Société / Tech & internet

La traque de Xavier Dupont de Ligonnès se poursuit sur Facebook

Temps de lecture : 6 min

Cyber-spéculations et pseudos commentaires clairvoyants s'agglutinent au sein de groupes Facebook créés pour élucider de célèbres affaires criminelles.

«Ces rassemblements permettent à leurs membres de ne pas être seulement spectateurs, mais aussi acteurs.» | Ehimetalor Akhere Unuabona via Unsplash 
«Ces rassemblements permettent à leurs membres de ne pas être seulement spectateurs, mais aussi acteurs.» | Ehimetalor Akhere Unuabona via Unsplash 

Devinette estivale. Qu'est-ce qui est teinté de gris avec des tons orange ou jaune, rectangulaire et introuvable? Tous les kiosquiers vous le diront: il s'agit des deux derniers numéros du magazine Society. Avec son enquête sur l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès, le quinzomadaire édité par So Press a signé le grand carton de l'été. Au total, les parties un et deux de ce feuilleton ont été tirées à 280.000 d'exemplaires. Une preuve, s'il en manquait, que les faits divers macabres font toujours recette.

Cette poule aux œufs d'or ne profite plus seulement à la presse. De nombreuses YouTubeuses spécialisées dans le true crime, la narration détaillée de crimes, enchaînent les millions de vues. Toujours dans les bons coups, Netflix s'est lancé dans la production de documentaires criminels et a même dédié une série à l'assassinat du petit Grégory. Relancés par les nouvelles révélations de Society, les mystères planant sur le quintuple homicide de la femme et des enfants de Xavier Dupont de Ligonnès intéressent également une plateforme numérique plus improbable: Facebook.

Petite enquête entre amis

«Sa sœur cache quelque chose, je pense que son complice n'est pas une personne de sa famille, mais plus une personne qu'il a dû payer pour ne pas parler. De ce fait, cette personne ne parlera sûrement jamais de peur de représailles.» Sur le groupe Facebook Xavier Dupont de Ligonnès: Enquête et Débat, les hypothèses vont bon train. Portée par le succès de Society, la communauté s'est agrandie. Elle a engrangé mille nouveaux membres depuis la parution de la première partie de l'enquête et atteint aujourd'hui trois mille personnes.

Sur cette page, on échange, on apporte les preuves de ses intuitions, on partage des articles et on essaie de remettre en place les pièces d'un puzzle que la police n'arrive pas à résoudre. Les mêmes interrogations reviennent régulièrement. Les mêmes que les personnes chargées de l'enquête se posent depuis neuf ans: le père de famille nantais est-il encore en vie? Et s'il l'est, où peut-il bien être? Tout le monde y va de son petit commentaire. «Je ne l'imagine pas en Europe, l'affaire a fait grand bruit ici, et il n'aurait pas pris ce risque fou de se faire reconnaître.»

Ce phénomène ne touche pas seulement XDDL –abréviation bien pratique pour cette police du web qui écrit son nom à longueur de journée. D'autres crimes non élucidés ont droit à leur groupe Facebook, comme celui de Marion Wagon, portée disparue en 1996 à la sortie de son école. Celui dédié à la fillette introuvable depuis plus de vingt ans, a été mis en ligne en 2011, année de l'affaire Xavier Dupont de Ligonnès. «Il n'y avait rien sur Marion comparé à d'autres personnes disparues, alors que moi, c'est cette disparition qui m'a le plus marqué», témoigne Émilie France, 35 ans, à l'origine du groupe Marion Wagon, qu'elle assure de plus en plus suivi.

Success stories morbides

Plus médiatisé, l'assassinat de Grégory Villemin a entrainé la création de plusieurs communautés de curieux. Thomas Conrié est l'un des administrateurs de Affaire Grégory Villemin: une énigme vers la vérité. Au départ, il ne connaissait pas plus de détails sur le meurtre de cet enfant de quatre ans que «Monsieur tout le monde». «Quand j'ai rejoint ce groupe en 2013, il n'en existait pas beaucoup et le nôtre ne comportait qu'une centaine de membres.» Six ans plus tard, Affaire Grégory Villemin: une énigme vers la vérité, est la plus importante communauté française réunie autour d'un fait divers.

Ce succès, Thomas Conrié l'explique par le sérieux de cette assemblée de 13.000 personnes dans laquelle «présomption d'innocence et le droit à la vie privée des protagonistes» sont respectées grâce au travail des internautes administrateurs, mais également par la récente série Netflix consacrée à cet assassinat datant de 1984. «Cette série a touché une jeune génération, ou des gens à l'étranger, qui avaient peu ou pas entendu parler de cette affaire

Plus médiatisé, l'assassinat de Grégory Villemin a entrainé la création de plusieurs communautés de curieux.

