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Biélorussie: la dernière dictature d'Europe va-t-elle enfin tomber?

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] Si la bataille des urnes est perdue, les Biélorusses continuent de manifester malgré les violentes répressions qui ont déjà fait au moins deux morts et des dizaines de blessés.

Manifestation au lendemain de l'élection présidentielle dont est sorti gagnant Alexandre Loukachenko, à Minsk (Biélorussie), le 10 août 2020. | Sergei Gapon / AFP
Manifestation au lendemain de l'élection présidentielle dont est sorti gagnant Alexandre Loukachenko, à Minsk (Biélorussie), le 10 août 2020. | Sergei Gapon / AFP

Malgré un mouvement de contestation inédit, un simulacre d'élections vient de reconduire au pouvoir pour un sixième mandat consécutif le dictateur Alexandre Loukachenko. Avec officiellement 80% des voix recueillies dimanche 9 août, la large «victoire» du président sortant n'a rien d'une surprise. Cela fait maintenant vingt-six ans que Loukachenko se maintient en poste grâce à un contrôle autocratique des institutions de ce pays de 9 millions d'habitants coincé entre la Russie et l'Europe.

Même drapeau, même police politique et une économie encore largement administrée: la République du Bélarus ressemble à s'y méprendre à la République socialiste soviétique de Biélorussie.

Après une parenthèse démocratique entre 1991 et 1993, Alexandre Loukachenko est élu en 1994 sur la promesse de la restauration de l'ordre soviétique dans un contexte de sévère récession. Une fois président, il renforce son pouvoir et neutralise l'opposition. La révision constitutionnelle de 1996 marque une importante étape dans le processus de centralisation autoritaire. Les décrets du chef de l'État ont maintenant force de loi. Le Parlement perd la plupart de ses prérogatives et est réduit à un simple rôle consultatif. L'opposition est exclue du processus politique.

Cette méthode de gouvernement, que Loukachenko a baptisé la «verticale du pouvoir», n'a rien à voir avec celle d'une démocratie directe comme les manuels sur «les bases de l'idéologie de l'État biélorusse» tentent de l'enseigner. Le chercheur Andrew Wilson le détaille dans son livre Belarus – The Last European Dictatorship. Loukachenko est devenu un maître dans l'art de manipuler les scrutins. Lors des élections présidentielles de 2001, il a par exemple subventionné des candidats «centristes» pour empêcher toute opposition réelle puis s'est assuré qu'ils se retirent de la course à la dernière minute. Enfin, Loukachenko a couronné sa victoire par une simple fraude, en augmentant d'environ 20% son écart avec ses opposants.

Les violations des droits de l'homme et les disparitions d'opposants ont mené l'Union européenne à prendre des sanctions en 2004, dont subsiste un embargo sur les armes et des sanctions individuelles. Vladimir Poutine, garant de Loukachenko au pouvoir, a montré avec l'annexion de la Crimée que tout changement de régime et tout rapprochement avec l'UE ne pouvait se faire qu'avec sa bénédiction. Les tentatives de dialogue ont toutefois vu Minsk souscrire à des positions communes avec l'Union européenne sur la démocratie et l'État de droit. Grandement dépendante de l'économie russe et sous pression du fait d'une gestion controversée de la crise du coronavirus (le président ayant notoirement suggéré de s'en guérir «à la vodka»), la Biélorussie n'a rien à gagner à s'isoler davantage.

Pour mater l'opposition, la méthode est simple: prison systématique.

La Biélorussie, qui n'a pas invité l'OSCE, dont elle est membre, à observer les élections de dimanche 9 août, était déjà critiquée pour ses violations de la liberté d'expression et des libertés publiques. Dans son rapport de 2017-2018, Amnesty International dénonçait la façon dont de nombreux manifestants pacifiques avaient été condamnés injustement, la liberté d'association étouffée par les accréditations draconiennes et les persécutions dont font l'objet les journalistes. Le rapport de Human Rights Watch de la même année dresse un constat similaire, soulignant également les restrictions à un système multipartite. L'Union européenne, ainsi que la France, l'Allemagne et la Pologne, avaient émis, à l'approche des élections, de sérieuses réserves sur les conditions de leur tenue.

