Monde / Économie

Crise économique post Covid-19: qui gagne, qui perd?

Temps de lecture : 9 min

Étonnamment la Chine semble tirer son épingle du jeu, les États-Unis ne s'en sortent pas si mal tandis que l'Europe avance (ou recule) à son rythme.

Les différences sont considérables entre pays développés et pays en développement. | Bruno Kelzer via Unsplash
Les différences sont considérables entre pays développés et pays en développement. | Bruno Kelzer via Unsplash

C'est du jamais-vu, même au moment de la crise financière de 2008 qui avait été pourtant d'une rare brutalité. La chute du PIB enregistrée par les différents pays à travers le monde au deuxième trimestre est sans équivalent. Il n'y a pas lieu de s'en étonner: quand on demande aux gens de rester confinés chez eux pendant de longues semaines, il est évident qu'ils ne produisent plus, même si pour certaines activités le télétravail permet d'assurer une relative continuité.

Dans ce contexte, les économistes avaient fait des comptes rapides: dans des pays comme le nôtre, le recul de la production aurait pu atteindre voire dépasser 20%. Finalement, grâce à une reprise un peu plus vigoureuse que cela n'avait été anticipé, les premières estimations publiées fin juillet font état de chiffres légèrement moins élevés, sauf au Royaume-Uni, où la chute du PIB a atteint le niveau sans précédent de 20,4%. Mais les dégâts sont tout de même impressionnants.

Qu'on en juge. En France, selon l'Insee, le PIB aurait chuté de 13,8% au deuxième trimestre par rapport au premier. Tout est en recul: la consommation, l'investissement, les exportations. Cette dégringolade est un peu plus rapide que celle de la moyenne de l'Union européenne des Vingt-sept (11,9%) ou de la zone euro (12,1%). Les différences résultent essentiellement de la sévérité et de la durée des mesures de confinement ainsi que de l'exposition des différents pays aux activités les plus sévèrement pénalisées tel que le tourisme. Il n'est donc pas très étonnant que le PIB allemand ait reculé de seulement 10,1%, mais il est plus surprenant que l'Italie ait fait mieux que la France avec un recul de 12,4%. D'autres pays ont davantage souffert: le PIB du Portugal a cédé 14,1% et celui de l'Espagne 18,5%.

Non la France ne s'en sort pas mieux que les États-Unis

Le jour de la publication de tous ces chiffres, on a pu entendre de bien curieux commentaires, notamment en ce qui concerne la situation des États-Unis. Par exemple, sur une grande radio nationale, il a été dit le matin que la France, malgré sa mauvaise performance, s'en sortait mieux que les États-Unis, dont le PIB avait lourdement chuté de 32,9% au deuxième trimestre. Même commentaire le soir sur une chaîne d'information, avec une explication en prime: ce chiffre désastreux s'expliquerait par le caractère «libéral» de la gestion de l'économie américaine. Sous-entendu: quand ça va mal, aux États-Unis, on laisse faire, en attendant que les mécanismes qui poussent l'activité à la baisse cessent d'opérer.

Bien évidemment, tout cela est faux. Certes, les États-Unis ont publié le 30 juillet un communiqué annonçant un recul du PIB de 32,9% au deuxième trimestre par rapport au trimestre précédent, mais en rythme annualisé. La précision est importante, les États-Unis ayant une façon très particulière de communiquer sur leur taux de croissance: ils l'expriment en rythme annualisé pour montrer ce que serait la croissance sur une année complète si elle s'effectuait au rythme observé au cours du trimestre considéré. Dans ce cas, le rapport PIB du trimestre considéré sur PIB du trimestre précédent est élevé à la puissance quatre! En réalité, si on fait le calcul de façon usuelle, le PIB américain a reculé de «seulement» 9,5% au deuxième trimestre, c'est-à-dire moins fortement qu'en France et même mois fortement qu'en Allemagne.

Désaccord pour mille milliards de dollars

Quant à la gestion «libérale» de l'économie américaine, il faut rappeler que toutes les dispositions budgétaires déjà votées par le Congrès en faveur des ménages et des entreprises pour faire face à la crise du «virus chinois», comme dirait Donald Trump, s'élèvent à 3.600 milliards de dollars, soit 16% du PIB. Pour des libéraux censés refuser d'intervenir dans la vie économique, ce n'est pas mal!

