Culture

«Lovecraft Country» ou comment se réapproprier une œuvre culte raciste

Temps de lecture : 4 min

Dans cette nouvelle série HBO, des créatures fantastiques tout droit sorties de l’univers de H.P. Lovecraft se mélangent aux monstres de l’Amérique de Jim Crow.

Jordan Peele et Misha Green ont créé une fiction qui dépasse l'horreur et le fantastique. | via YouTube 
Jordan Peele et Misha Green ont créé une fiction qui dépasse l'horreur et le fantastique. | via YouTube 

Que faire de l'œuvre d'artistes antisémites, racistes, pédocriminels, sexistes? Une épineuse question qu'on se pose avant de lire du Céline, de contempler des photos de David Hamilton ou encore se plonger dans les romans de H.P. Lovecraft. Avec leur nouvelle série Lovecraft Country, Jordan Peele (Get out, Us) et Misha Green (Underground) ne répondent pas directement, étant bien trop occupées à transformer l'ancien en nouveau, à montrer qu'il est possible de rendre hommage à une grande œuvre toute en critiquant celle-ci et son auteur.

Peu connu de son vivant, H.P. Lovecraft, auteur de récits fantastiques, d'horreur et de science-fiction, a gagné en notoriété après sa mort. Cet Américain né en 1890 est cité en inspiration par les plus grands auteurs contemporains, de Stephen King à Alan Moore en passant par Neil Gaiman. Dans ses écrits, pessimistes et cyniques, des monstres venus de l'espace rappellent au protagoniste l'insignifiance de l'humanité à l'échelle du cosmos.

Monstruosité du racisme

Mais, ces derniers temps, rendre hommage à cet écrivain peut être mal perçu, comme a récement pu le constater George R. R. Martin. Et pour cause, l'auteur était ouvertement raciste et antisémite. Admirateur d'Hitler, il espérait que la population juive américaine soit anéantie (il est décédé avant qu'Hitler ne lance son extermination systématique des personnes juives européennes) et comparait les Afro-Américain·es à des gorilles monstrueux.

H.P. Lovecraft aurait certainement été horrifié de découvrir Lovecraft Country. La série qui porte son nom représente tout ce qu'il abhorre: les histoires de deux familles afro-américaines sur des personnes noires passionnées d'horreur, de science-fiction et d'aventure, des rats de bibliothèque débrouillards, courageux et cools, un groupe tellement instruit et intelligent qu'il survit, avec élégance et fierté, à des monstres qu'il a inspirés par ses nombreux écrits.

La série, adaptée du roman éponyme de Matt Ruff, prend place en 1954. Atticus Freeman (Jonathan Majors) est un vétéran de la guerre de Corée dont le père a disparu dans des conditions mystérieuses. Avec son oncle George et son amie d'enfance Letitia (Jurnee Smollett), il part à sa recherche. Sur la route, ils sont confrontés au racisme de l'époque, à des shérifs assoiffés de sang, des oligarques souhaitant rétablir l'ordre des choses; des menaces sur leurs vies bien plus terrifiantes que les monstres fantastiques qu'ils rencontrent.

Si Lovecraft Country, disponible sur OCS dès le 17 août, donne vie à certains monstres lovecraftiens, notamment un Cthulhu dans la scène d'ouverture, elle est assez éloignée de l'univers du romancier. Jordan Peele et Misha Green ont créé une série qui dépasse l'horreur et le fantastique. Forêt peuplée de monstres, maison hantée, société secrète, chasse aux trésors... la production rend hommage à de nombreux genres et tropes.

Finalement, ce que Lovecraft Country prend de H.P. Lovecraft, ce n'est pas tant son univers que son intérêt pour le racisme. C'est moins une série sur des monstres qu'une série sur la monstruosité du racisme. C'est un drame familial qui explore la peur avec laquelle vivent les personnes noires au quotidien aux États-Unis.

Humaniser les personnes noires

L'œuvre de H.P. Lovecraft était imprégnée de sa vision raciste du monde. Ses récits mettent généralement en scène un protagoniste solitaire qui découvre que l'humanité est présidée par des entités cosmiques puissantes et répulsives que nos esprits ne peuvent pas saisir.

