Société / Culture

À quoi rêvent les statues en tombant de leur piédestal?

Temps de lecture : 8 min

La ville postcoloniale et son imaginaire sont à inventer.

La statue de Louis XIV abattue, place des Victoires, en août 1792. | Dessiné et gravé par Couché fils, terminé par Le Jeune via Wikimedia Commons
La statue de Louis XIV abattue, place des Victoires, en août 1792. | Dessiné et gravé par Couché fils, terminé par Le Jeune via Wikimedia Commons

Le 10 août 1792, à l'appel de la Commune insurrectionnelle et des sections, le peuple de Paris se soulève et prend le palais des Tuileries, où la famille royale vit sous surveillance depuis l'épisode de la fuite de Varennes.

Après le départ du roi et de sa suite à l'Assemblée nationale, les insurgés envahissent la cour du château, dont les Gardes suisses organisent la défense. 300 de ces derniers périront, tués durant le combat ou après, dans les escaliers, les cours, les jardins. Le nombre de victimes parmi les assaillants serait du même ordre de grandeur.

En traversant les Tuileries dans les pas du major Karl Josef von Bachmann, cheminant tristement entre les arbres au feuillage dégarni par un automne précoce, le souverain aurait dit: «Comme les feuilles tombent vite, cette année.» Faut-il entendre dans cette phrase une simple observation climatique ou une prémonition des massacres de Septembre, de la première Terreur et, finalement, de sa propre exécution cinq mois plus tard?

Dans les jours qui suivent, quatre statues érigées au XVIIe siècle sont abattues par les révolutionnaires: la statue équestre d'Henri IV installée en 1614 sur le pont Neuf (elle y sera remplacée par une copie en 1818); la statue équestre de Louis XIII installée en 1632 au centre de la place Royale, actuelle place des Vosges; la statue équestre de Louis XIV, installée en 1699 au centre de la place Louis-le-Grand (place Vendôme); la statue en pied de Louis XIV, installée en 1686 au centre de la place des Victoires.

Louis XVI, suspendu mais pas encore déposé, passe ses trois premières nuits hors des Tuileries au couvent des Feuillants, à deux pas de la place Royale et de la place Louis-le-Grand. Je l'imagine à la fenêtre de sa chambre, où lui parvient la clameur victorieuse de la foule au moment où les statues des Bourbons se brisent sur le pavé. On charge leur bronze d'icônes déchues sur des charrettes pour les envoyer à la fonte.

Tout processus révolutionnaire est un séparatisme

S'indigne-t-il, comme Emmanuel Macron le 14 juin dernier, contre la «réécriture haineuse ou fausse du passé» à laquelle le peuple parisien est en train de procéder? Le soulèvement du 10 août est-il pour lui un combat «récupéré par les séparatistes»? Se jure-t-il, dents et poings serrés, que la monarchie «n'effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire» et qu'elle «ne déboulonnera pas de statue»?

C'est trop tard: la Première République sera proclamée le 22 septembre 1792. Les heures de la monarchie sont comptées et son temps révolu. Les Bourbons, ou plutôt les clones de leur statue d'origine, retrouveront certes leur piédestal sous la Restauration. Mais celle-ci, parenthèse contre-révolutionnaire de seize ans, se dissoudra en 1830 dans le régime constitutionnel de la Monarchie de juillet, lui-même supplanté en 1848 par la Deuxième République. Les statues, même à cheval, n'ont pas le pouvoir d'entraîner toute une nation à rebours, à contresens de l'histoire.

Tout processus révolutionnaire, par définition, est un séparatisme: il consiste à se séparer de l'ordre précédent, le plus souvent par la violence –symbolique en ce qui concerne les statues. Comme le dit l'historien Emmanuel Fureix, spécialiste de l'iconoclasme politique, «les monuments sont aussi des lieux de pouvoir où s'exprime une domination symbolique qui peut être ressentie comme une violence dans le présent».

La question est de savoir si le déboulonnage s'inscrit toujours dans un processus de type insurrectionnel et, le cas échéant, si celui-ci constitue un progrès historique ou s'il traduit au contraire une régression des libertés.

Comme si l'histoire était déjà écrite

La mort de George Floyd, le 25 mai dernier, a provoqué une onde de choc aux États-Unis et à travers le monde. Dans les anciennes puissances coloniales, notamment en Grande-Bretagne et en France, des manifestant·es antiracistes s'attaquent depuis deux mois et demi aux statues de femmes et d'hommes incarnant le système colonialiste, esclavagiste et impérialiste –cette structure de domination que l'historienne Aurélia Michel, dans Un monde en nègre et blanc, appelle «l'ordre blanc».