Un budget de relance est en cours de discussion, mais Démocrates et Républicains n'arrivent pas à se mettre d'accord: pour résumer la situation, disons que les Démocrates voudraient un plan à 2.000 milliards de dollars et que les Républicains ne veulent pas, pour le moment, aller au-delà de 1.000 milliards.

Prenant acte de ce blocage, Donald Trump a annoncé le 8 août, depuis l'un de ses terrains de golf, la signature de quatre décrets: report du paiement des cotisations sociales à la charge des salariés pour ceux qui gagnent moins de 100.000 dollars par an, instructions données aux diverses administrations concernées pour que les personnes locataires et propriétaires puissent rester chez eux, prolongation de l'aide fédérale à la population au chômage à hauteur de 400 dollars par mois et prolongation de la suspension du remboursement des prêts étudiants ainsi que du taux zéro pour ces prêts.

Les dépenses publiques limitent la casse

Le cas américain est loin d'être isolé: dans la mesure de leurs moyens, tous les pays sont intervenus pour soutenir l'activité et permettre à leur population de passer ce cap difficile. La précision «dans la limite de leurs moyens» est importante: tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. Les différences sont considérables entre pays développés et pays en développement et, parmi les pays développés, un pays comme l'Allemagne aux finances publiques relativement saines a pu lancer des programmes de soutien à son économie plus importants qu'un pays aux finances publiques déjà très dégradées comme l'Italie.

Mais, globalement, les mesures prises par les États ont joué un rôle d'amortisseur de la crise très important. Mécaniquement, une chute du PIB doit entraîner une chute du revenu de la population d'un pays. Ce n'est pas ce qui s'est produit dans les pays développés, ainsi que le souligne une étude de l'OCDE portant sur les chiffres du premier trimestre, alors que les premiers effets de la crise commençaient à se faire sentir: «Malgré une chute de 2% du PIB réel par habitant dans la zone OCDE au premier trimestre de 2020, le revenu réel des ménages par habitant, qui donne une meilleure idée de l'évolution du bien-être économique des personnes, a augmenté de 0,1% En France, l'effort a été particulièrement important: le PIB par habitant·e a chuté de 6% au premier trimestre et pourtant leur revenu n'a reculé que de 0,3%.

Tous les pays sont intervenus pour soutenir l'activité et permettre à leur population de passer ce cap difficile.

Cette action des États a une conséquence non négligeable: une hausse vertigineuse des déficits et des dettes publics. Rappelons-nous les règles érigées à la création de la zone euro: des déficits publics qui ne devaient pas excéder 3% du PIB de façon à contenir la dette publique au-dessous de 60% du PIB. Dans la pratique, on en est fort loin et, d'une façon générale, dans tous les pays de l'OCDE, on en train d'arriver à des niveaux records: pas très loin de 14% du PIB pour les déficits et près de 140% pour la dette.

Les déficits gonflent

En France, le coût de la crise commence à apparaître très clairement dans les comptes publics: fin juin, le budget de l'État était en déficit de 124,8 milliards contre 84,9 milliards à la même époque de 2019, du fait d'un recul des recettes fiscales et surtout d'une hausse des dépenses. Et ce n'est pas fini: toutes les dépenses prévues n'étaient pas encore engagées fin juin et de nouvelles dépenses seront annoncées à la fin du mois dans le cadre du plan de relance.

Dès le mois de mars, Emmanuel Macron avait prévenu que tout serait mis en œuvre «pour protéger nos salariés et pour protéger nos entreprises quoi qu'il en coûte». Aucun économiste sérieux ne songerait à critiquer cette injection massive de liquidités dans les circonstances très particulières que traverse le monde actuellement. Le problème est que, ici comme dans beaucoup d'autres pays, ces dépenses nouvelles viennent s'ajouter à des dépenses qui, de façon structurelle, dépassent déjà très largement les recettes publiques.

Cette situation difficile des finances publiques risque de se prolonger plus que les discours sur la reprise de l'activité ne peuvent le laisser croire. Il est vrai que la situation se redresse rapidement, ainsi que le montrent les enquêtes réalisées auprès des entreprises et, de ce point de vue, en Europe, la France se distingue positivement, ce qui mérite d'être souligné. Mais il faut voir d'où l'on vient. La chute enregistrée au deuxième trimestre à travers le monde, à l'exception de la Chine, a été spectaculaire, nous l'avons vu; un record a même été enregistré à Singapour avec un plongeon du PIB de 41,2% (et ce n'est pas un chiffre annualisé!). Cette chute vient s'ajouter au recul du premier trimestre.

