Politique

Le retour des deux gauches irréconciliables

Temps de lecture : 9 min

En 2016, alors Premier ministre de Hollande, Valls avait évoqué des «positions irréconciliables à gauche». Cette fracture s'inscrit dans un cadre politique et historique qui dépasse la France.

Benoît Hamon, gagnant de la primaire de la gauche, et Manuel Valls, candidat défait, à l'ancien siège du Parti socialiste, rue de Solférino (Paris) le 29 janvier 2017. | Éric Feferberg / AFP
Benoît Hamon, gagnant de la primaire de la gauche, et Manuel Valls, candidat défait, à l'ancien siège du Parti socialiste, rue de Solférino (Paris) le 29 janvier 2017. | Éric Feferberg / AFP

On se souvient du discours de Manuel Valls sur les «positions irréconciliables à gauche» (15 février 2016) mais on doit l'analyser comme la conséquence directe des choix du quinquennat Hollande. Ces cinq années furent incontestablement un chemin de croix électoral pour le Parti socialiste (PS), dépouillé d'un très grand nombre de ses collectivités locales, acquises parfois depuis 1977 au profit de la droite.

À cette réalité s'est vite ajoutée une érosion militante pour le moins spectaculaire qui précipita le destin du PS, force dès lors présente en taches de léopard sur le territoire national (c'est-à-dire, d'une certaine manière, dénationalisée). La chute, outre le style de la présidence Hollande, vint de la politique économique de celui-ci, une politique de l'offre dont l'efficacité très discutée provoqua un lancinant et insidieux malaise au sein de l'électorat de gauche. Aux yeux de ce dernier, cette politique tournait le dos non seulement aux promesses de campagne de François Hollande, mais aussi à ce qui était encore ressenti comme l'identité et l'histoire du PS.

De ce conflit naquit une légende assimilable au coup de poignard dans le dos.

Signant sans le renégocier (d'après Jean-Marc Ayrault) le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG), le président Hollande engageait tout son quinquennat et ouvrait le deuxième chapitre d'une crise de régime commencée sous son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Comme la partie essentielle de la social-démocratie européenne, le PS hollandais s'enferra dans le souhait ardent d'être un bon élève de l'UE, appuyé en cela par une haute fonction publique (dont la célèbre promotion Voltaire de l'ENA) alors omniprésente et dont l'acculturation à «l'intégration négative» (Fritz Scharpf) tenait beaucoup d'une logique générationnelle. L'alignement sur Berlin devint un viatique.

Cependant un conflit larvé au sein du groupe socialiste s'instaura rapidement. De ce conflit –on ne peut plus normal dans un cadre parlementaire– naquit une légende assimilable au coup de poignard dans le dos, mais également une rétraction rhétorique flirtant avec l'accusation de trahison. Tandis que Matignon sous Manuel Valls campait l'isolement et adoptait un ton martial, le PS sous la houlette de Jean-Christophe Cambadélis entreprit une révision doctrinale tenant en deux mots –social-écologie– dont on comprend l'audace conceptuelle.

Fin août 2014, se saisissant d'un incident qui n'en était pas un –la «cuvée du redressement», initiative potache de militants de la circonscription d'Arnaud Montebourg lors de la fête de Frangy-en-Bresse–, François Hollande expulsa du gouvernement le ministre de l'Économie ainsi qu'Aurélie Filippetti et Benoît Hamon. Stigmatisant désormais d'hypothétiques ennemis de l'intérieur de la gauche, la suspicion va frapper les timides frondeurs puis la gauche radicale et son candidat de 2012 et 2017, Jean-Luc Mélenchon –pourtant ancien sénateur socialiste et ministre de Lionel Jospin.

Menace sur les fondamentaux européens du PS

La théorie des deux gauches irréconciliables n'est pas l'invention de Manuel Valls. Peut-être l'ignore-t-il. Elle vient d'Amérique latine et est l'œuvre de Teodoro Petkoff, un ancien guérillero marxiste converti en 1994 aux recettes néolibérales, dont il fut l'un des artisans. Mais Petkoff est d'abord un intellectuel et un théoricien. Si la social-démocratie n'a jamais eu de base sociale, elle a néanmoins exercé le pouvoir et mené des politiques de réformes structurelles massivement impopulaires. Les élections de Lula, Morales, Chávez doivent n'avoir aucune unité aux yeux de Petkoff. Il se charge de désigner démocrates et totalitaires et d'opposer Lula à ses collègues.

Le destin de Lula invalide cette thèse. Cependant habile agent d'influence, séducteur en diable, le directeur de TalCual (son journal) livre aux personnalités et journalistes européens et américains une thèse tellement simple qu'elle devient l'alpha et l'omega de l'analyse de la situation (géo)politique du continent sud-américain. Elle sert aussi à défendre en fanfare les initiatives et ingérences contre différents gouvernements du sous-continent. Elle va enfin servir à disqualifier les militants du Nord, suspects de soutien trop marqué aux révolutions légales d'Amérique latine.

