu'il nous montre à la fois que tout le monde peut être touché, même les personnes ayant prétendument tout pour être heureuses, mais qu'il est possible de travailler sur soi-même en se faisant aider. Ce qui est certes plus aisé lorsqu'on dispose d'assez de temps et d'argent pour effectuer ce travail.

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