Et ce n'est pas fini

En Espagne, le PIB s'est établi fin juin à 22,1% en dessous de ce qu'il était un an plus tôt; le recul est de 19% en France, de 17,3% en Italie, etc. Il ne faut pas compter effacer ce creux avant la fin de 2021 ou le début de 2022, sachant qu'il est hors de question de voir l'activité retrouver rapidement son niveau antérieur dans des secteurs comme le tourisme ou l'aéronautique. Que ce soit en soutien des entreprises ou des ménages, les États vont rester fortement sollicités pendant une période assez longue et il n'est pas du tout assuré qu'ils puissent continuer à maintenir le revenu des habitant·es comme les pays membre de l'OCDE l'on fait au premier trimestre.

Même si le point bas de l'activité est passé, les statistiques de l'emploi vont continuer à porter les stigmates de la phase de récession. La France a perdu plus de 497.000 emplois salariés dans le privé au premier trimestre, puis encore plus de 119.000 au deuxième trimestre; tous les progrès enregistrés en ce domaine depuis la mi-2017 sont effacés.

Certes le taux de chômage a baissé au deuxième trimestre à 7,1% de la population, mais ce chiffre n'est pas significatif, comme l'explique bien l'Insee: pour être considéré comme chômeur selon la définition du Bureau international du travail, il faut chercher activement un emploi, ce qui n'était pas possible pendant le confinement.

Il est hors de question de voir l'activité retrouver rapidement son niveau antérieur dans des secteurs comme le tourisme ou l'aéronautique.

Aux États-Unis, le chômage continue à reculer, à 10,2% de la population active en juillet, depuis le point haut atteint en avril à 14,7%. Mais le rythme des créations d'emplois ralentit et des doutes commencent à être exprimés sur la capacité du pays à renouer avec la croissance et le plein-emploi, ainsi que le montrent le recul de Donald Trump dans les sondages depuis le début de la crise et le recul du dollar, à son plus bas niveau depuis deux ans.

En Australie, le taux de chômage peut être jugé relativement faible, à 7,5% de la population, il n'en est pas moins à son plus haut niveau depuis près de vingt-deux ans.

Incertitudes américaines…

Non seulement la sortie de crise sera longue, mais elle peut réserver des surprises. Les positions acquises peuvent être remises en cause du fait de la conjonction de deux phénomènes majeurs: la pandémie et le conflit commercial entre la Chine et les États-Unis. Pour l'instant, il est encore trop tôt pour déterminer quels seront les gagnants et les perdants.

D'un côté on voit que les États-Unis, notamment du fait de la gestion désastreuse de Donald Trump, n'arrivent pas à sortir de la crise sanitaire, mais d'un autre côté on voit ses grandes entreprises technologiques étendre leur influence et battre des records en bourse: le 6 août, grâce notamment à une nouvelle hausse d'Apple et de Facebook, l'indice Nasdaq Composite a établi son 31ème record de l'année et a franchi pour la première fois le cap des 11.000 points.

… et succès (provisoire?) de la Chine

De l'autre côté du Pacifique, la Chine semble sortir de la crise beaucoup plus rapidement que les autres pays après avoir réussi à limiter la casse: le PIB a baissé de 10% au premier trimestre, puis remonté de 11,5% au deuxième et, sur un an, le pays conserve un taux de croissance positif de 3,2%. Mais, dans le même temps, on voit des entreprises comme la coréenne Samsung fermer des usines en Chine pour se reporter vers des pays comme le Vietnam où la main d'œuvre reste nettement moins chère.

En attendant de voir ce que ces évolutions à long terme vont donner, on peut voir que le commerce extérieur chinois se porte bien, avec une vive reprise des exportations en juillet; on remarque en particulier un grand bond en avant des ventes de produits textiles, dont les masques.

La Chine semble sortir de la crise plus rapidement que les autres pays après avoir réussi à limiter la casse.

En France, la balance commerciale s'est encore dégradée au deuxième trimestre, avec un recul des exportations encore plus violent que celui des importations; notre pays souffre particulièrement de la chute des ventes dans l'aéronautique et les importations massives de masques ont contribué à elles seules à creuser le déficit de 3,7 milliards au cours de ce trimestre.

La bataille de l'après Covid-19 n'est pas encore gagnée.

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