À Bristol, on abat puis on jette à l'eau la statue d'Edward Colston, négociant négrier; à Paris, devant le Palais Bourbon, on ensanglante de peinture rouge la statue de Colbert, architecte du Code noir qu'un graffiti accuse de «négrophobie d'État»; chez moi, à Philadelphie, on exfiltre de nuit la statue de Frank Rizzo, ancien maire connu pour ses politiques discriminantes envers les personnes noires et les homosexuelles, tout en laissant des milices armées patrouiller devant celle de Christophe Colomb; en Martinique, on déboulonne celles de Schoelcher l'abolitionniste et de Joséphine la fille de planteurs esclavagistes, qui avait déjà été décapitée en 1991.

Comment savoir ce qui se passe, ce qui est réellement en jeu quand une statue est renversée de son piédestal? Comment comprendre et raconter un événement quand les dés roulent encore, quand le drame continue à se jouer –quand le brouillard du présent ne s'est pas encore levé? Si le sens de l'histoire se dévoile a posteriori, quel récit fera-t-on d'ici quelques années de la séquence où nous nous trouvons depuis que Derek Chauvin a refusé d'entendre les implorations de George Floyd? Quelle clé, quel principe d'interprétation trouveront les historien·nes pour mettre au jour la vérité de ce moment?

À plus court terme, une autre question se pose. Compte tenu de toutes ces incertitudes, pourquoi deux historiographies antagoniques sont-elles prêtes à l'emploi, comme si l'histoire était déjà écrite et que certains en connaissaient la signification?

Pour les uns, les actes iconoclastes de ces dernières semaines expriment à la fois une libération attendue depuis trop longtemps et une prise de conscience politique dont seraient incapables les autorités, obsédées par la préservation du patrimoine. Pour les autres, au contraire, cette demande de justice serait «une impasse» ou l'expression d'un «manichéisme orwellien». Un sinistre prélude aux ténèbres de la peste identitaire et de la dictature des minorités?

Complexifier notre connaissance du passé

D'un côté, les déboulonnages s'inscrivent, comme en 1792, dans une logique révolutionnaire de réappropriation de l'espace public. De l'autre, ils participent d'une cancel culture obsédée par l'élimination systématique des signes qui blessent les identités minoritaires; cet effacement, si l'on suit les éditorialistes qui se sont spécialisé·es récemment dans la défense du patrimoine, ne serait pas différent de la chasse aux statues parisiennes sous l'Occupation.

Aux yeux d'un pouvoir et d'un commentariat qui se posent de fait en piliers d'un ordre prétendument universaliste, l'antiracisme devient une idéologie anti-républicaine, communautariste et finalement raciste; de même, la mise à sac de statues liées à l'histoire de la colonisation n'est plus un acte politique, mais le symptôme d'une idéologie négationniste.

Or, si négationnisme il y avait, il serait ici à chercher parmi les conséquences possibles de l'iconoclasme, non dans les déprédations elles-mêmes. Imaginons que disparaissent toutes les statues de personnages ayant contribué à l'édification de «l'ordre blanc»: qui empêchera les vrais négationnistes d'affirmer demain que le commerce triangulaire est un mythe? Que la colonisation n'a pas eu lieu? Que l'esclavage n'est qu'une fiction inventée par des stratèges victimaires?

En France, ces réalités historiques demeurent des pages manquantes dans le grand roman national; le racisme reste un objet lointain dont l'histoire nous est étrangère. Comment les déboulonnages pourraient-ils, du point de vue de la majorité, être autre chose qu'excessifs et virulents? On connaît la chanson: allons, ces statues ne font de mal à personne; elles sont là depuis toujours et personne ne fait plus attention à elles; pourquoi tant de bruit et de fureur?

L'idée, sous une forme fatalement excessive et virulente, n'est-elle pas justement de proposer des contre-récits, de prendre en compte les points de vue de celles et ceux qui ont lutté contre la conquête coloniale, la traite des Noirs et l'esclavage? Cette contre-histoire de France, en explorant les angles morts de la version officielle, est le contraire du négationnisme: elle a vocation à approfondir, affiner, complexifier notre connaissance du passé.

