Politique / Monde

«Le Liban c'est la famille de la France»

Temps de lecture : 8 min

Pour témoigner de son soutien, Emmanuel Macron s'est rendu à la capitale à la suite de l'explosion dramatique qui l'a secouée. Il en faudra certainement davantage au peuple libanais pour se relever.

L'intérêt de la France pour le pays du cèdre n'est pas nouveau. | Thibault Camus / POOL / AFP
L'intérêt de la France pour le pays du cèdre n'est pas nouveau. | Thibault Camus / POOL / AFP

Emmanuel Macron est arrivé à Beyrouth le 6 août pour témoigner de l'amitié de la France au pays du cèdre après un drame de plus dans «ce pays bien-aimé», pour reprendre les mots du journaliste Jean‑Dominique Merchet.

Une catastrophe qui fait la une des médias français et qui émeut, comme tous les drames traversés par le Liban. Pourquoi ce pays nous touche-t-il à ce point?

Les liens historiques de la France avec lui sont connus: «Le Liban c'est la famille de la France», résume le ministre des Affaires étrangères Jean‑Yves le Drian. «Une évidence qui s'impose, parce que c'est le Liban, parce que c'est la France», dit le président français à son arrivée.

Un intérêt français ancien

L'intérêt d'Emmanuel Macron pour le pays du cèdre n'est pas nouveau. Il l'a marqué dès sa campagne électorale par une visite en janvier 2017, puis ses équipes diplomatiques ou des nominations importantes (à la tête de la DGSE par exemple) ont compté plusieurs diplomates anciennement en poste à Beyrouth.

Mais au-delà des mots, la double impuissance occidentale et libanaise a ramené depuis longtemps les émotions à une nostalgie dépitée, plutôt que d'en faire des moteurs pour l'action. «Aidez-nous à vous aider, bon sang !», lançait il y a peu Jean‑Yves Le Drian, résigné, à un pays plongé dans une crise multiple.

On se souvient de l'ouvrage du journaliste britannique Robert Fisk sur la guerre civile libanaise, Pity the Nation, paru en 1990. Trente ans plus tard, on n'en finit toujours pas d'avoir pitié du «pauvre Liban». Est-il enfin possible, cette fois, d'aller plus loin?

«Aidez-nous à vous aider, bon sang !»
Jean‑Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères

L'émotion est vive aujourd'hui, encore faut-il en décrypter les ressorts: le Liban émeut pour des raisons romantiques sans doute nobles, mais il conviendrait d'être capable de traduire cette émotion politiquement et avec efficacité, ce qui jusqu'à présent n'a pas été le cas.

Que peut faire la France désormais, face aux grands prédateurs internationaux qui ne manqueront pas de suivre le martyr de Beyrouth avec intérêt? Quels espoirs reste-t-il pour promouvoir une certaine idée du Liban, et laquelle exactement?

La violence du Liban

Les événements libanais remontent immédiatement au plus haut niveau des médias et de la décision politique en France. «On peut réveiller un président de la République en pleine nuit pour le Liban», nous confiait un diplomate français dans une discussion antérieure à l'explosion de Beyrouth. Il y a des raisons géopolitiques à cela.

La France connaît la violence du Liban: elle en a elle-même payé le prix avec l'assassinat de son ambassadeur Louis Delamare en 1981, l'attentat contre le quartier général des troupes françaises en 1983, ou plusieurs prises d'otages (dont le chercheur Michel Seurat ne revint jamais).

Un laboratoire permanent des rapports de force régionaux

Le pays reste par ailleurs un laboratoire permanent des rapports de force régionaux, comme l'a montré Bernard Rougier dans ses travaux (Le jihad au quotidien, 2004; L'Oumma en fragments. Contrôler le sunnisme au Liban, 2011).

À l'inverse d'autres puissances qui voient le Liban comme un paramètre de l'enjeu syrien, Paris a tendance à voir la Syrie comme un paramètre (omniprésent) de l'enjeu libanais.

Au-delà de ce Liban qui compte régulièrement nombre de ministres avec la double nationalité franco-libanaise, il y a la Méditerranée et le monde arabe, ce double voisinage stratégique crucial.