Au vu de l'étrangeté de ce fait divers et de sa singularité, Thomas, très investi sur Facebook, n'est pas surpris par l'attrait que suscite cet infanticide auprès des internautes. «La médiatisation joue beaucoup sur cet intérêt. Mais il y a aussi un côté hors norme dans cette histoire: un enfant assassiné, un corbeau…» Loïc Valadeau, lui aussi administrateur de cette communauté, évoque les mêmes raisons quand on l'interroge à propos de l'engouement autour de l'assassinat du petit Grégory sur Facebook. «Me concernant, mon intérêt est un peu un mélange de tout cela, avec tout de même l'espoir chevillé au corps que Grégory puisse enfin reposer en paix», souhaite-t-il.

Les responsables d'homicides ont beau être majoritairement des hommes, sur le réseau social, ces mystères semblent davantage intéresser un public féminin. En tout cas, c'est ce que confirment les messages postés sur Facebook et les chiffres fournis par les administrateurs et administratrices. 82% des membres de Marion Wagon et 62% de Affaire Grégory Villemin: une énigme vers la vérité sont des femmes.

«Ce n'est pas très scientifique, mais de mon expérience, ce sont plus souvent des femmes qui s'intéressent au sujet quand je parle de mon métier», abonde Thibault Raisse ancien journaliste judiciaire et de faits divers du Parisien et coauteur de l'enquête Society.

Enquêter depuis son canapé

Si autant d'internautes s'impliquent sur Facebook dans ces groupes souvent très vivaces, c'est en partie parce que ses membres gardent un fol espoir: élucider les mystères planant sur ces crimes. Finis les coupures de presse évoquant les avancés d'une enquête et les fils tendus reliant les différents protagonistes, place à la cyber-enquête. «De nos jours, les réseaux sociaux permettent beaucoup de choses par rapport à avant. Pour moi, les groupes peuvent faire avancer l'enquête», veut croire Émilie France, qui espère que sa communauté permettra de donner un nouveau souffle aux investigations sur la disparition de Marion Wagon.

Avec le numérique, les traces laissées par les femmes et hommes meurtriers peuvent être nombreuses. Internet donne la possibilité de mener ses investigations depuis son canapé. Dans le cadre de l'enquête sur Xavier Dupont de Ligonnès, plusieurs détails ont été révélés par des aficionados de ces groupes Facebook. «Ils ont permis d'exhumer les messages d'Agnès [la femme de XDDL, ndlr] qui se plaignait de son couple sur des forums et ceux de son mari sur le site cite-catholique.org, avec des méthodes parfois à la limite de la légalité», détaille Thibault Raisse.

Ppage d'accueil du groupe Xavier Dupont de Ligonnès: Enquête et Débat. | Facebook

Selon le journaliste, des policiers auraient même rejoint Facebook à la suite de ces révélations. «Ils n'ont pas été les seuls à s'y intéresser. Des journalistes ont aussi intégré ces communautés quand ils ont vu que certains internautes avaient des informations qu'ils n'avaient pas.» Émilie France assure de son côté que des proches de la famille Wagon sont venus grossir les rangs du rassemblement d'internautes qui s'est constitué en 2011 autour de cette disparition.

Loup(s) dans la bergerie

Dans le cadre de l'enquête autour de XDDL, ces trouvailles sur la toile ont permis de mieux comprendre la psychologie du suspect numéro un et de sa femme. Des informations utiles, mais non déterminantes. «Ils peuvent faire remonter des éléments de contexte, mais ils ne vont pas élucider l'enquête. Ces rassemblements permettent à leurs membres de ne pas être seulement spectateurs, mais aussi acteurs, même si c'est souvent illusoire», temporise Thibault Raisse.

La chasse aux indices n'est d'ailleurs pas le but des administrateurs de Affaire Grégory Villemin: une énigme vers la vérité», même si une partie de ses membres s'y adonnent. «Je ne pense pas que l'on puisse faire avancer l'enquête, nous n'avons ni le savoir, ni la formation pour cela et nous n'avons pas accès au dossier. Chacun son métier. Dans le cas de XDDL sait-on jamais. Et peut-être que dans d'autres enquêtes, cela peut aussi avoir un intérêt», tranche Loïc.

«Ils peuvent faire remonter des éléments de contexte, mais ils ne vont pas élucider l'enquête.
Thibault Raisse, ancien journaliste judiciaire et de faits divers du Parisien

Malgré l'investissement de milliers d'internautes, les zones d'ombre demeurent encore nombreuses. Et à défaut de réponse, les questions se multiplient. Une rumeur revient d'ailleurs régulièrement parmi les messages laissés par les membres de Xavier Dupont de Ligonnès: Enquête et Débat: et si l'homme vers lequel convergent toutes leurs conversations était en fait parmi eux?

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