En Europe, la situation est différente, comme l'ont montré très tôt Fabien Escalona et Mathieu Vieira en exposant la profonde mutation de la gauche radicale à partir de 1989. L'affaissement des partis communistes d'Europe occidentale a laissé le champ libre à des entreprises politiques s'inscrivant en rupture avec la révolution néolibérale et promouvant la démocratie comme axe principal, assimilant beaucoup plus aisément d'autres combats comme le féminisme ou l'écologie, nés de la mutation déjà ancienne de nos vieilles sociétés industrielles.

Tranchant le faux débat relatif au sociétal substitué au social en vogue dans les années 1990-2000 par une option simple (et le social, et le sociétal), la gauche radicale s'appuie dans les faits sur les bastions populaires du Parti communiste français (PCF) et les milieux diplômés précarisés. Peu ou prou, la même tendance se dégage en France et en Espagne.

L'accusation publique

L'instrumentalisation de l'islamisme fait partie de l'arsenal rhétorique des deux gauches irréconciliables au nom d'une laïcité qui n'a rien à voir avec la laïcité mais tout avec une islamomanie, obsession de l'islam, aussi faible dans l'analyse que délétère pour le bien commun. Elle en est peut-être la pierre angulaire.

En 2016, une infox accuse Clémentine Autain, alors responsable du petit parti de gauche radicale Ensemble. Après la calamiteuse campagne de Claude Bartolone aux élections régionales d'Île-de-France, on orchestre une rumeur selon laquelle Clémentine Autain aurait rencontré Tariq Ramadan au cours d'un meeting, information fausse au point qu'ils ne sont jamais rencontrés et ne souhaitaient pas le faire.

S'en prendre à un concept de sciences sociales sur un plan politique, cela a de quoi étonner.

Dans les mêmes années, une partie de la presse française rapporte de supposées accointances de Podemos, le parti de Pablo Iglesias, avec... les islamistes. Information finalement démentie puis retirée. Sur un plateau télé, c'est la députée Obono qu'on oblige à clamer «Vive la France». Les accusations en antisémitisme pleuvent à foison (aidées en cela par les propos irresponsables de quelques élus isolés mais douteux sur ce plan). Un groupe comme le Printemps républicain, formé par d'anciens socialistes (ou toujours socialistes), proche de l'ancien Premier ministre Manuel Valls, joue un rôle particulièrement incendiaire sur les réseaux sociaux dans la perspective d'identifier gauche radicale, islamisme et Indigènes de la République.

Autre cible désignée: l'intersectionnalité (lire sur ce point l'excellent article de Gildas Le Dem dans la Revue du crieur). Concept intéressant quoique évidemment critiquable comme l'est tout concept, issu de la sociologie anglo-saxonne, il permet de dévoiler des dominations croisées (femme et noire, gay et SDF, etc.) qui pèsent sur le champ social. Concept de sociologie servant la réflexion bonne ou mauvaise de certains milieux militants.

S'en prendre à un concept de sciences sociales sur un plan politique, cela a de quoi étonner; surtout au cours d'une cérémonie municipale comme ce fut le cas lorsque Frédérique Calandra, maire sortante du XXe arrondissement de Paris, s'en prit à ce concept. Dans le même ordre d'idées, on pourrait imaginer le maire de Montargis ou de Vesoul mener la charge contre le concept d'habitus cher à Pierre Bourdieu devant ses administrés. Enfin, le populisme de gauche (théorisé par Chantal Mouffe et Íñigo Errejón) fait l'objet d'analyses faussées et simplistes tendant à l'assimiler à une forme de démagogie chauvine. Le paroxysme fut atteint le 10 novembre 2019 avec le choix de La France insoumise de participer à une manifestation contre l'islamophobie, dont personne ne s'accorde intellectuellement sur la définition exacte...

La social-démocratie lâche Hamon

Dans la logique des deux gauches irréconciliables, la suspicion et la dénonciation valent argument. Le candidat désigné face à Manuel Valls pour représenter le PS à la présidentielle, Benoît Hamon, fit les frais de la même logique implacable. Si l'on savait que 6% de l'électorat français, de gauche mais socio-libéraux, penchaient pour Emmanuel Macron, une véritable campagne vit le jour pour justifier non seulement la fuite de cet électorat mais également la mise en accusation de la ligne de la campagne jugée irresponsable. Bernard Cazeneuve intima l'ordre de suivre la ligne de la présidence Hollande. De grands élus firent successivement défection. Bertrand Delanoë porta le coup de grâce en expliquant qu'il voterait Macron. Cependant, au-delà de ces défections, Benoît Hamon est victime d'un contexte plus vaste.