Il y a aussi les raisons affectives mais rationnelles. Si les Libanais·es restent proches de la France, cela signifie aussi que la France garde, grâce à cette population, un peu d'influence ou au moins de visibilité en Méditerranée orientale.

Une influence française au Proche-Orient

Le Liban renvoie également à la question des personnes de confession chrétienne d'Orient, qui préoccupe Paris. D'autres puissances régionales ou partis libanais comme le Hezbollah n'ont pas manqué d'accuser la France et sa vision d'un Liban uniquement chrétien.

L'argument ne tient pas: on n'a jamais autant critiqué l'amitié franco-libanaise que lorsqu'elle était incarnée par Jacques Chirac et Rafic Hariri, lequel était… sunnite.

Le président Jacques Chirac en conversation avec le Premier Ministre libanais au palais de l'Élysée, le 28 septembre 1996. | Pierre Verdy / AFP

En revanche, cette question est perçue comme légitime à Paris, non pas au nom du communautarisme mais à l'inverse, de l'universalisme: la France, estime-t-on, n'a pas à se cacher de défendre les minorités opprimées. Elle défend donc les chrétien·es d'Orient aujourd'hui maltraité·es, comme elle a défendu la population Kosovare musulmane à la fin des années 1990, ou l'ethnie rohingya plus tard.

Le pouvoir de l'émotion

Il y a enfin les raisons émotionnelles moins rationnelles. Le Liban de jadis, sa douceur de vivre avant la guerre civile, cette «Suisse du Moyen-Orient» qui a sombré avec le sentiment qu'elle avait tout pour être heureuse, n'est pas sans correspondance dans les inconscients politiques avec la perte de puissance de l'Europe, avec un passé plus faste, ni avec les doutes que la France entretient aujourd'hui sur son propre déclin.

Il n'est donc pas si étonnant de voir la situation actuelle à Beyrouth donner, à Paris, des envies de sursaut, voire de résurrection, à accomplir ensemble.

Le manque de moyen français au Proche-Orient malgré une détermination renouvelée sous chaque président de la Ve République, le départ des Occidentaux sous les coups de la violence dans les années 1980, les progrès stratégiques de l'Iran qui a pu compter sur d'innombrables erreurs américaines (surtout en Irak), remuent maintenant bien des sentiments. D'autant que les deux pays, par l'intermédiaire de nombreux liens interpersonnels et interculturels, continuent d'évoquer ensemble, sans cesse, ces paradis perdus.

Le temps des prédateurs

En se faisant acclamer à Beyrouth tout en tançant ouvertement la classe politique libanaise, Emmanuel Macron suscitera immanquablement une réaction iranienne, qui ne peut apprécier de se voir ainsi damner le pion par une opération politico-médiatique réussie –qui n'est pas sans rappeler la popularité de Jacques Chirac dans la même région un quart de siècle plus tôt.

Or Téhéran garde ses relais, ses réseaux, et bien entendu la puissance du Hezbollah, le parti chiite libanais, sur le terrain, dont les démonstrations de force restent dans toutes les mémoires.

Soutien au Hezbollah à Awkar, au nord-est de Beyrouth, lors d'une marche contre les États-Unis, le 10 juillet 2020. | Joseph Eid / AFP

Quelle sera par ailleurs l'attitude de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, et d'Israël? La Russie, désormais omniprésente auprès du régime syrien moribond mais survivant, pourrait être du côté de ce puissant voisin.

Si Vladimir Poutine est probablement trop prudent pour s'engager dans un guêpier moyen-oriental de plus, il ne fera de cadeau à aucune velléité européenne de reprendre la main au Levant.

Enfin, la Chine qui a besoin de relais pour les volets méditerranéens de ses routes de la soie (la Belt and Road initiative, ou BRI), peut déverser sur le pays, au titre d'aide d'urgence, des sommes que l'Europe peinera à rassembler, occupée à financer ses propres programmes de sauvetage face à la crise sanitaire.

Or l'agenda de Pékin n'est pas celui de la France. L'habitude chinoise, comme celle de la Russie, est de soutenir les gouvernements en place pour en tirer des concessions, et non de les pousser à la réforme.