Que faire de cet héritage?

Le chantier est immense et il concerne aussi l'avenir, dans la mesure où la ville postcoloniale est à inventer bien au-delà des seules statues. Combien de rues, dans les anciens ports négriers de notre façade atlantique, portent encore le nom d'un armateur ou d'un marchand ayant fait fortune dans le commerce triangulaire? À l'inverse, combien d'écoles, de stations de métro ou de jardins publics portent le nom d'un Toussaint Louverture, à qui la ville de Bordeaux a très symboliquement attribué une impasse? Où, dans l'Hexagone, la mémoire des victimes des massacres de Thiaroye (1944), de Sétif (1945) ou de Pointe-à-Pitre (1967) est-elle visible?

N'est-il pas sidérant, dans un pays où on ose encore parler d'importation au sujet du racisme, que Martin Luther King, Malcom X, Nelson Mandela soient plus présents dans l'espace public que les figures du combat antiraciste français? Pourquoi, lorsqu'on décide de débaptiser un lycée Colbert, se tourner vers les États-Unis et choisir le nom de Rosa Parks pour le remplacer, alors que des options tout aussi pertinentes abondent dans l'histoire de France?

En définitive, que faire de cet héritage? Où les statues de «l'ordre blanc», si l'on décide qu'il n'est souhaitable ni de les détruire ni de les maintenir en place, doivent-elles aller mourir?

Comme le dit Elke Selter, chercheuse à l'Université de Londres et spécialiste des questions patrimoniales dans les zones de conflit, une simple plaque de contextualisation ne suffira pas: ce serait une sorte d'oxymore affirmant que la statue en question est là mais qu'elle ne devrait pas.

Memento Park (Budapest) et l'exposition permanente de la Spandau Zitadelle à Berlin constituent des propositions muséographiques plus pertinentes. Dans les deux cas, il s'agit d'exposer les vestiges et les fantômes d'un ordre totalitaire: statues communistes dans le premier cas, tête monumentale de Lénine et Décathlète d'Arno Breker, figure de proue de l'art national-socialiste dans l'autre. À Budapest comme à Berlin, ces exhibitions existent dans un espace clos, soustrait à la voie publique. Elles s'inscrivent dans un storytelling où elles viennent s'insérer comme traces et artefacts.

En d'autres termes, ces statues ne font plus partie du champ de la vie quotidienne; elles reflètent un passé, qu'il n'est pas question de nier et qu'il faut au contraire continuer à étudier, mais elles ne représentent ni le présent ni l'avenir. Si je veux les voir, j'en ai la possibilité, c'est mon initiative individuelle; les statues ne s'imposent pas à moi, nul ne risque de tomber dessus au hasard d'une flânerie.

À Bristol, on a choisi une autre option: évacuer la statue de Colston sauvée des eaux et la remplacer par celle d'une manifestante Black Lives Matter. Ce n'est pas la proposition plus créative que Banksy avait formulée sur son compte Instagram pour immortaliser la scène historique du déboulonnage.

Les possibilités sont multiples. Loin de réécrire l'histoire, il s'agit de repenser nos espaces urbains afin que chacun·e s'y sente chez soi et que nous y trouvions tous et toutes notre place en tant qu'héritières et héritiers de l'histoire coloniale. À l'heure où se fabriquent et se dessinent les imaginaires fluides de la ville postcoloniale, il y a là un point à méditer pour les esprits chagrins qui se lamentent de l'intransigeance anachronique de la foule en colère: s'il ne faut pas juger hier à l'aune des valeurs d'aujourd'hui, au nom de quoi devrait-on juger aujourd'hui à l'aune des valeurs d'hier –auxquelles, jusqu'à nouvel ordre, l'histoire a donné tort?

Newsletters

Roue libre

Roue libre

Les filles peuvent s'habiller comme elles veulent, c'est un droit, pas une opinion

Les filles peuvent s'habiller comme elles veulent, c'est un droit, pas une opinion

Leur interdire des tenues sous prétexte qu'elles risquent d'exciter les garçons hétéros, c'est ce qu'on appelle la culture du viol.

Ils sont tous devenus fous à Marseille ou quoi?

Ils sont tous devenus fous à Marseille ou quoi?

[BLOG You Will Never Hate Alone] Dans la cité phocéenne, les réactions suscitées par les mesures gouvernementales dénotent une détérioration de la vie démocratique.

Newsletters