Le fond idéologique d'alors explique la logique qui pèse sur le destin de la social-démocratie européenne. Après la crise de 2008, la logique de grande coalition s'empare d'un SPD déclinant mais aussi de son voisin autrichien du SPO tandis qu'en Espagne, le journal de centre gauche El País appelle à une coalition entre le PSOE et le PP. Tout cela au nom du soutien aux politiques mises en œuvre au sein de l'UE, qui porte désormais en elle une forme de «césarisme bureaucratique» (Razmig Keucheyan et Cédric Durand). La première victime de cette ligne sera le PASOK écrasé par la gauche radicale grecque, SYRIZA.

Les deux gauches irréconciliables servent à discréditer la campagne de Benoît Hamon et poussent, à l'instar de Manuel Valls, à se porter sur Emmanuel Macron, qui bénéficie de l'appui de grands élus PS et d'une part importante de l'électorat PS puisque 60% des électeurs et électrices d'Emmanuel Macron se sentent alors «proches du PS» tandis que la distance idéologique entre l'électorat Hamon et l'électorat Mélenchon demeure faible. En un sens, c'est bien l'encadrement social-démocrate et l'électorat de centre gauche rendant un verdict d'irréconciliabilité, qui vouent Hamon au pilori et Mélenchon au purgatoire.

Mélenchon, son drapeau face aux 150 signatures

En avril 2017, Jean-Luc Mélenchon obtenait 19% des suffrages, soit 7 millions de voix. Benoît Hamon, candidat du PS et d'EELV, environ 3 millions de voix. Le 3 juin 2020, Olivier Faure a demandé la désignation d'un candidat «commun pour l'ensemble de la gauche et des écologistes» mais sans Jean-Luc Mélenchon, coupable d'avoir prôné un «populisme de gauche», une fois de plus légèrement caricaturé.

Si, en son temps, Jean-Luc Mélenchon a délibérément mis au rebut le «front unique» (inventé par Paul Levi et postulant que les partis du mouvement ouvrier doivent «marcher séparément et frapper ensemble»), la constance du PS à refuser de tendre la main à la gauche radicale fait l'impasse sur quelques réalités sociologiques et électorales dures, qui rendent déjà la stratégie d'Olivier Faure périlleuse sinon obsolète ou inepte.

La social-démocratie européenne dicte ses choix à un PS se raccrochant à toutes les fausses consciences du moment pour freiner sa chute.

L'opération, rondement menée, vise en effet à former un bloc PS-EELV en y ajoutant sans doute Génération-s. Une tribune de 150 personnalités, pilotée par Christian Paul et Guillaume Duval, donne chair à ce projet, en en excluant évidemment les membres, élus, représentants de la gauche radicale. Cependant, cette stratégie ignore plusieurs tendances lourdes qu'on retrouve dans l'ensemble de l'Europe: électoralement, du fait des mutations de nos sociétés, la social-démocratie poursuit son déclin tandis que les progrès réels des écologistes sont encore contraints par leur périmètre social et géographique restreint. Les écologistes européens (Green European Foundation) ne sont pas dupes et c'est cette très exacte analyse qui a poussé les Grünen autrichiens à s'allier paradoxalement avec la droite.

S'il y a une relative fracture entre gauche radicale et le nouveau bloc PS-EELV, elle oblige la première à devenir une gauche radicale de gouvernement et donc à réviser son rapport au pouvoir, comme elle oblige la social-démocratie à réviser son rapport à l'Union européenne telle que conçue depuis l'Acte unique. Elle n'existe pas véritablement (si l'on suit les analyses du politiste Pierre Martin et d'autres) parmi l'électorat. Alors qu'en Espagne et au Portugal, gauche radicale et social-démocratie gouvernent ensemble, ou du moins forment une coalition commune, il semble que la social-démocratie européenne –et son souhait concomitant de formation d'un bloc central avec le centre droit et de rejet de la gauche radicale– dicte ses choix à un PS se raccrochant à toutes les fausses consciences du moment pour freiner sa chute.

Les anathèmes échangés font fi d'une réalité électorale et sociologique majeure: la gauche est en danger de mort. La base électorale de la social-démocratie s'effondre (sous l'effet générationnel notamment), la gauche radicale se refuse encore à devenir une gauche radicale de gouvernement (ce qui implique un ou des compromis) et le vote écologiste en progrès garde sa volatilité. La thèse des deux gauches irréconciliables, c'est à l'évidence la saignée des médecins de Molière, c'est-à-dire le meilleur moyen de faire passer le malade de vie à trépas.

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