Pour reprendre le titre du dernier ouvrage de François Heisbourg, nous sommes au «temps des prédateurs».

Le geste habile d'Emmanuel Macron

Le voyage d'Emmanuel Macron au Liban reste un geste politique habile en soi. Son immédiateté en fait la première visite d'un dirigeant étranger après la catastrophe du 4 août, ce qui est symboliquement fort.

La priorité donnée à la population et à la visite des lieux de l'explosion, plutôt qu'à la classe politique, le tout assorti d'un ton ferme à l'égard de cette dernière, correspond aux attentes populaires du peuple libanais.

Emmanuel Macron a promis une aide logistique supplémentaire publique privée, que la France entend organiser, y compris à l'échelle internationale, avec l'Union européenne. Il a évoqué une conférence internationale de soutien, une aide directement aux acteurs sur place, «sans qu'aucun détournement ne soit possible», soutenu «un ordre politique nouveau», et des «opérations de transparence indispensables». Prenant ainsi de front «des systèmes qui n'ont plus la confiance de leur peuple», et auxquels il refuse de donner «un chèque en blanc».

Emmanuel Macron dans le quartier ravagé de Gemmayzeh, le 6 août. | AFP

Cependant, d'importantes forces internationales ou transnationales n'entendent pas exactement redonner un «mandat libanais» à la France. Elles se combinent avec des intérêts internes.

Le Liban a ainsi tradition d'en appeler à des forces extérieures pour prévaloir contre ses concurrent·es sur le plan domestique: à cet égard les notions d'intérêt national et de bien commun demeurent bien hypothétiques au niveau de la classe politique.

Des espoirs existent néanmoins, qu'il faudra cultiver en déminant un certain nombre de questions difficiles, mais cruciales.

Un peuple debout

L'espoir principal vient de ce que le Liban, par son peuple, est debout. Il l'était lors de la manifestation du 14 mars 2005 qui a suivi l'assassinat de Rafic Hariri. Il l'était encore cette année, avant la crise sanitaire, lorsque des mouvements de protestation d'ampleur, durables, souvent calmes et toujours déterminés, réclamaient un renouveau complet du système politique.

Les manipulations pour semer les germes de la désunion ne prennent plus aussi facilement que par le passé: «L'individu compétent» (le skillful individual annoncé dès 1990 par James Rosenau dans son livre Turbulence in World Politics), informé et critique, est passé par là.

L'espoir principal vient de ce que le Liban, par son peuple, est debout.

La jeunesse libanaise, les libanaises, les internautes blogueurs et les femmes et hommes intellectuels... Tous ces segments devenus incontournables dans la société civile, apparus avec force depuis les soulèvements arabes de 2011, ne s'en laissent plus compter.

Reste que, pour les aider, la prudence est de mise et des erreurs doivent être évitées.

Le «parler-vrai» de Macron est-il suffisant?

Quelle est d'abord la marge de manœuvre du «parler vrai» du président français? En posant les problèmes avec une brutalité certaine et peu diplomatique (évoquant la corruption et les lenteurs du Liban), il prend un risque.

Il se fera accuser de paternalisme mal placé, de néo-colonisateur, de donneur de leçon. Il faudra préparer des réponses, et réfléchir à cette question: quels risques prend-on à dissocier le peuple de ses dirigeant·es?

Une conférence de presse face à une communauté journalistique libanaise notablement francophone jeune et féminine, et qui finit par du Hezbollah bashing à l'ambassade de France, avec une allusion claire au lien entre le Hezbollah et l'Iran ainsi qu'à la «soumission à une puissance extérieure», est un exercice qui va très probablement déclencher des réponses.

Dans un pays multiconfessionnel complexe, les communautés ne disparaîtront pas: tout, au Liban, repose sur elles. Mais les dépasser pour retrouver un fonctionnement collectif, qui a fait les grandes heures du pays, est une condition sine qua non de son relèvement, notamment en réinventant un pacte social. Cela passe par un renouveau de la classe politique, qui ne doit pas tomber dans le revanchisme, des conférences et aides internationales plus efficaces et s'appuyer réellement sur le volontarisme politique qui émerge de la rue.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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