Le dictateur fait face cette année à un soulèvement populaire inédit. Dès la fin du mois de juin, les rassemblements pour se débarrasser du «cafard Loukachenko» se sont multipliés à Minsk, la capitale. Le 30 juillet, 63.000 personnes se sont réunies dans un parc de Minsk en soutien à l'opposition, incarnée en la personne de Svetlana Tsikhanovskaïa.

Sans affiliation politique, cette femme de 37 ans a décidé de s'engager pour poursuivre le combat de son mari, Siarhei Tikhanouski, activiste, blogueur et réalisateur, emprisonné comme beaucoup d'opposants politiques au régime actuel. Soutenue par Valery Tsepkalo et Viktar Babaryka, dont les candidatures se sont vues interdites, Svetlana Tsikhanovskaïa comptait libérer tous les opposants enfermés, puis démissionner pour organiser des élections démocratiques. Cette stratégie lui a permis de rallier toute l'opposition et de devenir une figure du mouvement anti-Loukachenko.

Pour mater l'opposition, la méthode est simple: prison systématique. Selon Valentin Stefanovich, vice-président de Viasna, un centre de défense des droits humains, dont les propos ont été rapportée par le journal L'Écho, «plus de 1.000 personnes ont été détenues depuis le début de la campagne, certaines ont été relâchées, d'autres ont disparu. Vingt-cinq opposants, des candidats à la présidence, des blogueurs et des YouTubeurs, sont dans les prisons du KGB.»

Une atmosphère orwellienne règne à Minsk, entièrement quadrillée par la police et l'armée.

C'est le cas de notre ami Piotr Markielau, activiste au sein du Students for Liberty, notre association pro-libertés présente dans le monde entier. Le 29 juillet dernier, il était venu soutenir la grève de la faim entamée par la mère et l'épouse de Dmitriy Furmanov, opposant politique enfermé trois jours auparavant. À peine arrivé sur place, il a été emmené au poste de police sans ménagement par les forces spéciales OMON et condamné à douze jours de prison sans avoir pu faire appel à son avocat, le Covid-19 servant de prétexte idéal pour piétiner les droits fondamentaux –Covid contre lequel le gouvernement biélorusse n'a pas fait appliquer de mesure de distanciation sociale.

Svetlana Tsikhanovskaïa n'a officiellement recueilli que 9,9% des voix. Elle conteste les résultats comme les milliers de Biélorusses descendus dans les rues des principales villes du pays. Sous pression, elle s'est réfugiée ce mardi 11 août à Vilnius en Lituanie voisine.

Si la bataille des urnes est perdue, les Biélorusses continuent de manifester pacifiquement et courageusement malgré les violentes répressions qui ont déjà fait au moins deux morts et des dizaines de blessés. Une atmosphère orwellienne règne à Minsk, entièrement quadrillée par la police et l'armée. Les principaux réseaux sociaux sont rendus inaccessibles par les coupures d'internet. Le simple fait de lever le poing ou brandir le drapeau rouge et blanc de l'indépendance entraîne une arrestation sans ménagement. En seulement deux jours, les autorités ont déclaré avoir arrêté 3.000 manifestants, dont de nombreux journalistes. Les Biélorusses semblent néanmoins déterminés à résister. En témoignent les appels à la grève générale lancés dans tout le pays.

Il y a trente ans, le mouvement populaire Solidarność libérait la Pologne de la dictature communiste. «Arrache aux murs les dents des barreaux! Brise les chaînes, casse le fouet! Et les murs vont tomber, tomber, tomber, Et ensevelir le vieux monde!» La reprise par les opposants biélorusses de la chanson «Mury», l'hymne de Solidarność, dans les rues de Minsk, est tout un symbole. Il annonce peut-être le signe du changement dans le dernier pays d'Europe qui n'a pas encore goûté à la liberté.

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