Société

Le Covid-19 pourrait bien mettre un terme aux grosses fêtes de mariage

Temps de lecture : 7 min

Avec les unions reportées ou en petit comité, le virus souligne la pesanteur de l'organisation de ces festivités. Et fait pencher les couples vers une célébration plus intimiste de leur amour.

Mettre l'organisation des réjouissances sur pause permet de prendre conscience de la contrainte qu'elles représentent. | Foto Pettine via Unsplash
Mettre l'organisation des réjouissances sur pause permet de prendre conscience de la contrainte qu'elles représentent. | Foto Pettine via Unsplash

«On devait se marier le 20 juin. Avec la crise sanitaire, assez vite, fin mars, on a pris la décision avec mon chéri de reporter au mois de septembre, le 26», raconte, désappointé, Axel, 25 ans, qui travaille dans la vente. Entre le confinement, la limite à dix puis trente personnes dans la salle des mariages, marié·es compris, qui a suivi, les masques obligatoires pour les invité·es, les distances à respecter, nombreux sont les couples qui ont souhaité ajourner leur union. En France, 97% des cérémonies prévues entre mars et août 2020 ont été différées, au second semestre pour 49% d'entre elles et à 2021 pour les 51% restantes, d'après un sondage Mariages.net. «Tout était prêt ou presque. On s'était beaucoup projetés. Ça casse un peu la magie, déplore le futur marié. J'ai même reproché à mon mec de ne pas m'avoir demandé en mariage avant! Comme ça, on se serait mariés l'année dernière.»

D'autant plus que ces trois mois de décalage décrétés par Axel et son promis pendant le confinement pourraient bien être allongés. «On est encore un peu dans l'expectative, confie, fin juillet, le jeune homme. On entend dire tout et son contraire, notamment que les rassemblements, même en privé, de plus de cinquante personnes pourraient être remis en cause. Pour le mois de septembre, on y croit de moins en moins: si on se relance là-dedans et que, quelques semaines avant, on nous dit que ce n'est plus possible…» De quoi envisager de repousser les festivités à l'année suivante. Sauf que la salle qui devait accueillir les quatre-vingt-dix à cent invité·es lors du solstice d'été puis en début d'automne n'a aucune disponibilité pour 2021. Pas de tranquillité d'esprit à l'horizon: c'est remplacer l'épée de Damoclès par une charge supplémentaire, puisqu'il va falloir remettre le pied à l'étrier organisationnel, sélectionner un lieu, un traiteur… L'alternative, ce serait alors de se marier en plus petit comité. «Mais j'ai du mal à lâcher l'affaire, j'ai un peu de réticence à me marier dans ce cadre-là, plus cosy, avec nos témoins et basta», admet Axel.

D'autres, préférant ne pas temporiser indéfiniment, ont fait ce choix contraint. Et peuvent s'en trouver, à leur grand étonnement, très satisfait·es. C'est ce que relate (en anglais) à The Lily, un site par et pour les femmes du Washington Post, Kristen, Américaine de 32 ans. Au lieu d'une noce au milieu des Flint Hills, splendides collines du Kansas, et d'une cinquantaine d'invité·es, elle a épousé en juin Nicole, 35 ans, dans l'arrière-cour d'une amie, en compagnie du mari de cette dernière ainsi que, via Zoom, d'une autre amie. C'est tout. «C'était, en gros, un plan D. Mais ça n'aurait pas pu être plus parfait.» Idem pour Shaida, 28 ans, qui a convolé avec Micah, 32 ans, en présence de huit proches plutôt que de 180. «C'était vraiment magnifique. C'était un rêve. J'ai tellement de souvenirs de notre cérémonie intimiste.»

Quelle que soit la volonté des (futur·es) marié·es, renvoi aux calendes grecques ou assemblée restreinte, il est bien possible que la situation sanitaire, en mettant un coup d'arrêt aux grosses fêtes, transforme non seulement les célébrations de 2020 mais aussi, de manière plus pérenne, l'image que l'on s'en fait. «Je pense qu'on est arrivé à la fin de ce cycle d'expansion des fêtes de mariage», analyse la sociologue Florence Maillochon, autrice de l'ouvrage La passion du mariage.

«Sous le sceau de la perfection»

Que les futurs époux aient découvert, sans le vouloir de prime abord, les joies d'épousailles quasi confidentielles ou que, comme Axel, ils et elles ne soient pas prêt·es à passer le pas et à «faire le deuil» d'une grande cérémonie, le Covid accuse, dans tous les sens du terme, les canons du mariage contemporain. Mettre l'organisation des réjouissances sur pause voire à l'arrêt total «permet de prendre du recul et de voir toutes les ficelles de ce “jeu de marionnettes”, tous les mécanismes à l'œuvre dont on est victimes consentantes et auxquels on obéit sans forcément s'en rendre compte d'habitude», pointe la chercheuse.