Comme on peut le lire dans la version américaine de Slate, cette réalisation s'accompagne de la découverte d'une communauté de fidèles dégénérés dont l'humanité a été contaminée par du sang alien. Pour l'auteur noir N.K. Jemisin, cette répulsion pour les aliens et ceux qui s'accouplent avec eux est l'expression de la propre répulsion de Lovecraft pour les personnes noires et les relations mixtes. Plus généralement, dans ses écrits, l'auteur associe couramment la vertu, l'intellect, la civilisation et la rationalité à la classe dominante WASP; les autres gens sont des idiots, malfaisants et corrompus.

L'œuvre de H.P. Lovecraft était imprégnée de sa vision raciste du monde.

La série, comme le roman qui l'a inspirée, humanise les personnes noires qui avaient été animalisées dans l'œuvre de H.P. Lovecraft, elle s'intéresse à qui elles sont, à leurs relations, à leurs ambitions, à leurs personnalités. Elle fait des personnes afro-américaines les héros et héroïnes d'un genre dont elles avaient été jusque-là exclues par l'écrivain et les hommes qui se sont inspirés de son travail.

Complexe et métissée, Lovecraft Country rythme les mésaventures d'Atticus Freeman d'éléments sonores militants et de musiques noires de ces soixante dernières années. La voix de James Baldwin se mélange au rap de Frank Ocean, au flow de Gil Scott-Heron et au feu de Nina Simone, comme pour nous rappeler que le racisme n'a pas disparu, mais qu'il traverse le temps. Et s'il est toujours présent aujourd'hui, c'est que des œuvres comme celle de Lovecraft continuent d'habiter notre inconscient collectif.

Réhabiliter pour mieux critiquer

La série critique l'auteur tout en lui rendant hommage: la première scène nous fait comprendre l'importance qu'a eue l'univers de l'auteur pour Atticus Freeman enfant. Quelques séquences plus tard, nous découvrons que son amour pour ces récits s'est toujours accompagné de la connaissance du racisme de son auteur. Son père, interprété par Michael Kenneth Williams, l'avait en effet forcé à apprendre par cœur, On the Creation of N*ggers, un poème ignoble dans lequel H.P. Lovecraft estime que les personnes noires ont été créées par Dieu parce qu'il lui fallait créer des bêtes vicieuses.

Plus tôt dans la série, Atticus explique son amour pour les récits d'auteurs racistes à une femme qu'il a rencontrée dans un bus. «Les histoires sont comme les gens. Les aimer ne les rend pas parfaits. On essaie de les chérir et de fermer les yeux sur leurs défauts», dit-il. «Oui, mais les défauts sont toujours là», lui répond la femme.

On ne peut ni réécrire ni faire disparaître les œuvres créées par des auteurs et autrices contestables, ce que nous pouvons faire, en revanche, c'est honorer ce qu'elles nous ont apporté et critiquer la façon dont elles ont influencé chacun·e d'entre nous. Et nous pouvons le faire en créant des nouvelles œuvres qui vont à leur tour nous distraire, nous questionner et avoir un impact sur nos sociétés.

Newsletters

Le succès croissant des «Tuche» en dit long sur les attentes du public

Le succès croissant des «Tuche» en dit long sur les attentes du public

«Les Tuche 4», qui sort ce 8 décembre au cinéma, s'inscrit dans une franchise bâclée mais de plus en plus politique.

«West Side Story»: Steven Spielberg désespère de l'Amérique, en chantant

«West Side Story»: Steven Spielberg désespère de l'Amérique, en chantant

Le remake de la comédie musicale d'il y a 60 ans retrouve le tonus du show de l'époque tout en procédant à de multiples ajustements, pour proposer une vision d'ensemble bien différente.

«Lorsqu'elles disent “non”, les femmes pensent “oui”»: le déni du consentement, une tradition bien ancrée

«Lorsqu'elles disent “non”, les femmes pensent “oui”»: le déni du consentement, une tradition bien ancrée

La résistance des femmes aux assauts sexuels des ces messieurs a longtemps été perçue comme un acte feint, destiné à pimenter le jeu érotique et à flatter la force masculine.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio