Culture

«Light of My Life»: Casey Affleck en père protecteur et patriarche dans un monde sans femmes

Temps de lecture : 5 min

Le réalisateur prend tellement de pincettes qu'il ne trouve plus grand-chose à dire et passe à côté de son sujet principal.

Le nouveau film du cinéaste américain, accusé de harcèlement sexuel il y a dix ans, a été accueilli avec réserve. | via YouTube
Le nouveau film du cinéaste américain, accusé de harcèlement sexuel il y a dix ans, a été accueilli avec réserve. | via YouTube

«Tu as dit que ça serait une histoire sur Goldie, mais en fait ça ne parle que d'Art», s'indigne la jeune héroïne du film dans la longue scène d'ouverture de Light of my Life. Quelques instants plus tôt, pour l'aider à s'endormir, son père lui avait proposé de lui raconter une histoire sur Goldie, une femelle renard très intelligente. Mais plus le récit avance, plus c'est le mari de Goldie, un renard nommé Art, qui prend de la place dans l'histoire. Sans même s'en rendre compte, le père a oublié sa propre héroïne. Lorsque sa fille lui fait remarquer son erreur, ce dernier, gêné, lui répond: «Oui, hé bien, l'histoire de Goldie est beaucoup plus compliquée. C'est une autre histoire.»

Casey Affleck n'aurait pas pu trouver meilleure métaphore pour ouvrir Light of my life, drame post-apocalyptique dans lequel un père et sa fille, livrés à eux-mêmes, tentent de survivre dans un monde où les femmes ont été quasiment éradiquées de la population. En quelques minutes, le réalisateur, scénariste et acteur principal nous rappelle que le regard féminin, et les personnages qui l'accompagnent, sont encore beaucoup trop rares dans nos histoires. Que leur expérience, «compliquée», est trop souvent oubliée, laissée à la marge. Malheureusement, le premier long-métrage du réalisateur reproduit la même erreur que son personnage masculin: après avoir passé deux heures en la compagnie de Rag et de son père, on n'en sait pas beaucoup plus sur la vie intérieure de la jeune fille.

Un réalisateur accusé de harcèlement

Dès son annonce, ce premier long métrage de fiction était aussi prometteur qu'inquiétant. En 2017, alors que la déflagration #MeToo bouleverse l'industrie du divertissement, Casey Affleck, fraîchement oscarisé pour son rôle dans Manchester by the sea, est rattrapé par des accusations de harcèlement sexuel envers deux femmes ayant travaillé avec lui. Les faits remontent à 2010, alors que le jeune cinéaste tournait son faux documentaire I'm Still Here. Face à de telles révélations, il était donc facile d'accueillir son nouveau projet avec réserve. Se dire que la vision de Casey Affleck sur un monde rongé par la violence et les déséquilibres de genre ne nous intéressait pas forcément. Lorsque le pitch de Light of my life est annoncé en 2019, d'ailleurs, les sarcasmes fusent: «Dans son nouveau film, Affleck imagine un monde dans lequel il n'est plus obligé de travailler avec, respecter, ou généralement exister aux côtés d'autres femmes, puisque toutes les femmes (sauf une) ont été décimées par la peste», écrit The Cut dans un article cinglant.

Pourtant, le concept du film conserve une promesse forte: explorer l'idée d'un monde sans femmes; sa tristesse, sa noirceur. Lorsque Light of my life démarre, Rag et son père entretiennent une relation complice malgré leur vie vagabonde et austère. Coupe garçonne et vêtements masculins, l'adolescente est obligée de cacher son genre pour se protéger. Car depuis la «peste féminine» qui a ravagé le pays huit ans plus tôt, les femmes sont en voie d'extinction, et les quelques survivantes semblent être traquées –le film suggère à un moment que certaines sont faites prisonnières et réduites en esclavage sexuel. Privée de son identité féminine, forcée de vivre et de se construire dans un monde exclusivement masculin car elle n'a jamais rencontré de femme, Rag est un personnage fascinant. Sur le papier, en tout cas. Car si Light of my life n'est au final pas problématique pour un sou, son scénario trop maigre s'avère rapidement frustrant.

C'est d'autant plus dommage que le film est mené avec une grande maîtrise par Affleck. Acteur magnétique, ce dernier prouve ici qu'il est également un réalisateur compétent, développant un drame intimiste aux compositions saisissantes, qu'il ponctue de quelques séquences d'action particulièrement exaltantes. Pour ce premier long métrage, le cinéaste s'est bien entouré: les superbes décors des forêts nord-américaines sont filmés par Adam Arkapaw, directeur de la photographie de Justin Kurzel qui a également officié sur True Detective et Top of the Lake. Quant à la musique, elle est signée par Daniel Hart, excellent compositeur qui, comme Affleck, collabore régulièrement avec le cinéaste David Lowery (A Ghost Story). L'atmosphère est inquiétante de bout en bout, et chaque nouvelle rencontre que font Rag et son père est saturée de menace.

Personnages féminins délaissés

Malheureusement, comme dans l'histoire d'Art et Goldie, Affleck délaisse son personnage le plus intriguant: Rag. Le film nous place constamment aux côtés du père, et nous fait éprouver son inquiétude pour sa fille. Quand des flashbacks nous montrent des souvenirs du «monde d'avant», ce sont ceux du père. En ce sens, Light of my life choisit littéralement une perspective patriarcale, et passe à côté de son sujet. En deux heures, on ne connaît que trop peu les interrogations et frustrations de Rag, incarnée à la perfection par Anna Pniowsky, à part dans quelques jolies scènes comme celle où la jeune héroïne découvre et enfile pour la première fois des vêtements de fille. Car Rag se rapproche dangereusement de la puberté, et risque donc d'avoir de plus en plus de mal à cacher sa féminité: une tension fascinante mais guère explorée.

Le sujet est seulement évoqué lors d'une scène amusante, où le père s'aventure dans un discours malaisant sur la façon dont les bébés sont conçus («quand des hommes et des femmes sont amoureux»), les règles («c'est quand tu as le nez qui saigne mais ça sort de là où tu fais pipi»), et même l'objectification masculine. Gêné, maladroit, Affleck est plus touchant que jamais dans cette scène. Mais cet excès de précaution se ressent aussi dans son scénario, qui prend tellement de pincettes qu'il ne trouve plus grand chose à dire.

Le film nous place constamment aux côtés du père.

Malgré le pitch, Rag n'est pas le seul personnage féminin du film. Elisabeth Moss, dont la carte d'abonnement aux dystopies misogynes commence à bien se remplir, fait quelques apparitions via des flashbacks, dans le rôle de la mère de Rag. Mais même ce personnage frôle un cliché sexiste fréquent au cinéma: la femme morte qui sert de motivation et de compas moral au héros masculin du film. Si la mère occupe sans cesse les pensées du père, on ne sait pas vraiment ce que sa disparition signifie pour Rag, qui ne l'a presque pas connue et a dû se construire en son absence.

Au final, Light of my life est loin du désastre sexiste que certain·es redoutaient il y a un an. Il s'agit au contraire d'un drame post-apocalyptique parfaitement satisfaisant, et bien mené… bien que peu novateur. Dans le matériel promotionnel du film comme chez la critique, il est principalement comparé à deux films: le chef d'œuvre d'Alfonso Cuaron, Les Fils de l'homme, sur un monde où les bébés n'existent plus, et le superbe Leave no trace de Debra Granik, sur une jeune fille et son père qui vivent en autarcie dans la forêt. Malheureusement, Light of my life n'atteint ni la virtuosité cinématographique et émotionnelle du premier, ni le female gaze bouleversant et révolutionnaire du second.

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