«Les couples sont soumis à l'injonction de faire de leur mariage une fête placée sous le sceau de la perfection.»
Florence Maillochon, directrice de recherche en sciences sociales

Certes, dans le cas d'Axel et de son compagnon, le rapport à la fête peut avoir un aspect plus militant et politique, surtout tant que «le mariage homo est remis sur la sellette par certains personnages politiques», remarque Florence Maillochon. Mais, homos ou hétéros, «les couples sont soumis à l'injonction de faire de leur mariage “le plus beau jour de leur vie” au sens propre, c'est-à-dire […] une fête placée sous le sceau de la perfection», écrit-elle dans un article sur la redéfinition des normes du mariage depuis 1960.

Préparatifs rallongés

«C'est vrai que, le mariage, il y a un petit imaginaire derrière, décrit Axel. Depuis que mon chéri a fait sa demande, j'imagine plein de choses. On s'était projetés dans la soirée, dans la nuit de noces, dans le voyage de noces…» Or, pour que les projections mirifiques deviennent réalité, cela demande «tout un travail d'organisation, de planification», insiste la sociologue. Dans son article, elle avance que «l'extrême importance accordée au cadre de la fête (quête d'un lieu idéal, choix d'un thème, coordination de la décoration des différents lieux, imposition d'un “code couleur” ou d'un dress code pour les tenues des invités, etc.) fait partie des noces contemporaines et a contribué à l'allongement de leurs préparatifs».

Axel s'est attelé à la tâche dès juin 2019, et la demande en mariage de son conjoint. «L'organisation a occupé une bonne partie de mon temps, de mon énergie pendant des mois.» Or, «même si c'est bien sûr un plaisir de penser à la fête qu'on va faire, son organisation est assez fastidieuse», détaille Florence Maillochon.

Ampleur de l'engrenage

En interrompant de manière brutale le jeu du mariage, le Covid annonce la (véritable) couleur des festivités. «Le marché du mariage accule et tient en otages les mariés, crée des besoins qu'ils et elles n'avaient pas forcément», appuie la sociologue spécialiste du mariage. Lors des entretiens qu'elle avait menés pour son ouvrage au début des années 2010, elle avait été «frappée» par le décalage entre ce que le couple avait en tête et ce qu'il finissait par mettre en œuvre pour célébrer son officialisation. «Leurs rêves initiaux étaient des idées de fête qui serait très compatible avec la situation épidémique à l'heure actuelle: des fêtes très simples, avec les amis, un cercle très restreint, sur la plage.»

En 2010 les couples rêvaient de fêtes qui seraient très compatibles avec l'épidémie: des cérémonies très simples, avec un cercle très restreint.

Ce «fantasme» d'union à l'air libre avec un petit groupe de proches voit rarement le jour, victime des aléas météorologiques ainsi que des règles sociales qui entourent la concoction de la liste d'invité·es. Sans compter que «tous les couples décrivent, dans la préparation du mariage, un processus où ils sont happés, pris dans un flot, une forme d'engrenage, de poussée en avant où ils ne sont plus complètement maîtres de leur destin; tout le système économique est fait pour que vous ne puissiez pas réfléchir ni faire marche arrière, il y a une pression à réserver». Résultat: la fête se déroule dans un espace fermé (une salle louée pour l'occasion, un restaurant ou une propriété familiale) et avec plus d'hôtes qu'initialement prévu. Ce qui se fait, c'est de se marier en grand.

Petite mise en scène esthétique

La situation sanitaire, en mettant un terme à cette «frénésie», aide à «mettre en regard le but recherché et les trésors d'énergie développés pour arriver à ce but». Et c'est ainsi qu'elle rebat les cartes sur le plus long terme et pas seulement pour les mariages directement impactés. Car, poursuit Florence Maillochon, si faire une belle fête est une des dimensions contemporaines du mariage, il ne faudrait pas oublier que, derrière ce souhait, on retrouve «une démonstration et du sentiment amoureux et de la beauté du couple». Or «ce côté un peu narcissique du mariage et de la mise en scène du couple» est conciliable avec une assemblée plus resserrée. «Si on réduit à dix le nombre d'invités, la fête sera sans doute différente d'une “grande fête” mais pas du tout incompatible avec la mise en scène de l'amour et du couple. À dix, on peut encore davantage soigner les petits détails et faire une cérémonie symbolique et très esthétique.»

Pour elle, on va assister à «une transformation vers de petites cérémonies très soignées». L'attention portée au décorum, aux tenues, aux photos, toute cette présentation imagée et harmonieuse du couple ne disparaîtra pas, seulement la foule à ses côtés. D'autant plus que ces alliances «spectaculaires, avec de plus en plus de monde, qui demandent de plus en plus d'argent et prennent de plus en plus de temps» ne peuvent croître indéfiniment. Avec, dans les années 2004-2013, une moyenne de 108 convives (contre 91 dans les années 1984-93 et 77 dans les années 1964-73) selon les données de l'enquête Épic, «on touche au sommet des grosses fêtes» et, en parallèle, au fond des comptes en banque des futurs époux. «Le Covid ne fait qu'accélérer quelque chose qui devait sans doute se produire dans la dizaine d'années qui vient», à savoir essouffler les «noces emphatiques», en mettant de nombreux couples en situation de réaliser qu'un petit mariage, répondant aux codes du romantisme, est possible ou de percevoir avec encore plus d'acuité le poids imposant de l'organisation en amont de ce rituel devenu somptuaire.

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